06/04/2026 les-crises.fr  12min #310095

« Le cessez-le-feu n'est pas à l'ordre du jour », selon un stratège iranien

"Un cessez-le-feu ne figure pas à l'ordre du jour des Iraniens pour l'instant. Celui-ci pourrait intervenir une fois que nous aurons imposé un coût suffisamment élevé pour que les Américains ne nous attaquent plus à la légère." C'est ce qu'affirme Hassan Ahmadian, stratège et théoricien de la défense iranien considéré comme proche des milieux de sécurité de la République islamique.

Source :  UnHerd, Sohrab Ahmari
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

L'Iran a frappé la zone industrielle de Fujaïrah aux Émirats arabes unis le 3 mars. Crédit : Getty

J'ai parlé au téléphone avec Ahmadian jeudi soir, alors que les États-Unis et Israël menaient certains des bombardements aériens les plus intenses de la guerre à ce jour. Ahmadian, qui enseigne à l'université de Téhéran et qui, auparavant, était analyste au Centre d'études stratégiques, lié au régime, semblait remarquablement calme, compte tenu des circonstances.

"Je perçois surtout des bruits", me dit-il. (Nous avons parlé en persan ; toutes les traductions sont de moi.) "Je regarde les informations et je parle à des amis, [et] on parle des frappes. J'ai vu deux ou trois endroits près de chez moi qui ont été touchés. Mais il faut se rappeler que Téhéran est incroyablement étendu, et pour couvrir toute la ville [avec des bombes], il faut vraiment y mettre du sien." Pourtant, "ils frappent partout : des cliniques et autres, en plus des cibles militaires, paramilitaires et policières."

Il insiste toutefois sur le fait que cette opération est loin d'atteindre son objectif initial, qui était de permettre au peuple iranien de "prendre son destin en main", comme l'avait déclaré le président Trump dans son tout premier communiqué annonçant le début de la guerre. En d'autres termes : un changement de régime.

"Notre système islamique est profondément ancré dans les institutions, et possède des structures parallèles" m'explique Ahmadian. "Depuis le jour où Khamenei a été assassiné jusqu'à aujourd'hui, je n'ai ressenti aucune vacance. Chaque organe gouvernemental a rempli sa fonction propre. L'armée fait son travail, les fonctionnaires font le leur. Si quelque chose a changé, c'est le contrôle général qui s'est renforcé, parce que nous sommes en période de guerre."

Ce message est repris par les analystes occidentaux partisans du réalisme ou adeptes d'une politique étrangère de retenue : en dépit de son impopularité auprès de segments importants de la société iranienne, les citadins et les personnes instruites, le régime incarne un État qui serait systémique, en opposition avec un État qui serait personnel. Il tire également parti du statut de l'Iran en tant qu'entité politique ancienne et cohérente, nonobstant les lignes de fracture ethniques et sectaires qui le traversent.

"C'est une société profondément divisée" concède Ahmadian. "Le mois dernier encore, des manifestations ont fini par dégénérer en affrontements violents. Des membres des forces de sécurité ont également été tués. Les gens sont très mécontents sur le plan économique. Mais de là en conclure que"ces gens veulent renverser le régime"... Certes, certains partagent cette opinion, mais ils sont minoritaires."

"La majorité de la population", ajoute-t-il, "se situe entre les deux. Ce ne sont pas forcément des partisans [du régime], ni des personnes qui nourrissent de graves griefs. Mais ils ne sont absolument pas prêts à accepter une invasion étrangère."

Depuis l'invasion, certains sont descendus dans la rue ou se sont rassemblés sur leurs balcons pour manifester leur joie, des scènes largement relayées par les médias occidentaux et sur les réseaux sociaux. Mais il y a également eu des manifestations pro-régime et nationalistes dont l'ampleur même rappelle que la République islamique dispose d'une base sociale, estimée au bas mot à environ 15 % de la population. Celle-ci compte des personnes qui croient sincèrement au projet du régime pour des raisons religieuses, et qui bénéficient en outre d'une sorte de privilège, avec accès à des avantages dont ne disposent pas les laïcs (comme ma famille). Ils sont loin d'être prêts à les abandonner.

