05/04/2026 legrandsoir.info  5min #310011

Rupture du « blocus énergétique » par la Russie, reculade de la Maison-Blanche... ?

Jacques-François BONALDI

Rupture du "blocus énergétique" par la Russie, reculade de la Maison-Blanche... ?
Jacques-François Bonaldi

Bien entendu, la grande nouvelle du jour, ici, c'est (enfin) l'arrivée "sans encombre" du superpétrolier russe Anatoly Kolodkin, qui est entré en début d'après-midi du dimanche 29 mars dans les eaux territoriales cubaines par l'est de l'île, après être passé au large d'Haïti. Il transporte 730 000 barils de pétrole, l'équivalent de 100 000 tonnes. Cela fait des semaines qu'on l'attend, puisqu'il avait appareillé le 8 mars depuis Primorsk et avait été escorté pour passer le canal de la Manche par un bâtiment de guerre russe. Il devrait accoster à Matanzas dans la journée (lundi). Un de ses "collègues", lui, le Sea Horse, qui venait censément ici, a dévié de sa route et est allé vers Trinité-et-Tobago ou le Venezuela (destination douteuse, puisqu'il s'agit d'un navire russe)... Selon les experts, Cuba a besoin de 100 000 barils de pétrole par jour, dont 40 000 proviennent de la production nationale, si bien que celui-ci permettra de soulager la situation pour une dizaine ou une quinzaine de jours. Je rappelle que Cuba ne reçoit plus de carburant, de quelque genre que ce soit, depuis le 9 janvier (arrivée du pétrolier mexicain). Est-ce là un fait isolé et faut-il s'attendre à ce qu'il y ait une suite ? Puisque, on le sait, la Maison-Blanche a imposé un blocus énergétique depuis le 29 janvier, menaçant de représailles tout pays qui enverrait du pétrole à Cuba, et la menace a suffi pour que personne ne se risque à braver les foudres washingtoniennes.

Alors, que s'est-il passé ? Hier, on a eu droit à une autre "bonne nouvelle". Celui que j'appelle "l'incontinent" n'a pu s'empêcher de "parler". Il l'a fait comme à l'accoutumé au point presse (quelle exécrable expression digne du pire anglais ! - je suppose que ça veut dire "faire le point avec la presse) sur son avion présidentiel, sur le pas de la porte de ce que je suppose ses"appartements privés". Qu'a-t-il affirmé ? En collectant par ci par là les différentes agences de presse et autres médias, il a dit en gros (ce n'est pas du littéral, mais presque) :"Nous avons un bateau citerne là dans le coin. Ça ne nous importe pas que quelqu'un reçoive une cargaison, parce qu'il en a besoin. Ils doivent survivre. Si quelqu'un veut expédier du pétrole à Cuba dès maintenant, ça ne me pose aucun problème, que ce soit de Russie ou pas. Je préférerais le laisser entrer, que ce soit de Russie ou d'un autre pays, parce que les gens ont besoin de chauffage (sic), de réfrigération et de toutes les autres choses."

En fait, si l'on joint tous les bouts, Trump dit que cette arrivée de pétrole ne le gêne pas, parce que ça ne va rien changer à la situation à Cuba (ce en quoi il n'a pas tort, évidemment) :"Ça ne me gêne pas. Ils ont un mauvais régime, ils ont de mauvais dirigeants, des dirigeants corrompus, et qu'il leur arrive un bateau ou non, ça n'a pas d'importance"(tiré de l'agence espagnole EFE), parce que le gouvernement actuel est"foutu". Alors, il"préfère le laisser souffler un peu"dans le cade du blocus énergétique.

Voilà où nous en sommes. Dès hier, dimanche, le New York Times ( nytimes.com, mais l'accès à l'article n'est disponible que pour les abonnés) faisait savoir, en provenance de fonctionnaires préférant garder l'anonymat, alors que le pétrolier russe était déjà dans les eaux territoriales cubaines ou tout proche, que la Maison-Blanche l'avait laissé passer sans que les garde-côtes étasuniens interviennent.

Alors, brillante idée stratégique de la part de Washington ? Prise de conscience, ce qui est plus que douteux, bien entendu, que ce blocus énergétique soulevait une"vague d'indignation"dans le monde (arrivée du Convoi Notre Amérique" le week-end précédent, quatrième envoi d'aide humanitaire de la part du Mexique, annonce d'envois d'autres gouvernements, dont le Brésil et la Colombie, voire de l'Espagne) ? Reculade pour éviter une prise de bec avec l' "allié"-adversaire, la Russie ? Manigance sordide du genre de celle où les Etats-Unis sont des experts ? Allez savoir ? N'en cherchez pas confirmation auprès de "L'Incontinent" qui vraisemblablement ne sera pas en mesure de vous répondre, parce qu'il vous dira exactement le contraire dans une heure ou deux...

Ce lundi (ici, il est midi), le porte-parole présidentiel russe, Dmitri Peskov a déclaré : "Dans des conditions d'un blocus très sévère, nos amis cubains ont besoin de pétrole brut et de ses dérivés, qui sont nécessaires au fonctionnement vital du pays, l'électricité, les services médicaux et autres. Bien entendu, la Russie estime de son devoir de ne pas rester en marge et d'offrir l'aide requise à nos amis cubains." Pour sa part, le ministère russe du Transport, informant de cette arrivée, tient à préciser qu'il s'agit d'une "aide humanitaire", ce qui, si je comprends bien, devrait censément la faire considérer comme non susceptible de "représailles", puisque c'est à ce titre que le Mexique, par exemple, a envoyé des "aides" à Cuba pour la quatrième fois.

Parce que la question qui se pose est la suivante : le Mexique va pouvoir envoyer de nouveau du pétrole à Cuba sans risque de représailles. Ou alors le Venezuela, qui était le pourvoyeur "attitré" jusqu'à encore quelques mois ? Ou le Brésil, ce que différentes forces politiques et syndicales demandent à Lula de faire ? Ou la Colombie, puisque Petro, qui n'oublie pas la contribution de Cuba aux conversations de paix avec les guérillas, défend Cuba contre la Maison-Blanche ? Qui vivra verra.

À suivre...

P. S. Vous aurez relevé bien entendu les grandes connaissances géographiques de "L'Incontinent" : après avoir, voilà quelques jours, situé Cuba en dehors de la zone des cyclones, voilà maintenant qu'il nous situe sous des latitudes où on a besoin de "chauffage"...

Jacques-François Bonaldi (La Havane), lundi 30 mars 2026

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