13/04/2026 legrandsoir.info  8min #310850

De mai 68 à la maladie sénile de la classe politique

Maxime VIVAS

Dans les années 60, je triais des lettres dans le centre de tri Paris Brune, dans le 14ème arrondissement de Paris. Mes camarades avaient eu l'idée saugrenue de m'élire secrétaire de la section syndicale CGT qui comptait plus de 400 adhérents. Après avoir oublié d'être présent à quelques réunions que j'avais moi-même convoquées et à des délégations auprès du chef de Centre, que j'avais sollicitées par des lettres dans lesquelles j'avais pesé chaque mot, j'en vins à la conclusion que je n'étais pas the right man in the right place, comme auraient dit les chanteurs de l'époque, parfaitement anglophones puisqu'ils portaient volontiers des noms yankees.

Quand j'émis l'idée d'une démission de mon poste, mes camarades convinrent, avec une spontanéité qui me soulagea (et me vexa un peu), qu'on avait fait une mauvaise distribution de rôle. Me fut confiée alors la responsabilité du journal de section, tâche où je sus démontrer par une certaine aisance de plume que j'étais syndicalement récupérable pour la cause. Mieux : l'Humanité avait créé un réseau de correspondants de presse chargés d'écrire des articles sur les luttes sociales qu'ils vivaient. Je postulai.

C'est ainsi que je me suis retrouvé en formation avec une dizaine de bénévoles dans les locaux du journal situé alors sur les grands boulevards, rue du Faubourg-Poissonnière, non loin du Grand Rex, cinéma où des cendriers étaient encastrés dans les accoudoirs des sièges et l'écran malencontreusement placé derrière un brouillard de volutes de fumée. Je vous parle d'un temps où il était interdit d'interdire et où l'on pouvait allumer une clope sans que quelqu'un se mette ostensiblement à tousser à trois mètres de là.

Du premier jour de formation, j'ai retenu ceci : "Vous écrivez votre article. Vous le relisez et vous en supprimez un tiers. Chaque fois que possible, vous l'illustrez d'une photo. Un laboratoire de développement vous est réservé. Demain, apportez vos appareils. Un spécialiste vous donnera des conseils."

Le lendemain, j'étais venu en cours avec une mallette en skaï noir doublée de feutrine verte. A l'intérieur, un étui de cuir rigide, insérant un Praktica MTL 3, merveille de la technologie est-allemande, flanqué de trois objectifs Pentacon : un normal (1.8/50), un grand angle (2.8/29), un zoom 2.8/135. J'avais étalé cet appareillage sur ma table. Autour de moi, des camarades essuyaient leurs objectifs à la peau de chamois avec des précautions manipulatoires que l'on n'observe habituellement que chez les maîtres verriers de Murano ou chez les démineurs.

Le responsable de la formation arriva, accompagné d'un monsieur timide qu'il nous présenta ainsi :
- Robert Doisneau.

Doisneau ! Le grand Doisneau s'était déplacé pour nous ! Je vous jure que cette anecdote est vraie. Il sortit de sa poche de veste un modeste appareil un peu fatigué et il nous montra l'objectif.

- C'est un grand angle. Dans Paris, je travaille avec ça.

Discret remue-ménage chez les stagiaires qui rangèrent leurs zooms phalliques. Le coup de grâce, Doisneau nous l'asséna en nettoyant son objectif avec un vulgaire kleenex. Je ne sais plus ce qu'il a raconté ensuite, mais l'essentiel de sa (magistrale) leçon venait de nous être donné : c'est l'œil et le cerveau qui réussissent la photo, pas le matos de la République Démocratique Allemande (RDA).

Eclata mai 68. A Paris Brune, nous étions un millier de provinciaux que les PTT avaient attirés contre promesse d'un retour rapide au pays avec un emploi à vie. En vérité, le séjour durait entre 5 et 20 ans, la paie était maigre, les conditions de logement exécrables et le travail dur : il fallait trier 500 lettres par quart d'heure, debout.

Ah ! Mai 68 ! Grève divine ! Enfin un combat commençait. Les salaires seraient amputés, mais la monotonie du tri, l'exaspérante condamnation à vider des "corbeilles" de paquets, des "plateaux" de lettres, seraient rompues, le temps d'une action fraternelle, librement conduite. La grève nous rendait une fierté perdue : le fonctionnaire se changeait en citoyen. Il n'était plus tenu d'obéir aux claquements de doigts. Il devenait incontrôlable et important. On envoyait des flics pour surveiller le piquet de grève agglutiné autour du brasero. On se sentait forts. Tant que la grève durait, on évitait de nous parler avec morgue, on n'essayait pas d'imposer, on négociait. La grève était le seul vrai bonheur dans ce boulot.

Le pays tout entier s'enfiévrait. Tous les centres de tri de la Capitale étaient paralysés. Ils étaient situés dans les gares à l'exception du petit dernier, Paris Brune, construit en 1962 sur les boulevards des Maréchaux, entre la Porte d'Orléans et la porte de Vanves. Il était facile d'accès pour la presse. Parce qu'il abritait les Cedex de grandes entreprises (Courrier d'Entreprise à Distribution EXceptionnelle), son nom était cité dans les publicités. Il était connu de tout le pays. Ainsi, Bernard-Henri Levy aussi bien renseigné sur lui que sur Botul voulut le citer en racontant la présence des "brunistes" à l'enterrement de Jean-Paul Sartre en 1980 : "Ces vivants. Ces fantômes. Ces insurgés et ces petits-bourgeois mêlés dans un brouhaha retenu. Ces gauchistes. Cette délégation de mondains, masqués par les drapeaux rouges et noirs des postiers de Paris-Brune". Se non è vero è bene trovato, disent les Italiens sur ce qui est plausible et possiblement faux.

