
Par Alastair Crooke - Le 10 avril 2026 - Source Conflicts Forum
La cessation temporaire des hostilités au Moyen-Orient est un jeu d'équilibriste. À l'origine, il devait y avoir une cessation des actions militaires sur "tous les fronts", y compris au Liban ; c'était l'une des dix conditions préalables iraniennes. Trump a dûment affirmé que le cadre en 10 points de l'Iran constituait une "base viable" pour entamer des négociations directes avec l'Iran.
Pour l'Iran, ces points étaient considérés comme des conditions préalables, plutôt que comme des points de départ à partir desquels les négociations découleraient.
CBS a rapporté que Trump avait été informé que les conditions de l'Iran, qu'il avait acceptées jeudi, s'appliqueraient à la région du Moyen-Orient dans son ensemble ; et il a convenu que cela inclurait le Liban. Les médiateurs ont rapporté que le cessez-le-feu inclurait le Liban, et l'annonce du Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif l'incluait. Le ministre des Affaires étrangères Araghchi a également confirmé que le Liban était inclus.
La position de Trump s'est cependant inversée à la suite d'un appel téléphonique de Netanyahu. Selon le correspondant israélien Ronan Bergman, écrivant dans Yediot Ahoronot, Netanyahu a soudainement et tardivement fait exploser la situation : en Israël, les deux échelons - militaire et politique - ont reçu pour instruction de prouver qu'il n'y avait pas de cessez-le-feu pour le Hezbollah en organisant une énorme attaque contre des quartiers résidentiels surpeuplés au Liban - tuant et blessant plus de 1 000 personnes, en grande partie des civils.
Et en même temps que les attaques contre le Liban se déroulaient, Israël annonçait qu'il cherchait à ouvrir une initiative politique - des pourparlers directs avec le gouvernement libanais centrés sur le désarmement du Hezbollah et sur la normalisation entre le Liban et Israël - afin de renforcer la demande de Netanyahu "pour une courte fenêtre de temps pour de nouvelles attaques contre le Hezbollah, avant que les Américains essaient de ramener le même esprit de calme au Liban", écrit Anna Barsky dans Ma'ariv. "Les évaluations en Israël parlent d'une compréhension américaine partielle de ce besoin ; mais ce n'est en aucun cas assuré".
Alon Ben David, un éminent correspondant militaire israélien, a noté que l'initiative de Netanyahu pourrait entraîner une guerre civile au Liban, ajoutant entre parenthèses que "cela a toujours été l'objectif".
L'équation iranienne va cependant à l'encontre de la position "révisée" des États-Unis selon laquelle le Liban n'a jamais fait partie intégrante de la demande "sur tous les fronts". Pour Téhéran, c'est "un cessez-le-feu pour tous ou un cessez-le-feu pour personne". C'est aussi simple que ça.
Les négociations auront-elles lieu ? Seulement si Trump est capable d'imposer un veto à la soif de Netanyahu pour de nouvelles séries de bombardements massifs au Liban. Trump a-t-il une emprise efficace sur Netanyahu, qui (avec certains États du Golfe apparemment) veut toujours que Trump "aille jusqu'au bout, jusqu'au renversement du régime diabolique", souligne Ronen Bergman.
Pourtant, la réalité américaine est dure :
Les États-Unis ont perdu leur présence navale et leurs bases militaires dans la région du golfe Persique ; tout leur inventaire de munitions à distance a été presque épuisé, ainsi que leurs défenses aériennes, qui se sont avérées terriblement inefficaces.Voici à quoi ressemble une défaite stratégique décisive.
Comme l'a dit Ben Rhodes, ancien Conseiller adjoint à la sécurité nationale des États-Unis :
"Il est difficile de perdre une guerre aussi vite et aussi globalement".
Source : Journaliste libanaise Marwa Osman, Telegram -Tabas, 1980; Ispahan, 2026
Qu'est ce qui a pris Trump pour publier un message mardi soir disant que "toute une civilisation mourra ce soir", pour acquiescer quelques heures plus tard à des négociations sur la base du plan iranien en 10 points, relève de la conjecture. Mais peut-être que les images juxtaposées de l'hélicoptère écrasé lors de la tentative malheureuse du président Carter de sauver des otages américains en Iran en 1980, ainsi que l'épave d'un avion américain près d'Ispahan lors de la tentative abandonnée du samedi 4 avril de saisir de l'uranium enrichi dans un tunnel à Ispahan, expliquent son attitude.
Comme l'a noté un commentateur, la seule chose qui manque à la scène de la fin des années 1980 est la présence du Guide suprême assassiné, Ali Khamenei.
Le président Carter, bien sûr, est devenu la victime politique de cet événement.
Rappelons aussi que la guerre actuelle a été lancée par une frappe pour tuer le Guide suprême, Ali Khamanei et devait être une guerre de courte durée, quelques jours seulement. Le rapport du NY Times sur la réunion du 11 février 2026 au cours de laquelle Netanyahu a persuadé Trump de se joindre à un assaut contre l'Iran confirme que "le Président semblait penser que ce serait une guerre très rapide (et) à aucun moment au cours des délibérations, le Chef des armées (le général Caine) n'a directement dit au Président que la guerre avec l'Iran était une idée terrible. ((Le général Caine) demandait constamment : "Et puis alors ? Mais Mr. Trump semblait souvent n'entendre que ce qu'il voulait entendre".
Et ce que Trump a choisi d'entendre lors du briefing du 11 février correspond étroitement aux aspirations profondes de Netanyahu : "L'Iran s'est démarqué" pour Trump, comme pour Netanyahu. "Il (Trump) considérait l'Iran comme un adversaire particulièrement dangereux et était prêt à prendre de grands risques pour (réaliser) son désir de démanteler la théocratie iranienne", rapporte le NY Times.
Ni Trump ni Netanyahu - malgré le briefing officiel de trois heures du 11 février - n'avaient un temps soit peu anticipé la forte et immédiate réponse iranienne contre les bases américaines dans le Golfe qui s'est rapidement ensuivie après l'assassinat du Guide suprême, bien que cette perspective ait été clairement préfigurée dans les avertissements iraniens antérieurs.
L'ensemble du plan de frappe du 11 février qui a été approuvé lors de la réunion de la Salle de situation de la Maison Blanche reposait sur des frappes de décapitation, des bombardements aériens à distance et une conviction viscérale (plutôt que fondée sur des preuves) qu'un soulèvement interne suivrait sûrement - un soulèvement qui renverserait l'État.
Il n'est donc pas surprenant que Trump cherche maintenant désespérément une issue à la débâcle israélienne qui lui est destinée. Comme Carter, il est sur une corde raide, politiquement et militairement. Mais toute sortie significative exigera qu'il fasse des concessions majeures ; des concessions qui seront en douloureuse contradiction avec ses sentiments rancuniers envers l'Iran et les Iraniens.
Il semble probable que si les négociations se poursuivent, elles ne produiront pas d'accord. L'Iran cherche à faire exploser un paradigme vieux de 70 ans en forçant - par la menace de douleurs économiques et commerciales - un acquiescement américain à la "libération" de l'Iran de cette longue répression américaine et israélienne. Cela impliquera-t-il plus de douleur et de mort (plus de guerre), ou moins. Telle est la question.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.