03/04/2026 reseauinternational.net  11min #309894

Raconter le monde n'est plus un privilège

par Mounir Kilani

Pendant des décennies, l'Occident a dicté le récit du monde. Aujourd'hui, ce monopole s'effrite. De l'Iran aux réseaux du Sud global, en passant par les plateformes alternatives et les influenceurs, la guerre se joue en temps réel : images, vidéos, cartes animées, chants patriotiques. Le réel n'attend plus le consentement des puissants. Il circule, visible, immédiat, insoumis. L'Occident ne parle plus seul.

L'ordre ancien : quand le récit était un monopole

Londres, bureau de la BBC, années 1990. Un chef de service regarde les écrans. Il décide. Une image passera à l'instant, fera le tour du monde. Une autre restera dans les tiroirs, à l'état de rush invisible. Il ne se pose même plus la question. Personne ne la lui pose. C'est ainsi que fonctionne le monde. Derrière lui, les téléscripteurs des grandes agences déroulent la même musique. Reuters, Associated Press, AFP. Même langage, même hiérarchie, même centre. Tout est en ordre.

Il fut un temps où la puissance ne se mesurait pas seulement en missiles, en bases militaires ou en alliances. Elle se mesurait à quelque chose de plus discret, mais de plus décisif encore : la capacité de raconter le monde. L'Occident n'a pas seulement dominé le réel : il en a imposé la lecture. Ce système n'était pas naturel, il était le produit d'une configuration historique précise - l'ordre médiatique d'après-guerre, structuré par les grandes agences anglo-saxonnes, les fondations, les réseaux d'influence. Il s'est imposé comme une évidence, et comme toute évidence, il a fini par paraître éternel.

CNN, la BBC, les éditorialistes, les centres d'analyse : tout un écosystème produisait un récit cohérent, homogène, crédible. Ce qui était montré existait. Ce qui ne l'était pas disparaissait. Les événements ne devenaient mondiaux qu'à partir du moment où ils entraient dans ce circuit.

Le pouvoir n'était pas seulement de frapper. Il était de nommer. Et nommer, c'est orienter.

L'Iran enfermé dans une grammaire

Dire "régime" plutôt qu'"État", "théocratie" plutôt que "système politique", "mollahs" plutôt que "dirigeants" : ce n'était pas anodin. Ces mots ne décrivaient pas, ils pré-interprétaient. Ils fermaient la complexité avant même qu'elle n'apparaisse, dispensant d'expliquer. C'était plus commode. Et plus efficace.

L'Iran, depuis des décennies, est enfermé dans cette grammaire. Pourtant, il est tout sauf simple. Il est à la fois État-nation, République islamique, patrie religieuse pour les chiites du monde entier, et terre de multiples minorités - chrétiens, juifs, zoroastriens, sunnites. Il porte en lui une histoire impériale millénaire et une révolution qui a refondé son identité politique. Il est traversé de tensions sociales, de débats internes, de contradictions vives. Mais ce pays complexe est réduit à quelques images fixes, simplifié. Et cette simplification devient la réalité dominante.

Dans ce cadre, tout devient prévisible.

  • L'Iran est irrationnel.
  • L'Iran est dangereux.
  • L'Iran est opaque.

Peu importe ce qu'il fait. Peu importe ce qu'il dit. Peu importe ce qu'il évite. Le récit est déjà écrit.

Et pendant longtemps, cela a suffi, parce que ce récit n'avait pas de concurrent : il reposait sur un mécanisme silencieux mais absolu, l'accréditation. Pendant des décennies, un événement n'existait médiatiquement que s'il était accrédité par un petit nombre d'institutions. Un correspondant sur place. Un papier dans Le Monde ou The New York Times. Une dépêche Reuters. Sans cela, il restait dans l'ombre, privé de réalité publique.

La bascule : une guerre du récit

Mais ce temps se referme. Ce qui se joue aujourd'hui n'est pas seulement une confrontation géopolitique. C'est une guerre du récit. Pour la première fois depuis longtemps, l'Occident n'en contrôle plus le front.

Qu'est-ce qu'une guerre du récit ? Elle ne se gagne pas par la vérité, mais par la crédibilité. Elle ne se joue pas sur le terrain des faits, mais sur celui de la confiance. Son arme principale n'est pas l'information, mais l'attention.

Car le réel a changé de circulation. Il ne passe plus par un centre unique. Il surgit.

Telegram, les réseaux sociaux, les influenceurs du Sud global ont introduit une rupture que l'on sous-estime encore. Le réel circule désormais sans autorisation. Une frappe est filmée. Une réaction est diffusée. Une foule est visible. Tout cela, immédiatement. Sans filtre. Sans validation. Sans hiérarchie.

