Par Joaquin Flores, le 28 mars 2026
Pour les États-Unis, le Groenland fait partie de leur arrière-cour.
La stratégie de guerre de feu Ali Hosseini Khamenei, consistant à faire grimper les prix mondiaux du pétrole en exerçant un blocus sur le détroit d'Ormuz s'avère efficace et tous les regards restent tournés vers l'Iran, Israël, les États du Golfe et les flux pétroliers dans la région. Mais entre-temps, Donald Trump continue d'œuvrer en coulisses pour relancer ses efforts d'annexion du Groenland.
Un événement curieusement peu médiatisé laisse penser que le Groenland pourrait être la prochaine étape, et ce plus tôt que prévu : une récente audition du Sénat américain sur l'état de préparation des forces américaines dans l'hémisphère occidental, qui s'est tenue le 19 mars.
"Trois points nous tiennent à cœur dans les négociations avec le Danemark et le Groenland",
a déclaré le commandant du Commandement nord-américain, Gregory Guillot, devant la Commission des forces armées du Sénat. Si l'accent a été largement mis sur la défense antimissile, quelque chose cloche dans cette histoire. Il s'agit sans doute de l'angle d'approche, mais pourquoi alors ne pas simplement conclure un accord avec le Danemark par l'intermédiaire de l'OTAN ? Bien sûr, la question de savoir si un tel projet nous protégerait des pays européens se pose, mais les aspects miniers et énergétiques de la question méritent sans doute toute notre attention. Les États-Unis ont clairement fait savoir qu'ils souhaitent exercer leur souveraineté sur le Groenland, et pas seulement utiliser le Groenland pour mettre en place un réseau de défense plus vaste.
L'UE, impuissante, rumine toujours sur les intentions de Trump de s'emparer du Groenland, malgré une offensive de charme apparemment destinée à apaiser les tensions, au cours de laquelle Trump a donné des assurances selon lesquelles "un accord est en cours d'élaboration", ce qui nous a tous bien divertis lors de la dernière réunion du Forum économique mondial fin janvier. Parallèlement, la divulgation massive d'innombrables documents Epstein - dont l'avant-goût des répercussions n'a été surpassée que par la capacité magique de Netanyahu à entraîner Trump dans cette "petite excursion" en Iran, certains soulignant la probabilité qu'il y ait un lien entre ces deux phénomènes qui font la une. Mais l'affaire du Groenland est toujours d'actualité, et les États-Unis et le Danemark sont encore loin d'un accord. Il ne fait aucun doute que le soi-disant déficit de l'attention de Trump en matière de politique étrangère a ses avantages et ses inconvénients. Son approche débridée cache en réalité une certaine logique. Le Groenland fera très certainement à nouveau la une très bientôt, car Trump ne renonce pas et cet épisode constitue un nouvel exemple des tensions entre les États-Unis et l'UE.
Trump a besoin d'une issue en Iran, et bien que de nombreux analystes pointent Cuba du doigt - sans aucun doute un candidat sérieux pour les prochaines grandes initiatives -, il serait insensé d'oublier à quel point le Groenland joue un rôle crucial.
D'autant que mettre fin à la guerre en Iran s'avère complexe, et que Trump pourrait vouloir tirer parti d'un cours du baril à 150 dollars pour financer la prise de contrôle du Groenland. Le 27 mars, le Brent a bondi à près de 112 dollars, alertant les dirigeants mondiaux. Une intervention au Groenland serait actuellement stratégiquement judicieuse : le territoire pourrait être conquis sans grand déploiement militaire, et le prix élevé du baril justifie d'investir dans les infrastructures pour mettre à profit ses réserves inexploitées. Des dépenses supplémentaires en matière d'extraction, de construction et de raffineries résulteraient naturellement de la hausse des prix de l'énergie. Le moment est même si parfait qu'il en devient suspect.
Comme on pouvait s'y attendre, l'affaire se poursuit. Le Danemark a ouvertement déclaré ne pas se laisser abuser par le changement de ton américain à Davos. Un mois après le sommet, le Premier ministre du Groenland, Jens-Frederik Nielsen, s'est exprimé publiquement sur les réalités géopolitiques. Début février, l'agence Anadolu a publié un article début février citant la chaîne publique danoise DR rapportant les propos de Nielsen au parlement de Nuuk.
"Dans l'ensemble, le message et l'objectif sont clairs : le Groenland doit être repris en main et gouverné par les États-Unis. [...] Malheureusement, la situation reste donc inchangée".
