04/04/2026 journal-neo.su  10min #309939

Eurafrique ou européanisation de la Françafrique

 Mohamed Lamine KABA,

Ce que la Françafrique est pour la France, l'Eurafrique l'est pour l'Europe.

De l'esclavage à la traite négrière, de la colonisation aux indépendances de façade, de la Françafrique à l'Eurafrique, l'empire euro-américain n'a jamais cessé de dévaliser l'Afrique et d'asservir ses peuples au nom d'une civilisation qui administre les dépendances tout en bloquant leur diversification.

Le plan silencieux

Il existe des projets historiques qui ne meurent jamais. Ils structurent silencieusement les relations internationales pendant des décennies. Ils changent de nom, de forme, de discours, mais jamais de finalité. Eurafrique est de ceux-là. Ce n'est ni un slogan, ni un traité, ni une organisation, ni une alliance formelle, ni une théorie conspirationniste, ni un fantasme idéologique. C'est à la fois une architecture et une vision stratégique. Une architecture de puissance. Une manière d'organiser l'espace euro-africain de façon à ce que la richesse circule du Sud vers le Nord, et que la décision circule du Nord vers le Sud.

Cette vision stratégique est née dans les cercles de planification européens au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l'Europe comprit qu'elle ne pourrait rester une puissance mondiale sans contrôler, directement ou indirectement, les ressources, les routes et les espaces africains.

Dès lors, l'Eurafrique devient, non pas un événement historique, mais un processus historique. Un processus lent, froid, méthodique, pensé non pas par des politiciens, mais par des stratèges, des militaires, des économistes, des ingénieurs, des banquiers et des planificateurs. Les politiciens, eux, ne font qu'annoncer ce qui a déjà été décidé ailleurs.

La matrice

Pour comprendre l'Eurafrique, il faut abandonner la vision morale de l'histoire et adopter la vision géopolitique. De  Machiavel à  Meinecke, de  Bodin à  Botero, et de  Hobbes à Richelieu, les théoriciens de la "raison d'État" sont arrivés à la conclusion que "la nécessité n'a pas de loi". Autrement dit, "Les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts". Et les intérêts obéissent à la géographie, aux ressources, aux routes commerciales et aux rapports de puissance.

Après 1945, la France et l'Europe étaient affaiblies. Les États-Unis dominaient, l'URSS avançait, et les empires coloniaux s'effondraient. L'Europe devait trouver une nouvelle forme d'empire sans colonies officielles. Eurafrique fut cette solution de remplacer l'empire colonial par un empire fonctionnel.

L'idée était si simple :

Si l'Europe unit son industrie, sa technologie, sa finance et sa puissance militaire, et qu'elle associe à cela les matières premières, l'énergie, la démographie et l'espace africain, alors l'ensemble euro-africain deviendrait un bloc capable de rivaliser avec les États-Unis, la Russie et plus tard la Chine.

Autrement dit, Eurafrique n'a jamais été un projet pour développer l'Afrique. Eurafrique a été conçu pour sauver la puissance européenne.

La géographie commande

Dans toute stratégie de puissance, il existe toujours un espace clé. Dans l'Eurafrique, cet espace n'est ni Paris, ni Bruxelles, ni Addis-Abeba, ni même Rabat. L'espace décisif est la charnière Sahara-Sahel-Méditerranée-Atlantique.

L'espace clé étant la bande Sahara-Sahel. Pourquoi ? Parce que cette bande relie :

  • L'Afrique du Nord à l'Afrique subsaharienne;
  • L'Atlantique à la mer Rouge;
  • La Méditerranée au golfe de Guinée;
  • Les zones pétrolières, gazières, d'uranium, d'or, de terres rares;
  • Les routes migratoires;
  • Les couloirs solaires pour l'énergie du futur;
  • Les routes militaires;
  • Les routes commerciales futures.