La guerre n'attend plus d'être racontée. Elle se raconte en direct. Un téléphone vibre, une vidéo apparaît. Quelques secondes plus tard, elle est déjà reprise, traduite, commentée sur plusieurs continents. Le temps de l'analyse est dépassé par celui de la circulation.

Et dans cette immédiateté, quelque chose se fissure.

Le récit occidental arrive encore. Mais il arrive après.

Cette lenteur n'est pas seulement technique. Elle révèle une forme d'arrogance occidentale qui sous-estime ses adversaires - en Iran, en Russie, ailleurs. Comme si le monde devait encore attendre sa validation pour exister.

L'axe de la résistance : produire le réel

Dans cet espace nouveau, l'Iran et ce que l'on appelle "l'axe de la résistance" ont compris que la bataille de l'information est devenue un front à part entière - et que sur ce front, ils ne sont plus en position défensive. Ils produisent. Ils diffusent. Ils montrent.

On l'a vu ces dernières semaines : des séquences de frappes filmées depuis le sol, diffusées en quelques minutes, reprises par des dizaines de comptes, disséquées image par image. Des vidéos de drones montrant leur trajectoire jusqu'à l'impact circulent avant même que les communiqués officiels ne soient publiés.

Les cartes animées, les simulations, les trajectoires de missiles circulent chaque jour sur les écrans de millions de personnes. La guerre devient visuelle, compréhensible, presque pédagogique. Des créateurs anonymes reconstituent en temps réel les opérations - flèches, axes, portées, scénarios - rendant un conflit complexe lisible pour n'importe quel internaute en quelques heures, sans passer par un plateau de télévision. Elle n'est plus réservée aux experts : elle est appropriée par un public qui ne dépend plus d'un seul narrateur.

Mais cette immédiateté nouvelle cache une couche supplémentaire. L'intelligence artificielle complexifie le tableau. Des images générées, des vidéos deepfake ou des simulations hyper-réalistes circulent désormais en parallèle des enregistrements bruts. Elles ne remplacent pas le réel, mais elles le densifient, le brouillent parfois, et obligent chaque spectateur à devenir son propre filtre. Le monopole ancien reposait sur la rareté des images ; le nouveau régime repose sur leur surabondance et leur incertitude croissante.

Le contraste stratégique : visibilité contre protection

Mais ce qui bouleverse le plus, ce ne sont pas les cartes. Ce sont les corps. Les foules. Les visages.

Chaque soir, des images apparaissent. Des manifestations. Des rassemblements. Des chants patriotiques. Des téléphones levés filment la scène - non pas pour se protéger, mais pour montrer qu'ils sont là.

Les dirigeants se joignent aux manifestations.
Des drapeaux.
Une présence.

Non pas une société invisible, paralysée, terrée. Mais une société qui sort. Qui occupe l'espace. Qui affirme sa continuité.

Ces images ne disent pas tout. Mais elles disent quelque chose d'essentiel. La peur n'est pas là où on l'attendait.

Une population qui sort n'est pas une population terrorisée. Une population qui chante n'est pas une population effondrée.

Ces images de présence collective, de rues occupées, de téléphones levés non pour filmer la peur mais pour attester d'une continuité, produisent un effet optique puissant. Elles transforment la résilience en spectacle. Elles disent, en silence, que la société n'est pas seulement subissante, mais qu'elle choisit encore d'être vue.

À l'inverse, le récit mobilisateur traditionnel semble épuisé. Les États-Unis et Israël ne produisent plus de spots militaires grand public. Comment mobiliser un peuple qui, dans le même temps, manifeste massivement contre une guerre menée pour le compte d'Israël ? Les images qui circulent ne montrent plus l'élan collectif, mais plutôt des alertes, des sirènes, des abris, des bunkers. Une société organisée autour de la menace permanente, préparée et protégée, mais contrainte de se retirer, de descendre, de s'abriter.

À chaque escalade, le même réflexe apparaît : ceux qui le peuvent quittent temporairement le territoire, déplacent leurs familles, suspendent leur présence. Les aéroports se remplissent. Les départs s'accélèrent. Parfois dans le silence.

Ce n'est pas un effondrement. C'est un réflexe. Mais ce réflexe dit quelque chose.

Deux réalités. Deux manières d'habiter la guerre.

Ce contraste, autrefois invisible, est aujourd'hui exposé. En temps réel. Sans filtre. Et il produit un effet que les récits traditionnels peinent à absorber.

Le silence et le doute : quand le doute remonte vers l'intérieur

Dans le même temps, un autre phénomène apparaît. Plus discret. Mais peut-être plus révélateur encore. Un silence.

Car pendant que les écrans se remplissent d'images de guerre, autre chose disparaît. Un scandale. Des noms. Des réseaux. L'affaire Epstein. Elle occupait l'espace médiatique, mettant en lumière des connexions, des zones d'ombre, des proximités troublantes au sommet même des élites occidentales.

