Jean-Marie GEFFLOT
Avant le match U21 entre la Bosnie-Herzégovine et Israël, plusieurs joueurs bosniens ont refusé de serrer la main de leurs homologues. Ce geste, bref mais lourd de symboles, traverse l'histoire du pays, marquée par la Bosnian War et le Srebrenica massacre, et rappelle que le sport n'efface jamais complètement la mémoire. Dans un monde où politique et football s'entremêlent, ce silence médiatique en France souligne l'embarras face à la charge symbolique du geste. Ce soir-là, il n'y a peut-être pas eu de poignée de main. Mais il y a eu, à travers ce vide, une image très nette de notre époque : un monde qui continue de jouer ses rituels, tout en sachant de moins en moins y croire.
Derrière un geste protocolaire refusé, une scène où se croisent mémoire, guerre, morale et impossibilité croissante de séparer le sport du monde.
Le score final n'en gardera presque aucune trace. Entre la Bosnie-Herzégovine U21 et Israël U21, le 0-0 n'aura été qu'un détail de feuille de match. Ce qui restera, en revanche, c'est une scène d'avant-match : le refus apparent de plusieurs joueurs bosniens de serrer la main de leurs homologues israéliens au moment du protocole. Un instant bref, presque silencieux, mais immédiatement chargé d'une portée bien plus vaste que lui.
À partir de là, la rencontre a cessé d'être simplement une rencontre de football. Avant même le premier ballon, elle s'est déplacée vers un autre terrain : celui des symboles, des mémoires, des récits de guerre et de la difficulté croissante à faire comme si le sport pouvait encore se tenir à distance du réel.
Le protocole, ou la fiction d'un monde suspendu
Dans le football international, les rituels d'avant-match ne sont jamais de simples formalités. La poignée de main, l'alignement, les hymnes, les brassards, les minutes de silence : tous ces gestes ont une fonction précise. Ils encadrent l'affrontement, le civilisent, lui donnent une forme. Ils disent, au fond, que les tensions peuvent être contenues dans un cadre commun.
C'est précisément pour cela que leur rupture produit un effet aussi puissant. Refuser une poignée de main, ce n'est pas seulement refuser un geste de courtoisie. C'est aussi refuser ce qu'il représente : une mise en scène de normalité, une suspension provisoire du monde extérieur, une trêve symbolique que tout le monde n'est plus prêt à jouer.
Dans la lecture la plus favorable au geste bosnien, le message est clair : nous jouerons le match, mais nous ne jouerons pas l'oubli. Dans la lecture inverse, au contraire, il s'agit d'un franchissement problématique : une politisation déplacée du terrain, et une injustice faite à de jeunes joueurs qui, individuellement, ne portent pas à eux seuls la responsabilité des choix de leur État.
Les deux lectures s'affrontent immédiatement. Et ce qui trouble, précisément, c'est qu'aucune ne peut être balayée d'un revers de main.
Les joueurs n'arrivent jamais sans histoire
Pour comprendre la portée de cette scène, il faut accepter une évidence souvent gommée par le sport professionnel : les joueurs ne viennent jamais "de nulle part". Ils arrivent sur un terrain avec un corps, une éducation, une mémoire, un pays, parfois une blessure transmise.
Et dans le cas de la Bosnie-Herzégovine, cette dimension n'est pas secondaire. La guerre de Bosnie reste l'un des grands traumatismes européens contemporains. Le souvenir du massacre de Srebrenica, reconnu comme génocide par les juridictions internationales, continue d'occuper une place centrale dans la mémoire bosnienne.
Aucun de ces jeunes joueurs n'a peut-être vécu directement cette guerre. Mais cela ne signifie pas qu'elle ne vit pas en eux. Les conflits ne s'achèvent pas le jour où les armes se taisent. Ils continuent souvent sous d'autres formes : dans les récits familiaux, dans les silences, dans les réflexes, dans la manière dont une société apprend à reconnaître la violence ou l'humiliation lorsqu'elle croit la voir ailleurs.
Il ne s'agit pas de dire que l'histoire bosnienne "justifie" mécaniquement un geste contemporain. Ce serait trop simple, et trop confortable. Mais il serait tout aussi faux de prétendre que ce contexte ne compte pas.
Le football aime penser les joueurs comme des athlètes abstraits. La réalité est plus humaine : ce sont aussi des héritiers.
Le sport neutre, une idée de plus en plus difficile à défendre
L'affaire révèle surtout une contradiction que le football contemporain peine de plus en plus à masquer. Le discours officiel, dans ce type de situation, reste souvent le même : "le sport ne doit pas être mélangé à la politique." Sur le principe, l'idée conserve une certaine noblesse. Dans les faits, elle sonne de plus en plus creux.
Le football mondial est déjà traversé par les rapports de force internationaux :
- dans le choix des pays hôtes,
- dans les sanctions ou exclusions,
- dans les prises de position diplomatiques,
- dans la façon dont certaines sélections deviennent elles-mêmes des objets de tension.