Qui contrôle cet espace contrôle la circulation Nord-Sud de l'Afrique de l'Ouest. Et qui contrôle la circulation contrôle l'économie, la sécurité et la politique. Mieux encore, qui structure cet espace structure une grande partie du destin ouest-africain.

Voilà pourquoi le Mali, le Niger, le Burkina Faso, la Libye, le Tchad, l'Algérie, le Maroc et le Sahara occidental ne sont pas des territoires ordinaires. Ce sont des pièces sur l'échiquier eurafricain.

C'est pourquoi les crises majeures de ces dernières décennies ne sont pas géographiquement aléatoires : Libye, Mali, Niger, Tchad, Sahara occidental. Ce sont les pièces d'un même échiquier spatial. Vu séparément, chaque conflit semble local. Vu d'en haut, ils dessinent une continuité géostratégique.

La géographie n'explique pas tout, mais rien ne s'explique sans elle.

Le retour par le flanc

L'un des principes classiques de la stratégie est le contournement. Lorsqu'une puissance ne peut plus entrer par la porte, elle revient par la fenêtre ; lorsqu'elle est expulsée d'un centre, elle se repositionne sur la périphérie ; lorsqu'elle perd une position militaire, elle la remplace par une position économique ou logistique.

Ce que l'on observe aujourd'hui dans la région sahélo-saharienne ressemble précisément à cela. La réduction de la présence militaire directe de certaines puissances européennes au Sahel ne signifie pas nécessairement un retrait stratégique, mais une reconfiguration. L'influence peut prendre d'autres formes : ports, corridors commerciaux, accords énergétiques, infrastructures, alliances régionales, coopération sécuritaire indirecte, financement d'organisations régionales, contrôle des routes d'exportation.

En géopolitique, perdre une base militaire peut être moins grave que perdre un port, une route commerciale ou une zone de transit énergétique.

Celui qui contrôle les flux contrôle les États.

Le Sahara n'est pas un désert

La reconnaissance du Sahara occidental par la France en faveur du Maroc n'est pas un geste diplomatique. C'est un mouvement géostratégique qui s'inscrit dans une continuité historique dont l'enjeu réel est que le Sahara occidental permet :

Un accès à l'Atlantique, le contrôle des routes commerciales sahéliennes, le passage des pipelines futurs, le contrôle des câbles et infrastructures, l'ouverture commerciale vers les pays enclavés (Mali, Niger, Burkina Faso), une projection militaire vers le Sahel.

Ainsi, après avoir été expulsée militairement du Sahel, la France cherche à y revenir géographiquement par le Maroc et le Sahara occidental. Ce n'est plus une stratégie militaire directe, c'est une stratégie d'encerclement économique, logistique et politique.

On ne revient pas toujours avec des soldats. On revient avec des ports, des routes, des banques, des entreprises, des alliances.

Le nouveau visage

Eurafrique aujourd'hui ne s'appelle plus Eurafrique.

Il s'appelle :

Partenariat, développement, investissements, lutte contre le terrorisme, gestion migratoire, transition énergétique, infrastructures, coopération.

Les mots changent, la structure reste.

Le contrôle moderne ne passe plus nécessairement par l'occupation militaire, mais par : la dette, les normes, les accords commerciaux, les bases militaires, les ONG, les élites formées à l'étranger, les monnaies, les infrastructures contrôlées par des entreprises européennes, les technologies et les données.

Le pouvoir moderne est invisible. Et un pouvoir invisible est plus puissant qu'un pouvoir visible, car on ne le combat pas.

Dans un tel système, la souveraineté politique existe juridiquement, mais la souveraineté économique et stratégique est limitée dans la pratique. Ce type de structure correspond beaucoup plus à l'esprit d'Eurafrique que la colonisation classique. C'est un système dans lequel l'Afrique reste indispensable, mais rarement décisionnaire.