Puis, presque soudainement, elle s'efface. La guerre prend toute la place. Le rythme change. L'attention bascule.

En Occident, le sujet devient gênant, presque tabou : on n'ose plus trop en parler, comme si le bruit des frappes et des alertes offrait un refuge commode, un voile pudique jeté sur des fissures trop profondes. Ailleurs, en revanche, la dénonciation se fait plus stridente. L'Iran, en particulier, s'est saisi du dossier avec une vigueur nouvelle, en en faisant un fer de lance symbolique contre ce qu'il présente comme l'hypocrisie morale de l'Occident.

Et sur les réseaux, une idée circule. Reprise, transformée, amplifiée : "Epstein Fury", "Coalition Epstein". Peu importe qu'elle soit exacte, exagérée ou instrumentalisée. Ce qui compte, c'est ce qu'elle révèle. Un doute. Un doute qui ne vise plus seulement l'adversaire. Mais le centre lui-même.

Ce basculement d'attention n'est pas anodin. Il illustre comment un conflit extérieur peut servir de refuge narratif, absorbant l'oxygène médiatique et reléguant au second plan les fissures internes. Le doute, autrefois exporté, commence à corroder le centre lui-même, et chaque silence, chaque disparition d'image, devient une invitation à combler le vide par d'autres voix.

C'est là que le basculement devient profond. Car pendant des décennies, le doute était dirigé vers l'extérieur. Aujourd'hui, il remonte vers l'intérieur. Le problème n'est plus simplement de contester ce que dit l'Occident. C'est que le monde ne le croit plus automatiquement.

Le Sud global : une polyphonie chaotique

Ce ne sont plus seulement des États qui parlent. Ce sont des individus. Des influenceurs. Des voix du Sud global. Afrique, monde arabe, Asie : des millions de personnes commentent, traduisent, interprètent, produisent leur propre lecture. Ils ne relaient plus le récit occidental. Ils le concurrencent.

Faut-il pour autant y voir l'émergence d'un nouvel ordre narratif plus juste ou plus vrai ? Rien n'est moins sûr.

Le Sud global n'est pas un bloc homogène. Le récit chinois n'est pas le récit iranien, qui n'est pas le récit brésilien. L'effondrement du monopole occidental ne produit pas un monde unifié par d'autres récits, mais une polyphonie chaotique, où les manipulations et les vérités partielles circulent aussi vite que les images de guerre.

Rien ne dit que ce nouveau régime d'information soit plus vrai que l'ancien. Il est seulement plus concurrentiel.

Ce qui est en train de se jouer

Et c'est cela, au fond, qui est en train de se jouer. Pas seulement une guerre ou un conflit régional. Mais une transformation du rapport au réel.

Car une puissance peut perdre des batailles. Elle peut perdre des alliés. Elle peut perdre de l'influence. Mais tant qu'elle conserve la capacité de dire le monde, elle conserve l'essentiel. Lorsque cette capacité se fissure, tout devient instable.

Aujourd'hui, l'Occident parle encore. Mais il n'est plus seul. Ses mots circulent encore. Mais ils ne s'imposent plus. Ils sont comparés. Contestés. Vérifiés. Parfois ignorés.

Et face à cela, une autre logique s'installe. Celle de la multiplication des récits. Celle de la concurrence permanente. Celle d'un réel qui ne peut plus être enfermé.

L'Iran, dans ce moment, n'est pas seulement un acteur géopolitique. Il est un point de bascule. Non pas parce qu'il domine. Mais parce qu'il participe à une rupture. Il montre qu'un État peut être raconté autrement que par ses adversaires. Il montre qu'une guerre peut être vue autrement que par ceux qui la commentaient hier. Il montre qu'un récit peut être contesté - en temps réel.

Ce n'est pas seulement une victoire de communication. C'est un déplacement de pouvoir.

Car celui qui montre impose. Et celui qui impose le récit oriente le réel.

Les empires ne tombent pas seulement sous les coups. Ils tombent lorsque leur parole cesse d'organiser le monde. Lorsque leurs mots ne suffisent plus à expliquer ce que les autres voient. Lorsque le réel leur échappe.

Et aujourd'hui, ce réel circule ailleurs. Plus vite. Plus largement. Plus librement.

Le monopole est brisé. Et avec lui, une illusion : celle de croire que le monde pouvait être raconté depuis un seul endroit.

Demain, le récit ne sera probablement ni reconquis par un seul centre, ni harmonieusement polyphonique. Il sera fragmenté, et la crédibilité se mesurera moins à l'institution qu'à la vitesse, à la répétition, à l'émotion.

Reste à savoir - par qui, et comment, il le sera demain.

 Mounir Kilani

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