Donc, un matin, dûment lesté de mon Praktica MTL 3 sur lequel j'avais vissé un objectif Pentacon grand angle, je sortis de ma miteuse chambre d'hôtel de Belleville et je pris le métro pour aller photographier le piquet de grève. Le brasero était allumé sur le trottoir, devant l'entrée du centre. De l'autre côté du boulevard, une demi-douzaine de gardiens de la paix statiques nous surveillaient, envieux, tandis que chez nous grillaient les saucisses et les châtaignes, que le vin coulait dans les verres en pyrex, que les cigarettes s'échangeaient et que, du brouhaha joyeux, émergeaient de temps à autres le premier couplet de l'Internationale ou une invitation scandée : "La po-li-ce a-vec nous, la po-li-ce a-vec nous !". On les voyait sourire. Ce n'étaient pas des méchants. Souvent montés de province, comme nous, frangins ou fils ou époux d'une postière. Une même origine sociale était séparée par un boulevard, par la nature d'un emploi et par cette damnée trouvaille de Marx pour qui ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être social, mais le contraire. Bref, sans le képi et les ordres reçus, ces pandores auraient bien festoyé avec nous, en frères.

Je réglais mon appareil photo quand "Cerdan" un manutentionnaire au nez épaté qui n'avait jamais vu de châtaignes de sa vie, pouvait-on croire, en jeta une poignée sur le feu, sans en avoir incisé l'écorce. Napo (un surnom : il était Corse) qui s'était penché pour retourner les saucisses, fut le seul à recevoir au visage et dans les cheveux la projection des châtaignes explosées. Le seul aussi à ne pas rire. Assez fier de lui, mais homme de mauvais conseil, Cerdan me suggéra d'écrire dans mon article qu'il venait d'inventer "les grenades lacrymogènes bios". Je me contentai d'attendre que la victime se soit nettoyée, je pris une série de photos, et je fonçai à l'Huma avec l'espoir que mon article paraîtrait le lendemain.

En vérité, j'eus du mal à développer mes photos, tantôt trop sombres, tantôt trop claires et il me resta peu de temps pour fignoler l'article. Le lendemain, ô joie ! mon travail était dans l'Huma. Quand j'arrivai, tout fier, au piquet de grève, mes amis grévistes ne m'accueillirent pas avec la dévotion due à un collègue qui vient d'écrire dans "le journal de Jaurès", mais avec des sourires narquois. Comme je ne comprenais pas, l'un d'eux me mit sur la piste : "On le saura où ça se passe, ton article !". Et un autre de le lire à haute voix. J'avais écrit : "Les postiers du centre de tri postal PTT Paris Brune...". Gloups !

Ce fiasco me poussa à un moratoire journalistique et je devins simple spectateur dans les rues de la Capitale, près des barricades et des endroits où les voitures brûlaient, les arbres étaient sciés et les affrontements coiffés par des vols croisés de grenades et de pavés.

La presse publiait la photo d'un étudiant de Nanterre qui criait sous le nez d'un CRS casqué. Ainsi fabrique-t-on les idoles (1).

Daniel Cohn-bendit1 aimait alors à désigner les communistes par l'expression "crapules staliniennes". Le 3 mai 1968, Georges Marchais, secrétaire du PCF, un parti qui voyait dans le gauchisme "La maladie infantile du communisme" (Lénine), dénonça dans l'Humanité "les groupuscules dirigés par l'anarchiste allemand Cohn-Bendit". Par les vertus éternelles des médias, de la bien-pensance et de la mal-disance, il fut mille fois affirmé qu'il avait dit "juif allemand" et beaucoup le croient encore aujourd'hui (2).

Je suis issu d'un milieu social où l'on ne qualifia pas de quantités négligeables le contenu des accords de Grenelle : augmentation de 35 % du SMIG, de 10 % en moyenne des salaires, reconnaissance de la section syndicale d'entreprise...

Aujourd'hui, je regarde sans trop de surprise comment "Dany le rouge", prosélyte bavard du néo-libéralisme économique et financier, a rejoint par un mou glissement le camp d'en face, jusqu'à pérorer à une université d'été du MEDEF et à appeler à voter, dès le premier tour des élections présidentielles de 2017, pour un ex-banquier promu et soutenu par les médias des milliardaires.

Cinquante ans après mai 68, une autre maladie sénile fait des ravages en France sous le nom de macronisme !
De l'escrologie, du fauxcialisme et du Rousselisme donneur de sperme, vous croyez ?

Maxime VIVAS

Notes
(1) En 1982, sur le plateau de l'émission "Apostrophes", il avoua son ravissement d'éducateur en évoquant ses jeux "érotiques" avec une fillette : "La sexualité d'un gosse, c'est absolument fantastique. Vous savez, quand une petite fille de cinq ans commence à vous déshabiller, c'est fantastique, c'est un jeu absolument érotico-maniaque".

(2) Le maire LFI de Saint-Denis (93), Bally Bagayoko a fait l'objet d'une cabale du même type quand nos médias ont mensongèrement prétendu en mars 2027 qu'il avait dit que Saint-Denis est "la ville des noirs".

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