
Simple conflit régional ou naissance d'un ordre énergétique post‑dollar ?
L'épisode de la guerre usraélienne contre l'Iran que relate cet article pourrait marquer le début d'un basculement plus profond : ce n'est plus seulement le pétrole qui change de route, mais le système monétaire qui l'accompagne. Le pétrodollar ne s'effondre pas du jour au lendemain, mais dans le détroit d'Ormuz se dessine déjà l'ébauche d'un circuit pétroyuan - paiements en yuan, banques chinoises, intermédiaires iraniens, accords asiatiques qui contournent l'ordre occidental. Ce qui se joue ici n'est peut-être pas encore le remplacement du dollar, mais la naissance visible d'une infrastructure énergétique post-dollar.
Fausto Giudice
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par Mohammed Omar
WASHINGTON - Donald Trump a déclaré ce matin à l'Europe de "rassembler un courage qui se fait attendre, d'aller dans le détroit, et de le PRENDRE". Il a dit au Royaume-Uni qu'il allait "devoir commencer à apprendre à se battre tout seul". Selon lui, la partie difficile était faite, l'Iran était décimé, et l'Amérique ne serait plus là pour aider. Pendant que le président tapait ces mots, deux méga-porte-conteneurs chinois terminaient leur traversée du détroit d'Ormuz sur un itinéraire pré-approuvé par les Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), après avoir payé leurs droits en yuans par l'intermédiaire d'une entité chinoise. Le ministère chinois des Affaires étrangères a publiquement remercié l'Iran pour sa courtoisie.
La route maritime la plus importante du monde fonctionne désormais selon un système à deux vitesses. Si vous êtes chinois, russe, indien, pakistanais ou malaisien, vous soumettez vos documents à un intermédiaire lié au CGRI, vous payez entre 0,50 et 1,20 dollar par baril de cargaison via des comptes à la Kunlun Bank - l'institution chinoise qui traite depuis des années les transactions contournant les sanctions contre l'Iran -, vous recevez un code d'autorisation, des instructions d'acheminement et un bateau-pilote qui vous escorte au large de l'île de Larak. Si vous êtes usaméricain, britannique, européen ou allié de l'un de ces pays, vous n'obtenez rien. Vos pétroliers restent à l'ancre avec 2000 autres navires et 20 000 marins bloqués, en attendant que l'Iran rouvre le détroit - ce qu'il n'a pas l'intention de faire selon les anciennes règles.
Le détroit à deux vitesses
Avant la guerre, 138 navires traversaient en moyenne le détroit d'Ormuz chaque jour. Ce nombre est aujourd'hui tombé à moins de dix. Le trafic commercial a chuté de plus de 90%, selon MarineTraffic et Lloyd's List Intelligence. Mais le détroit n'est pas fermé - pas pour tout le monde. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a annoncé le 26 mars que les navires de Chine, Russie, Inde, Irak et Pakistan seraient autorisés à transiter. La Thaïlande, la Malaisie et le Bangladesh ont depuis été ajoutés à la liste. Depuis le 13 mars, au moins 26 navires ont emprunté un itinéraire pré-approuvé par le CGRI autour de l'île de Larak, selon les données de suivi de Lloyd's List.
Le mécanisme de sélection est ouvertement géopolitique. Les nations qui ont refusé de se joindre ou de soutenir la campagne militaire usrtaélienne obtiennent un passage. Celles qui ont participé, financé ou accueilli l'opération en sont exclues. L'Iran ne cache pas sa logique - il la met en avant. Le CGRI a adressé une lettre formelle aux 176 membres de l'Organisation maritime internationale (OMI) indiquant que les "navires non hostiles" peuvent bénéficier d'un passage sûr à condition qu'ils "ne participent ni ne soutiennent des actes d'agression contre l'Iran". Le langage est diplomatique. L'effet est un blocus sur invitation.
L'Iran a frappé un superpétrolier koweïtien entièrement chargé, l'Al-Salmi, dans le port de Dubaï pendant la nuit, transportant 1,2 million de barils de brut saoudien et 800 000 barils de brut koweïtien, selon TankerTrackers.com. L'incendie a été éteint sans déversement ni blessés, ont confirmé les autorités de Dubaï. Quelques heures plus tard, l'Arabie saoudite a intercepté huit missiles balistiques visant Riyad et la province orientale. Le message est constant : les pays alignés sur Washington subissent des missiles, tandis que ceux alignés sur Pékin reçoivent des bateaux-pilotes.