La guerre invisible

L'Afrique pense souvent que la domination est militaire. Or la domination moderne est systémique. Elle consiste à faire en sorte que :

  • Les matières premières africaines alimentent les industries européennes ;
  • Les capitaux africains soient placés dans les banques européennes;
  • Les élites africaines soient formées selon des modèles européens;
  • Les armées africaines dépendent de formations européennes;
  • Les technologies africaines soient importées de l'Europe;
  • Les monnaies africaines soient contrôléespar l'Europe ;
  • Les infrastructures africaines soient construites par des puissances européennes;
  • Les routes commerciales africaines soient orientées vers l'extérieur et non entre pays africains.

Dans ce système, l'Afrique travaille pour un système qui n'est pas le sien.

C'est cela, l'Eurafrique : Un système dans lequel l'Afrique est l'espace, et l'Europe le centre de décision.

Pourquoi maintenant?

L'Europe aujourd'hui fait face à trois grandes menaces :

Déclin démographique, dépendance énergétique et minière, retard industriel face à la Chine, à la Russie et naturellement aux États-Unis.

Pour survivre comme puissance, elle a besoin :

Des minerais africains, du gaz africain, du pétrole africain, de l'uranium africain, du cobalt, du lithium, du manganèse, des terres rares, du marché africain, de la main-d'œuvre africaine, de la position géographique africaine.

L'Eurafrique devient donc non plus un projet parmi d'autres, mais une nécessité stratégique pour l'Europe.

Et lorsqu'un projet devient une nécessité, il n'est plus négociable.

L'Est entre en scène

L'Europe veut l'Afrique sans les africains. Mais le monde a changé. Et c'est là que l'équation devient historique.

Pour la première fois depuis 500 ans, l'Afrique a le choix entre plusieurs partenaires :

  • Russie (militaire, sécurité, énergie);
  • Chine (infrastructures, industrie, finance);
  • Iran (industrie, énergie, technologie sous sanctions);
  • Turquie (industrie militaire, construction);
  • Inde (industrie pharmaceutique, technologie, formation);
  • BRICS (finance alternative, dédollarisation).

Ces puissances agissent à l'antipode de celles européennes. Elles agissent dans un esprit de pluripolarité et de polycentrisme. C'est pourquoi la différence historique est fondamentale :

Pendant des siècles, l'Afrique n'avait qu'un seul partenaire possible. Aujourd'hui, elle peut mettre les puissances en concurrence. Et lorsqu'il y a concurrence, il y a négociation. Et lorsqu'il y a négociation, il y a souveraineté possible. La souveraineté réelle commence toujours par la diversification des dépendances. Un pays qui dépend d'un seul partenaire obéit. Un pays qui dépend de plusieurs partenaires négocie. Un pays dont les autres dépendent devient souverain.

Le choix historique

Nous sommes peut-être entrés dans une période où tout se redessine : routes commerciales, alliances militaires, systèmes monétaires, blocs économiques, technologies, énergie. Dans ces périodes de transition, les hiérarchies mondiales peuvent changer. Mais seuls les acteurs stratégiquement organisés profitent des transitions historiques. Les autres deviennent des terrains de compétition.

La question n'est donc pas seulement de savoir si l'Eurafrique existe, a existé ou existera. La vraie question est de savoir si l'Afrique restera un espace organisé par les autres ou si elle deviendra une puissance organisatrice de son propre espace.

L'histoire ne punit pas les faibles. Elle efface les désorganisés.

Le XXIe siècle ne sera pas seulement un siècle de richesses, de technologies ou d'armées. Ce sera un siècle d'organisation stratégique des espaces. Et dans cette grande réorganisation du monde, l'Afrique est soit un enjeu, soit un acteur.

Mais elle ne pourra pas être les deux à la fois.

La véritable question africaine du XXIe siècle n'est donc ni économique, ni militaire, ni diplomatique. Elle est stratégique et civilisationnelle : L'Afrique veut-elle être un espace dans la stratégie des autres, ou une stratégie pour elle-même ?

C'est de la réponse à cette question que dépendra tout le reste.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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