Les déclarations récentes de Donald Trump à propos de la présence de l'Iran à la 2026 FIFA World Cup l'ont rappelé avec force. En mars, Trump a affirmé tour à tour que l'Iran était "le bienvenu", avant de suggérer qu'il ne serait "pas approprié" qu'il participe "pour sa propre sécurité". Dans le même temps, Gianni Infantino a confirmé que l'Iran serait bien présent.
Autrement dit : le football ne cesse lui-même de prouver qu'il n'est pas un espace à part.
Dans ce contexte, défendre l'idée selon laquelle "la Bosnie n'aurait pas dû politiser ce match" devient sportivement délicat. La position reste compréhensible sur le plan du fair-play. Elle peut même se défendre humainement. Mais elle devient beaucoup plus fragile dès lors qu'elle prétend reposer sur une neutralité du sport que plus personne, au sommet même du système, ne semble réellement capable de garantir.
Deux camps, deux impasses
Ce qui rend cette affaire si révélatrice, c'est qu'elle piège les deux lectures dominantes, mais pas de la même manière.
Du côté de ceux qui défendent Israël ou le protocole
La difficulté principale est celle de la cohérence. Il devient de plus en plus compliqué de soutenir que le football devrait rester "hors du monde" alors même que ses institutions, ses compétitions et ses grands rendez-vous sont profondément traversés par la géopolitique.
Du côté de ceux qui soutiennent le geste bosnien
L'impasse est différente : elle touche au coût de la parole. Dans plusieurs pays européens - et particulièrement en France - soutenir publiquement un geste de rupture à l'égard d'Israël peut exposer à un soupçon moral immédiat, souvent plus rapide que toute tentative de nuance.
Beaucoup comprennent intérieurement ce type de geste. Peu acceptent d'en porter publiquement toutes les conséquences.
Et c'est peut-être pour cela que cette affaire a tant circulé sans jamais vraiment devenir un débat frontal.
Le silence français n'est pas vide
En France, précisément, l'épisode a surtout pris la forme d'un silence. Pas une disparition totale du sujet, mais une absence de véritable prise en charge publique, pas une bosnie antisémite. Pas de grand débat télévisé. Pas de traitement massif dans les grands médias sportifs. Pas de véritable cristallisation nationale.
Ce silence est révélateur. Il ne signifie pas nécessairement l'indifférence. Il peut aussi signifier l'embarras. Dans le climat français actuel, tout ce qui touche à Israel, à la Palestine, à la mémoire, à la guerre et aux gestes symboliques devient immédiatement inflammable. Beaucoup perçoivent intuitivement la charge morale de ces scènes, mais peu savent encore comment les nommer sans être aussitôt rangés dans un camp.
On ne parle pas toujours moins parce qu'on ne voit pas. On parle parfois moins parce qu'on sait trop bien ce qu'il en coûte de parler.
Faire la part des choses, malgré tout
C'est sans doute ici que réside la seule ligne encore tenable : celle qui refuse à la fois l'aveuglement moral et la simplification humaine.
Car il est possible - et même nécessaire - de tenir ensemble plusieurs vérités :
oui, les actions d'un gouvernement peuvent être jugées moralement inacceptables ; oui, une partie importante d'une population peut soutenir, tolérer ou justifier ces actions ; mais non, cela n'autorise pas à réduire chaque individu à une essence politique ou morale unique.
Cette distinction n'a rien d'un confort intellectuel. Elle est au contraire l'une des positions les plus difficiles à tenir dans un monde saturé par les logiques de camp. Les sociétés ne pensent jamais à vide. Elles sont traversées par :
- la peur,
- les récits nationaux,
- les traumatismes,
- la propagande,
- l'histoire,
- les loyautés,
- les humiliations anciennes ou nouvelles.
Cela ne supprime pas la responsabilité. Mais cela impose au moins une exigence : juger sans cesser de voir l'humain.
Ce que cette scène dit vraiment
Au fond, Bosnie U21 - Israël U21 n'a peut-être pas offert grand-chose sur le plan du football. Mais il a révélé quelque chose de plus profond sur notre époque. Une époque où les institutions continuent de produire des rituels de neutralité, alors que les individus arrivent de plus en plus chargés d'histoire, de mémoire et de réel. Une époque où le sport veut encore jouer le rôle d'espace suspendu, alors même qu'il est traversé par les fractures du monde qu'il prétend parfois tenir à distance. Une époque, enfin, où l'on demande aux joueurs d'incarner une forme de pureté symbolique que ni les États, ni les gouvernements, ni les grandes organisations sportives ne semblent eux-mêmes capables de respecter.
Ce soir-là, il n'y a peut-être pas eu de poignée de main. Mais il y a eu, à travers ce vide, une image très nette de notre époque : Un monde qui continue de jouer ses rituels, tout en sachant de moins en moins y croire.