Comment la Chine a traversé une voie d'eau fermée
Le CSCL Indian Ocean et le CSCL Arctic Ocean - deux porte-conteneurs ultra-larges appartenant à l'armateur chinois d'État COSCO Shipping - ont achevé leur traversée du détroit d'Ormuz lundi, selon les données de suivi de Bloomberg. Ils ont quitté les eaux au large de Dubaï, ont signalé leur propriété chinoise et ont emprunté un itinéraire passant par les îles de Larak et Qeshm, pré-approuvé par le CGRI. Le voyage de 12 heures a été la première traversée confirmée d'un grand porte-conteneurs depuis le début de la guerre le 28 février.
La traversée a failli ne pas avoir lieu. Les deux mêmes navires avaient tenté le transit le 27 mars et avaient été repoussés par les avertissements navals du CGRI après avoir atteint l'île de Larak. Le problème, selon Lloyd's List, était que les deux navires avaient récemment fait escale dans des ports de Dubaï, Dammam et Abou Dhabi - des pays que l'Iran considère comme hostiles. Le CGRI a appliqué sa propre règle : on ne sert pas les alliés des USA pour ensuite naviguer sous protection iranienne. COSCO a apparemment résolu le problème administratif qui avait bloqué la première tentative, car lundi les navires étaient passés.
Mardi matin, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Mao Ning, a confirmé le transit et déclaré que Pékin "exprime sa gratitude pour l'assistance des parties concernées". La formulation était prudente - aucune mention de l'Iran par son nom, aucune reconnaissance du système de péage, aucune suggestion que la Chine ait payé pour le passage. Mais les navires sont passés, l'itinéraire est prouvé, et COSCO a annoncé le 25 mars qu'elle reprenait les réservations standard de conteneurs depuis l'Asie vers le Golfe - la première grande compagnie maritime internationale à le faire. Maersk, MSC et Hapag-Lloyd n'ont pas suivi.
Ce que Trump a vraiment dit à l'Europe de faire
Le message de Trump sur Truth Social est tombé vers 6 h 30, heure de l'Est des USA, mardi. Voici le texte intégral : "Tous ces pays qui ne peuvent pas obtenir de carburéacteur à cause du détroit d'Ormuz, comme le Royaume-Uni, qui a refusé de s'impliquer dans la décapitation de l'Iran, j'ai une suggestion pour vous : numéro 1, achetez aux USA, nous en avons plein ; numéro 2, rassemblez un courage qui se fait attendre, allez dans le détroit, et PRENEZ-LE. Vous allez devoir commencer à apprendre à vous battre tout seuls, les USA ne seront plus là pour vous aider, tout comme vous n'étiez pas là pour nous. L'Iran a été, pour l'essentiel, décimé. La partie difficile est faite. Allez chercher votre propre pétrole !"
Un autre message a attaqué la France pour avoir interdit aux avions de guerre israéliens son espace aérien. Le secrétaire à la G(ég)uerre Pete Hegseth, lors du premier point presse du Pentagone depuis près de deux semaines, a renforcé le message : le détroit d'Ormuz "n'est pas seulement un problème des USA". Le secrétaire d'État Marco Rubio a déclaré à Al Jazeera que les objectifs de guerre usaméricains seraient atteints "dans les semaines" et que le détroit "rouvrirait d'une manière ou d'une autre" après la fin de l'opération - sans préciser comment, ni quand, ni pour qui.
Le contexte pratique derrière la rhétorique : la dernière cargaison connue de carburéacteur du Royaume-Uni en provenance du Golfe arrive cette semaine, selon le Financial Times, citant des données de Kepler et Vortexa. Aucune autre cargaison à destination du Royaume-Uni n'est actuellement visible. Quarante pour cent de l'approvisionnement européen en carburéacteur transite normalement par Ormuz. Les prix de l'essence aux USA ont dépassé les 4 dollars le gallon mardi, leur plus haut niveau depuis 2022. Dans le comté de Los Angeles, l'essence ordinaire a atteint 5,99 dollars. Le pétrole s'échange au-dessus de 115 dollars le baril, en hausse de près de 60% depuis le début de la guerre. Trump dit à l'Europe de résoudre un problème qui est aussi le sien - mais le calcul politique est que les électeurs usaméricains blâment l'Iran, pas la Maison-Blanche, tandis que les électeurs européens blâment celui qui est au pouvoir quand les vols s'arrêtent.
Où cela laisse-t-il l'Arabie saoudite ?
Du mauvais côté de la liste des invités. L'Arabie saoudite encaisse des frappes de missiles iraniens en tant qu'alliée des USA, accueille des troupes usaméricaines sur des bases dans tout le royaume, et perd environ 328 millions de dollars par jour en exportations pétrolières bloquées. Huit missiles balistiques ont été interceptés au-dessus du territoire saoudien rien que mardi. Le ministre iranien des Affaires étrangères a publié sur X que Téhéran "respecte le royaume d'Arabie saoudite et le considère comme une nation frère", puis a publié une photo censée montrer des dommages causés à un avion usaméricain sur la base aérienne Prince Sultan, l'installation où dix USAméricains ont été blessés il y a deux semaines.