L'illusion qu'il y aurait une immense majorité de la population qui pourrait servir de fantassins à l'Occident, insiste Ahmadian, n'est qu'un pur fantasme. "J'ai vu un reportage de la BBC qui montrait des célébrations de joie dans trois endroits différents suite à l'attentat. Mais bien sûr, il y en a beaucoup, beaucoup d'autres qui ont eu la réaction inverse. Ne montrer que les agissements d'une minorité relève de la propagande. Et ce qui est plus grave, c'est que si l'on continue à faire de la propagande, au bout d'un moment, on s'y retrouve piégé. On en vient à y croire vraiment. Ou alors on s'obstine parce qu'on a l'impression que sa crédibilité en dépend."

Ahmadian passe bien sûr sous silence le fait que la République islamique s'est elle-même laissée piéger par certains de ses propres discours de propagande, ne serait-ce que par ses affirmations concernant la puissance de ce qu'on appelle "l'Axe de la résistance", qui se sont révélées illusoires après qu'Israël s'est attaché à le démanteler au lendemain des attentats terroristes du 7 octobre.

Il était toutefois possible de surestimer la faiblesse relative de Téhéran, et c'est précisément ce qui s'est produit à la suite des erreurs commises par l'Iran lors de la "guerre des douze jours" de l'été dernier.

"Accepter le cessez-le-feu à ce moment-là, dit Ahmadian, a alimenté l'idée que l'Iran était faible. Mais tel n'était pas le cas. Les deux camps tiraient. Même à la dernière minute, l'Iran a tiré une douzaine de missiles qui ont causé d'importants dégâts à Beersheba... Imaginer qu'une attaque entraînerait l'effondrement rapide de l'Iran relevait de la caricature. Ce sont les Israéliens qui ont propagé cette version des faits."

Mais les nations, en particulier celles en guerre, ne restent pas figées. Depuis les humiliations de la guerre des Douze Jours, l'Iran s'est efforcé de contrer cette impression de faiblesse sur le plan opérationnel. "Avant la [nouvelle] guerre, les commandants et Khamenei lui-même avaient averti que"si vous attaquez l'Iran, nous frapperons des cibles régionales". Ils ont décrit tout ce qui s'est produit." Depuis lors, "l'Iran a conclu que si l'autre camp s'apprête à attaquer tous les six mois, nous lui imposerons un coût si élevé qu'il devra s'arrêter de revenir à la charge, même si cela signifie que nous devrons, nous aussi, payer le prix fort."

"Depuis le jour où Khamenei a été assassiné jusqu'à aujourd'hui, je n'ai ressenti aucune vacance."

En un mot : la dissuasion : "à la fois une sanction et une menace crédible contre toute action future", comme la définit Ahmadian.

"Emportés par l'initiative israélienne, affirme Ahmadian, les Américains n'ont pas pris en compte les mesures évidentes que l'Iran allait inévitablement prendre."L'un des énormes problèmes du processus décisionnel américain, c'est qu'il se déroule véritablement dans une bulle", explique-t-il."En d'autres termes, les Américains s'imaginent être les seuls à réfléchir. Ils oublient qu'il y a en face un autre acteur tout aussi capable de faire preuve d'initiative, de clairvoyance et de planification."