Trump a déjà tenté d'acquérir le Groenland en 2019, et le débat a tourné au désastre. Certains analystes se sont intéressés aux relations d'affaires de Trump, ces grands acteurs désireux de s'implanter au Groenland et ont avancé l'idée que ces desseins oligarchiques seraient à l'origine de la manœuvre de Trump. Parmi les rapaces figure Ronald Lauder qui, selon Forbes, a fait part de son intérêt pour l'achat du Groenland en 2018, le présentant explicitement comme une opération stratégique dans l'immobilier et les ressources, que Trump a ensuite tenté de concrétiser en 2019. Lauder est un grand donateur de Trump intéressé des projets d'exportation d'eau et liés à l'énergie.
Puis, bien sûr, Jeff Bezos, Bill Gates, Michael Bloomberg, Sam Altman et Marc Andreessen ont soutenu KoBold Metals, une société d'exploration minière basée sur l'IA ciblant les terres rares et les matériaux pour batteries qui font la renommée du Groenland. Le secrétaire au Commerce Howard Lutnick a investi dans l'exploitation minière au Groenland par l'intermédiaire de Critical Metals Corp., et Peter Thiel souhaite y construire une "Freedom City".
Trump ne ferait que suivre l'intérêt oligarchique de longue date pour le Groenland en échange d'un soutien à sa campagne et à d'autres projets - un argument valable avec Thiel et Lauder, mais Bezos, Gates et Bloomberg ont été des opposants notoires de Trump.
Pourtant, l'enjeu majeur à l'heure actuelle serait l'exploitation de réserves considérables et jusqu'ici inexploitées de pétrole (et d'hydrocarbures) du Groenland. Les estimationsles plus crédibles proviennent d'études géologiques, en particulier des travaux de l'United States Geological Survey, qui évaluent les bassins offshore du Groenland comme recelant d'importantes quantités d'hydrocarbures encore non découvertes. Dans l'est du Groenland, les estimations s'élèvent à environ 31 milliards de barils d'équivalent pétrole, soit presque le total des réserves de pétrole des États-Unis à elles seules. Le bassin ouest du Groenland-est du Canada recèle à la fois du pétrole et du gaz naturel en quantité significative. Ce qui explique l'impatience de Trump à prendre le contrôle.
Certaines estimations, comme celles concernant le bassin de Jameson Land, suggèrent des dizaines de milliards de barils potentiels, mais ne reposent que sur des modélisations géologiques.
L'aventure est toutefois tentante pour Trump : le Groenland recèle probablement entre 30 et 60 milliards de barils équivalent pétrole en hydrocarbures totaux, une grande partie étant constituée de gaz naturel plutôt que de pétrole.
Illustration © SCF
Pour replacer la situation dans un contexte plus large, nous assistons à l'émergence d'une géopolitique des grandes puissances et au renforcement d'une hégémonie stratégique dans l'hémisphère occidental, avec un contrôle territorial du Groenland par les États-Unis. Certains oligarques hésitent à aligner leurs intérêts sur ceux de la puissance dominante. Dans le cas de Lauder, on peut raisonnablement supposer qu'il aurait approuvé la stratégie de Trump de faire pression sur le Danemark pour qu'il assouplisse ses restrictions et ouvre ses marchés et ses ressources. Gates, Bezos et les autres auraient très certainement également tiré parti de cet assouplissement. Ils auraient sans doute préféré que cette opportunité soit offerte par le Groenland, le Danemark et l'UE eux-mêmes, tout en préservant de bonnes relations transatlantiques. Cependant, les décisions de Trump sont désormais motivées par un impératif plus ambitieux, caractéristique d'une redéfinition géopolitique du monde à l'ère de la multipolarité. Ce nouveau paradigme redéfinit la réalité du monde tel que ces acteurs doivent désormais l'appréhender. Trump ne s'intéresse pas au Groenland pour satisfaire quelques oligarques. Ce sont plutôt ces derniers qui observent la direction prise par le navire pour ne pas être écartés.
L'intérêt de Trump pour le Groenland détourne objectivement l'attention de l'OTAN de sa campagne de piraterie et de terrorisme contre la Russie, ou de son implication alors en gestation en Iran, pour la diriger vers l'Arctique. La confrontation et la rupture entre les États-Unis et l'UE au sujet du Groenland revêtent tout leur sens : cette île, située entre les deux puissances, véritable continent insulaire de l'Atlantique, est un réservoir de ressources naturelles et une position stratégique majeure face à la Russie, de l'autre côté du pôle.
Comme on pouvait s'y attendre, Trump a présenté ce projet comme un impératif de sécurité nationale face à la menace de la Chine, et désormais de la Russie, peut-être dans le but de devancer les critiques selon lesquelles son aventure groenlandaise ferait diversion pour détourner les regards du conflit en Ukraine ou de la lutte pour contrôler l'Asie-Pacifique.
