08/04/2026 reseauinternational.net  6min #310333

Israël cesse d'être présentable comme une démocratie, Trump est au bord du précipice

par François Vadrot

Hier nous avons publié des traductions d'un article de Gideon Levy du 5 avril dans le quotidien israélien Haaretz, intitulé  En pleine guerre, la relation toxique USA-Israël approche de son point de rupture, dans lequel il écrit :

"L'Europe a été forcée de se mordre la langue et de ne rien faire, même après la guerre de Gaza, par peur des USA. Aujourd'hui, elle n'attend qu'une occasion de régler ses comptes avec Israël, tout comme de larges pans de l'opinion publique usaméricaine, y compris au sein des communautés juives. Tout le monde en a plus qu'assez de ce genre d'Israël, avec son mépris constant de la communauté internationale, son dédain du droit international et l'écart inconcevable entre l'opinion publique de la plupart des pays du monde et les positions de leurs gouvernements".

Ce genre de diagnostic n'est pas nouveau dans la presse critique israélienne, qui parle ouvertement d'un État ne pouvant plus sérieusement se présenter comme une démocratie. Mais jusqu'alors il n'était pas envisageable de le trouver dans la presse mainstream occidentale, un tel article y étant immanquablement attaqué comme antisémite.

Jusqu'à aujourd'hui, avec cet encadré en couverture de l'édition papier de notre quotidien français de référence :  En Israël, l'État de droit et la démocratie au bord du gouffre.

L'encadré fait référence à un article du 6 avril par le correspondant à Jérusalem du Monde, Luc Bronner, qui ne se contente pas de dénoncer le caractère particulièrement odieux de la loi sur la peine de mort appliquée aux Palestiniens, mais l'inscrit dans une transformation structurelle. La peine de mort prévue pour des Palestiniens accusés de "meurtre terroriste", mais non pour des juifs israéliens commettant des actes similaires en Cisjordanie, y est qualifiée de politique pénale "ouvertement raciste". Le texte cite en outre Aharon Barak affirmant : "Nous ne sommes plus une démocratie libérale", puis décrit une "érosion progressive des contre-pouvoirs" touchant magistrature, procureure générale, presse et haute fonction publique. Enfin, Bronner relie explicitement cette crise interne à l'annexion graduelle de la Cisjordanie et à l'agrégation de près de 4 millions de Palestiniens privés de réels droits civiques, pour conclure qu'avec cette annexion, Israël "ne sera donc plus la démocratie qu'il prétend être".

La nouveauté n'est pas que la réalité israélienne aurait soudain changé en avril 2026. La nouveauté est que cette réalité devient plus difficile à euphémiser dans un journal comme Le Monde. Entre le registre de Levy et celui de Bronner demeure un écart de formulation, mais cet écart se réduit. L'un parle déjà depuis longtemps d'apartheid et d'occupation comme structures constitutives ; l'autre écrit désormais, noir sur blanc, qu'un État exerçant sa souveraineté de fait sur un ensemble de 14 millions d'habitants, dont près de 4 millions sans droits civiques réels, ne peut plus être la démocratie qu'il prétend être. La critique longtemps confinée à une dissidence israélienne devient progressivement dicible dans la presse occidentale dominante.

Dans le même temps, les articles de Piotr Smolar racontent un autre basculement : celui de la parole usaméricaine. Le 2 avril, Le Monde titre sur Trump promettant de renvoyer l'Iran "à l'âge de pierre" "sans dessiner d'issue à la guerre". Smolar y décrit une Maison-Blanche devenue "agent du chaos", une opération "mal conçue", des objectifs fluctuants, une guerre sans stratégie claire et un conflit qui menace l'économie mondiale.  Nous avions relevé le problème central de ce cadrage : le crime annoncé y apparaissait d'abord comme un défaut de coaching, de séquencement ou de sortie de crise, autrement dit comme une brutalité mal administrée plutôt que comme une logique d'anéantissement.

Deux jours plus tard,  le 4 avril, Smolar déplaçait son angle d'analyse. Le problème n'était plus seulement l'absence de stratégie ; c'était la vulnérabilité de la machine usaméricaine : un F-15E abattu, puis un hélicoptère de sauvetage touché, un A-10 revendiqué comme abattu, et une "journée désastreuse" pour les USA. Il notait que cette succession révèle la fragilité de la position usaméricaine, décrit une Maison-Blanche ayant placé "la plus puissante armée du monde" en situation de vulnérabilité, et montre Trump enfermé dans une "rhétorique césarienne" tandis que Hegseth purge l'appareil militaire et s'illustre par une "foi aveugle dans la force brute". Nous avons noté dans cette séquence  une mise en scène de l'humiliation stratégique usaméricaine : l'empire y apparaît moins comme maître du jeu que comme puissance couverte de ridicule par l'échec à imposer sa volonté.

Le 7 avril, Le Monde a franchi un nouveau seuil : Smolar ne parle plus seulement d'improvisation ou de revers ; il décrit un président usaméricain "au bord du précipice", menaçant explicitement de détruire "chaque pont" en Iran et de mettre hors service toutes les centrales électriques du pays, jusqu'à une "destruction totale" en quelques heures. L'article souligne que Trump assume la possibilité de viser des infrastructures civiles, se montre indifférent à la violation du droit international, justifie à l'avance la souffrance infligée à la population, et laisse son secrétaire à la guerre mêler langage militaire et références chrétiennes grossières dans un "messianisme en treillis". La panique stratégique ne prend donc pas la forme d'un aveu d'impuissance. Elle prend la forme plus dangereuse d'une fuite en avant : quand la victoire s'éloigne, la destruction des civils devient une option publiquement formulée.

L'intérêt de lire ensemble Bronner, Levy et Smolar, est précisément là. Ce qui se fissure n'est pas seulement un gouvernement, ni seulement une opération militaire. C'est un dispositif de légitimation. D'un côté, la fiction d'Israël comme démocratie occidentale menacée de l'extérieur devient de moins en moins soutenable à mesure que la dimension raciale du droit, l'annexion et la privation massive de droits sont nommées plus directement. De l'autre, la fiction des USA comme puissance directrice, capable d'organiser la guerre selon une rationalité supérieure, cède devant le spectacle d'un pouvoir qui improvise, s'humilie, menace les civils, insulte ses alliés et transforme l'échec militaire en surenchère verbale.

Si la grande presse occidentale commence à écrire qu'Israël n'est plus, ou ne peut bientôt plus être, sérieusement qualifié de démocratie, ce n'est pas dans un moment d'accalmie. C'est au moment même où le protecteur usaméricain révèle sa propre désorientation et menace la civilisation iranienne d'un anéantissement total dans les prochaines heures. La crise de présentabilité d'Israël coïncide avec une crise de crédibilité de Washington, et les deux ensemble inspirent désormais l'horreur. Levy le dit à sa manière : la rupture du lien inconditionnel avec les USA pourrait devenir pour Israël la seule chance d'affronter enfin la vérité de l'occupation et de l'apartheid. Smolar le montre sans le vouloir tout à fait : plus Washington perd la maîtrise de la guerre, plus il laisse paraître le vide stratégique, la brutalité nue et la panique de l'empire.

La séquence des 2 au 7 avril ne dit donc pas seulement que l'Occident regarde autrement une guerre de plus. Elle dit quelque chose de plus profond : Israël cesse d'être présentable, Washington cesse d'être crédible. Et c'est précisément lorsque ces deux récits se défont ensemble que certaines vérités, longtemps reléguées à la marge, commencent enfin à entrer dans le texte central.

source :  François Vadrot

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