Il estime par ailleurs que Washington n'a pas suffisamment réfléchi à son objectif final."Rubio a déclaré que nous étions confrontés à une menace imminente [venant d'Israël], et que nous savions que si l'Iran était attaqué, nous le serions aussi. Nous avons donc décidé de frapper les premiers. Mais il y a aussi la version de JD Vance, qui affirme que l'objectif était de mettre un terme au programme nucléaire, mais c'est absurde, puisque l'Iran n'avait pas eu l'occasion de relancer son programme nucléaire. Et Trump lui-même de son côté a déclaré qu'il s'agissait "d'anéantir" le programme nucléaire et la marine iraniens (peu importe que l'Iran ne dispose pas d'une véritable marine, à part quelques vedettes rapides et autres). Et au départ, Trump disait que l'objectif était un changement de régime. Aujourd'hui, Hegseth affirme que l'objectif est d'affaiblir les capacités de l'Iran afin qu'il ne menace pas la région."

Selon Ahmadian, cet ensemble de justifications et d'objectifs s'apparente à un"cirque". Il estime que ce qui s'est réellement passé, c'est que les Israéliens ont réussi à convaincre l'administration Trump que l'Iran était faible, qu'il suffirait d'un petit coup de pouce pour que le régime s'effondre et que le moment était propice. Mais comme cet effondrement rapide ne s'est pas produit, les Américains ont du mal à trouver de nouveaux objectifs et de nouvelles justifications pour une initiative qui se révèle très coûteuse.

Selon une autre justification, cette opération constituait un coup audacieux à la Trump dans une partie d'échecs 4D [terme ironique : on pourrait dire que quelqu'un joue aux échecs 4D s'il est incroyablement stupide mais qu'il pense être incroyablement intelligent, NdT], visant à priver la Chine d'une importante source de pétrole et de gaz."Cette idée selon laquelle les Américains tentent de battre la Chine n'est qu'une justification a posteriori. La Chine est-elle atteinte ? À l'heure actuelle, ce sont les alliés régionaux des États-Unis qui en font les frais. Cette alliance qui était censée être source de sécurité", via la présence de bases américaines,"s'est transformée en une source de menace. Au cours de cette guerre de 3 ou 4 semaines, le coût pour les États-Unis est bien plus élevé que celui supporté par la Chine. En effet la Chine achète de l'énergie à tout le monde, et ses sources d'énergie au Moyen-Orient ne vont pas se tarir définitivement."

"En l'occurrence, dit-il, les deux camps sont désormais en train de frapper. L'Iran a tiré les leçons de la dernière guerre. Nous avons mûrement réfléchi à certaines mesures de préparation et nous les mettons désormais en œuvre, et je doute que l'Iran ait l'intention de mettre fin à la guerre de sitôt : "Nous voulons épuiser les armes défensives d'Israël : les frondes de David [système militaire de l'armée de défense d'Israël développé conjointement par Rafael Advanced Defense Systems et l'entreprise américaine Raytheon, NdT] et les batteries THAAD. Des sources bien informées m'ont indiqué qu'Israël disposait d'une capacité défensive pour environ 10 jours. Les plus importantes attaques de missiles iraniennes n'ont même pas encore commencé, elles ne débuteront qu'après environ 10 jours."

Mais l'armée américaine et les Forces de défense israéliennes n'ont-elles pas bombardé un grand nombre de lance-missiles iraniens ainsi que les "villes-missiles" souterraines qui les approvisionnent ? "Encore une fois, répond Ahmadian, des personnes bien informées ici affirment que les États-Unis et Israël ont frappé beaucoup de leurres : des peintures, des faux lanceurs." De plus, ajoute-t-il, il est révélateur que les Iraniens se donnent du mal pour faire savoir qu'ils ne sont pas prêts à un cessez-le-feu. Cela semble indiquer qu'ils ne se sentent pas aussi affaiblis que le pensent certains analystes occidentaux plus optimistes.

Quelle est la probabilité que des séparatistes ethniques s'en mêlent, peut-être avec le soutien secret sur le terrain de la CIA, du Mossad, voire des forces spéciales de l'armée ? "Il est évident que la question kurde constitue un grave problème de sécurité nationale pour l'Iran", rétorque Ahmadian, "nous disposons donc bien sûr de toutes sortes de plans d'urgence, la violence n'étant qu'un dernier recours."