Les pétroliers de Saudi Aramco fonctionnent nominalement sous des accords officieux qui les exemptent du système de péage iranien, selon les informations du Middle Eastern Insider. Mais l'exemption est fragile et non reconnue publiquement - Riyad ne peut pas admettre qu'elle négocie un passage privé à travers un détroit qu'elle insiste à voir ouvert à tous, et Téhéran peut révoquer l'arrangement à tout moment. Le détour par Yanbu, via la mer Rouge, traite 4,6 millions de barils par jour, mais le royaume doit en exporter 7,5 millions. L'écart est de 2,9 millions de barils par jour, et ni les messages de Trump sur Truth Social ni les assurances de Rubio ne contiennent quoi que ce soit qui ressemble à un plan pour combler ce vide.
La Chine, quant à elle, est le plus gros client pétrolier de l'Arabie saoudite. Les reprises des réservations de COSCO dans le Golfe incluent les ports saoudiens. Le plus gros acheteur du royaume transite par un détroit dont le plus grand allié du royaume vient de déclarer publiquement qu'il ne rouvrirait pas - en utilisant un système de paiement construit par la Chine et libellé dans la monnaie d'un pays qui remplace silencieusement les USA en tant que partenaire commercial le plus fiable du Golfe. MBS (Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien) a passé une décennie à construire sa relation avec Washington. Le rendement de cet investissement, mardi matin, est un message sur Truth Social lui disant de se débrouiller seul.
"Allez chercher votre propre pétrole !" président Donald Trump - aux alliés dont l'approvisionnement en carburant dépend d'un détroit pour lequel les USA ont déclenché une guerre et qu'ils ne rouvrent pas.
Pourquoi l'Iran facture en yuans, pas en dollars
Le système de péage n'est pas improvisé. Les exploitants de navires qui souhaitent traverser Ormuz contactent des intermédiaires liés au CGRI 72 à 96 heures à l'avance, soumettent une documentation complète - numéro OMI (Organisation maritime internationale), manifeste de cargaison, destination, liste d'équipage, détails de propriété - et paient des frais estimés entre 0,50 et 1,20 dollar par baril de cargaison. Le paiement est traité en yuans chinois via des comptes à la Kunlun Bank, l'institution qui gère depuis des années les transactions Iran-Chine en dehors du système SWIFT. Une fois la confirmation reçue, les navires reçoivent des coordonnées de passage sûr et des bateaux d'escorte du CGRI les guident.
Le choix du yuan n'est pas accidentel. L'Iran ne peut pas utiliser de dollars - il est exclu du système bancaire usaméricain depuis 2018. Mais le fait de construire toute l'architecture du péage autour de la monnaie chinoise, des banques chinoises et des intermédiaires chinois crée quelque chose de plus grand qu'un simple contournement. Cela crée une infrastructure financière parallèle pour la voie maritime la plus importante au monde, qui fonctionne entièrement en dehors du contrôle occidental. Chaque péage payé en yuans est une transaction que le Trésor usaméricain ne peut ni voir, ni sanctionner, ni arrêter.
Le parlementaire iranien Alaeddin Boroujerdi a déclaré à Iran International que la collecte de frais de transit est une conséquence naturelle de la guerre. "Maintenant, parce que la guerre a un coût, naturellement, nous devons faire cela et prélever des frais de transit sur les navires qui passent par le détroit d'Ormuz". À 2 millions de dollars par navire - le chiffre cité par plusieurs parlementaires iraniens, bien que contesté par l'ambassade d'Iran en Inde - le système pourrait générer entre 600 et 800 millions de dollars par mois. L'Iran a ajouté la reconnaissance formelle de sa souveraineté sur Ormuz à ses exigences pour un cessez-le-feu. Téhéran ne demande pas que le détroit revienne à la normale. Il demande au monde d'accepter que la normale soit ce que l'Iran décide qu'elle est, facturée en yuans et imposée par le CGRI.
Qui sera le prochain à passer ?
Le Premier ministre thaïlandais a annoncé ce week-end que son gouvernement avait conclu un accord avec l'Iran pour que les navires battant pavillon thaïlandais puissent transiter par Ormuz. Le Japon est en négociations. La Corée du Sud, qui importait environ 3,8 millions de barils par jour via le détroit avant la guerre, a activé ses réserves pétrolières d'urgence mais n'a pas encore obtenu d'accord de transit. La liste des "nations amies" s'allonge - non pas par la diplomatie avec Washington, mais par des accords bilatéraux avec Téhéran qui contournent entièrement l'ordre mené par les USA.