La publication du nouveau document sur la stratégie de sécurité nationale américaine, début décembre 2025, n'a pas échappé aux décideurs politiques européens. Le revirement soudain de Trump sur la question du Groenland, alors que les événements s'intensifiaient au Venezuela et juste avant l'attaque contre l'Iran, ne surprend donc pas. Ce nouveau document confirme une analyse exposée depuis une décennie : les États-Unis finiront par adopter une "Doctrine Monroe 2.0", privilégiant une puissance terrestre centrée sur les Amériques, tout en redéployant leurs forces de part et d'autre des deux océans. La nouvelle stratégie de sécurité nationale la présente d'ailleurs comme "un 'corollaire Trump' à la doctrine Monroe" et utilise à plusieurs reprises l'expression "hémisphère occidental". Fondamentalement, le document condamne les anciennes tentatives des États-Unis d'imposer leur hégémonie mondiale. Dans la première partie, "Comment la stratégie américaine s'est fourvoyée" on découvre avec étonnement une stratégie de sécurité nationale qui, hier encore, n'aurait pu être rédigée que par les plus fervents détracteurs de l'Amérique.
"Les stratégies américaines depuis la fin de la guerre froide ont échoué : ce ne sont que des listes de souhaits ou d'objectifs, sans définition claire de nos aspirations, et elles ont souvent mal évalué nos intérêts. Après la fin de la guerre froide, les élites de la politique étrangère américaine se sont convaincues que la domination permanente des États-Unis sur le monde entier servait au mieux les intérêts de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts. Nos élites ont gravement sous-estimé la volonté du peuple américain d'assumer indéfiniment des responsabilités mondiales sans rapport avec l'intérêt national. Elles ont également surestimé la capacité des États-Unis à financer simultanément un État providence bureaucratique imposant, ainsi qu'un complexe militaire, diplomatique, de renseignement et d'aide étrangère colossal. Elles ont également misé de manière totalement erronée et destructrice sur le mondialisme et le 'libre-échange', qui ont vidé de leur substance la classe moyenne et la base industrielle sur lesquelles repose la prééminence économique et militaire américaine. Ils ont permis à leurs alliés et partenaires de faire porter le coût de leur défense par le peuple américain, et parfois de nous entraîner dans des conflits et controverses servant leurs intérêts, mais sans lien avec les nôtres".
Si le revirement est massif, passant d'une posture hégémonique mondiale à une posture défensive et stratégique, cela implique également que les relations américaines avec l'Europe ont changé. Les États-Unis considèrent le Groenland comme faisant partie de leur arrière-cour.
Le document omet de manière flagrante que la menace stratégique russe aurait désormais disparu, et le document n'exige d'ailleurs pas non plus que la Russie "se retire de l'Ukraine". Il n'évoque pas les réparations. Il ne subordonne pas la normalisation à un changement de régime à Moscou. Ces "lacunes" en disent souvent plus long que les passages les plus surprenants du texte.
La réaction de l'Europe à ce document est révélatrice. Kaja Kallas l'a qualifiée de "provocateur", qualifiant ses affirmations concernant l'Europe de "fausses". Josep Borrell est allé plus loin, suggérant que l'Europe doit désormais traiter les États-Unis comme un adversaire et que Trump a déclaré une "guerre politique" à l'UE. Politico a résumé ses implications avec une franchise inhabituelle :
"La nouvelle doctrine de Washington met en garde l'Europe contre un effacement civilisationnel et un désintérêt américain".
Ce ne sont pas là les réactions d'alliés confiants dans la pérennité du partenariat transatlantique.
L'"excursion" de Trump en Iran va peut-être à l'encontre de sa propre stratégie de sécurité nationale, mais n'oublions pas que l'objectif de longue date de Trump est d'opérer un retrait progressif des forces américaines de la région. Peut-être s'agit-il d'un cas curieux de délocalisation ou d'exportation de sa propre politique étrangère au profit d'un ennemi apparent. En effet, c'est exactement ce que l'Iran semble accomplir, de manière si radicale que même après la fin du mandat de Trump, son successeur ne pourra convaincre personne du bien-fondé de la réouverture de ces bases. Après tout, l'objectif de ces bases n'était-il pas d'empêcher l'Iran de faire précisément ce qu'il réalise actuellement, et de manière plutôt efficace ? Les nouvelles réalités de terrain imposent de nouvelles évaluations au Pentagone qui seront difficiles à contester pour tout futur président américain.
Traduit par Spirit of Free Speech