Téhéran, ajoute-t-il, entretient des relations solides avec la plupart des partis kurdes en Irak, "et puis il y a aussi le gouvernement de Bagdad et les Forces de mobilisation populaire [chiites]. C'est l'Iran qui a créé cette situation sur le terrain. Donc, si vous vous en prenez à l'Iran, vous aurez aussi des problèmes en Irak."

Mais se pourrait-il qu'en prenant pour cible tant d'acteurs dans la région, dont tous ne sont pas ouvertement hostiles à la République islamique, Téhéran soit en train de se transformer en un Napoléon du XXIe siècle, s'attirant ainsi l'hostilité d'une coalition régionale, voire mondiale ?

Ahmadian n'est pas d'accord. Il soutient au contraire que ce sont les États-Unis qui ont contraint leurs alliés régionaux à repenser leur dépendance vis-à-vis de Washington. "J'ai beaucoup d'amis dans ces pays", dit-il. "Ils comprennent que ce n'est pas leur guerre, mais celle des États-Unis et d'Israël. Certes, ils désapprouvent les attaques menées par l'Iran, mais ils ne considèrent pas Téhéran comme la cause première de ces turbulences."

Il poursuit en affirmant que "les Arabes se plaignent que des infrastructures civiles soient touchées, mais nous insistons sur le fait qu'il s'agit de cibles légitimes, car elles sont utilisées par les États-Unis dans le cadre de leurs attaques contre l'Iran. S'ils n'acceptent pas que leurs pays servent de bases pour attaquer la République islamique, alors cela démontre qu'ils doivent réévaluer leurs relations avec Washington. Et s'ils y consentent, eh bien, voilà la réponse à leur objection quant à la raison pour laquelle ils sont pris pour cible."

"Quoi qu'il en soit, le fait que les Arabes ne cessent de répéter que ce n'est pas leur guerre montre que ces pays savent qu'ils ne doivent pas s'engager dans ce conflit, et qu'ils ont une vision plus lucide du régime iranien, à savoir qu'il ne s'agit pas d'un régime que l'on peut facilement renverser."

Pendant ce temps, les bombes américaines et israéliennes continuent de pleuvoir, dans un but que Washington a lui-même du mal à définir, et encore plus à faire accepter à la majorité des Américains. Et tandis que les partisans de Trump évoquent désormais une guerre de longue haleine, tout en refusant d'exclure une opération terrestre, les responsables de la sécurité iraniens semblent sereins jusqu'à maintenant.

"Si on en arrive à dix jours, dit Ahmadian, je pense que l'Iran lancera des attaques vraiment dévastatrices, ce qui fera grimper les coûts... L'idée selon laquelle [les Américains et les Israéliens] veulent prolonger la guerre implique que la sécurité régionale et l'économie mondiale soient mises en suspens. D'après ce que j'ai entendu, la vie est paralysée dans les États du golfe Persique. Il en va de même en Israël. Et il en va de même en Iran." Par conséquent, "je pense que ce discours de guerre prolongée n'est qu'une posture de temps de guerre." En d'autres termes, les Américains, tributaires de la Bourse et des prix à la pompe, ne tiendront pas beaucoup plus longtemps.

C'est peut-être vrai. Ou peut-être s'agit-il d'un bluff à la persane. En fin de compte, un seul homme connaît les intentions de Donald Trump, et c'est Donald Trump lui-même. La stratégie iranienne, qui était autrefois une véritable énigme dont le décryptage mobilisait toute une armée d'analystes est, en revanche, un modèle de clarté.

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Sohrab Ahmari est le rédacteur en chef américain d'UnHerd et l'auteur, notamment, de "Tyranny, Inc : Comment le pouvoir privé a étouffé la liberté américaine - et comment y remédier"

Source :  UnHerd, Sohrab Ahmari, 07-03-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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