Le Pakistan et la Chine ont publié mardi une initiative de paix commune en cinq points appelant à un cessez-le-feu immédiat, à la protection du commerce maritime et au "rétablissement d'un passage normal par le détroit dès que possible". L'initiative a été annoncée après la rencontre du ministre pakistanais des Affaires étrangères Ishaq Dar avec son homologue chinois Wang Yi à Pékin. Ni les USA ni l'Iran n'ont participé. Ni l'Arabie saoudite ni les Émirats arabes unis n'ont été consultés. Les deux pays qui se positionnent comme médiateurs sont aussi les deux pays dont les navires peuvent déjà transiter par le détroit - une coïncidence qui n'en est pas une.
La configuration qui se dessine ici est celle que Washington a passé trente ans à tenter d'empêcher : une architecture de sécurité régionale qui ne nécessite pas les USA La Chine fournit l'accès commercial. Le Pakistan fournit le canal diplomatique. L'Iran fournit le péage. Et les pays qui ont choisi le camp usaméricain - Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Koweït - fournissent les 1,1 milliard de dollars par jour de pertes de revenus collectives qui financent la patience de tous les autres. Trump a dit à l'Europe d'aller chercher son propre pétrole. La Chine l'a déjà fait. La question pour Riyad est de savoir si le royaume peut se permettre d'attendre un allié qui vient de dire au monde qu'il avait fini d'aider.
Foire aux questions
Quels pays ont actuellement un accès de transit par le détroit d'Ormuz ?
L'Iran a désigné la Chine, la Russie, l'Inde, l'Irak, le Pakistan, la Malaisie, la Thaïlande et le Bangladesh comme "nations amies" dont les navires peuvent transiter avec la coordination du CGRI. La Corée du Sud et le Japon sont en négociations actives. Tous les navires battant pavillon US, britannique, européen ou israélien - ou ayant récemment fait escale dans des ports de pays que l'Iran considère comme hostiles - sont exclus. La liste n'est pas statique ; l'Iran a à la fois ajouté des pays (Thaïlande, Bangladesh) et imposé des restrictions à des navires nominalement amis (le refus fait à COSCO le 27 mars) en fonction de leur historique récent d'escales.
Quelle quantité de pétrole la Chine obtient-elle réellement via Ormuz ?
Les volumes de transit totaux restent une fraction des niveaux d'avant-guerre - quelques traversées par jour contre 138 avant le conflit. La Chine complète son accès à Ormuz par des acheminements terrestres, des prélèvements sur ses réserves stratégiques et des achats accrus auprès de producteurs extra-golfiques. Mais le fait que les porte-conteneurs de COSCO passent est un signal : l'infrastructure du commerce mondial commence à se réorganiser autour d'un système qui n'inclut pas l'Occident.
Pourquoi les USA ne rouvrent-ils pas le détroit par la force ?
L'administration affirme que ses objectifs de guerre sont presque atteints et que le détroit rouvrira "d'une manière ou d'une autre" après. Mais elle n'a pas annoncé d'opération militaire pour forcer le passage. Le secrétaire à la Gu(ég)uerre Hegseth a qualifié le détroit de "problème mondial", laissant entendre que les alliés doivent contribuer. Le problème est qu'aucun allié européen majeur n'a de forces navales positionnées pour une opération de cette ampleur, et ceux qui en ont (Royaume-Uni, France) sont exclus du passage.
Que se passe-t-il pour les équipages bloqués ?
Environ 20 000 marins sont bloqués à bord de navires à l'ancre dans le Golfe, selon l'Organisation maritime internationale. Les chaînes d'approvisionnement en nourriture, eau et carburant se tendent. Plusieurs pays, dont l'Inde et les Philippines, ont demandé à l'Iran de laisser passer des navires pour évacuer leurs ressortissants, mais ces demandes sont traitées au cas par cas, et non dans le cadre d'un accès général.
Combien de temps cela peut-il durer ?
C'est la question à laquelle personne ne peut répondre. L'Iran tire des revenus considérables du système de péage - peut-être des centaines de millions par mois - et a gagné une reconnaissance implicite de sa capacité à contrôler l'accès. Les USA n'ont pas encore indiqué de calendrier pour une action militaire visant à rouvrir le détroit. Les grandes compagnies maritimes n'ont pas repris leurs itinéraires normaux. La nouvelle normalité, pour l'instant, est un détroit qui n'est pas fermé, mais qui n'est pas ouvert non plus - du moins pas pour ceux qui ne sont pas sur la liste.
source : House of Saoud via Fausto Giudice


