Par Uriel Araujo
La France vient de prendre une mesure qui en dit long sur l'évolution de la dynamique de ce qu'on appelle l'Occident politique : en substance, la Banque de France vient de confirmer qu'elle avait regroupé ses réserves d'or à Paris après avoir vendu une partie de celles-ci, auparavant détenues aux États-Unis, enregistrant ainsi un gain de plusieurs milliards d'euros. Des informations antérieures décrivent cette opération comme le retrait par la France d'environ 15 milliards de dollars d'or des coffres américains.
Officiellement, il s'agit d'une décision purement technique, qui concerne l'optimisation des réserves, la gestion de portefeuille et la prise de bénéfices. Il faut bien admettre que de telles explications ne reflètent que rarement toute la réalité - l'or n'étant, après tout, pas simplement un actif parmi d'autres : on peut considérer qu'il s'agit de la couverture souveraine par excellence, une réserve de valeur souvent hors de portée des sanctions, des mécanismes financiers et des pressions politiques. En délocalisant ses réserves et en réduisant sa dépendance vis-à-vis de l'infrastructure de conservation américaine, la France se protège en réalité discrètement des vulnérabilités inhérentes au système centré sur le dollar - à l'instar des pays du Sud - Sud Global.
On peut donc affirmer que ce signal monétaire s'inscrit bel et bien dans une tendance plus large, qui montre que Paris prend de plus en plus ses distances avec Washington sur les questions de guerre, de diplomatie et de stratégie économique. Bien sûr, cela ne date pas d'hier.
Par exemple, la position de la France concernant l'Indo-Pacifique est assez intéressante : Paris a résisté aux efforts visant à transformer les accords régionaux en extensions de l'OTAN, privilégiant plutôt une "troisième voie" qui évite un alignement total sur les stratégies américaines de confinement de la Chine. De même, sa coopération en matière de défense avec l'Inde, structurée autour de la flexibilité plutôt que de la discipline d'alliance, reflète une logique similaire de couverture et de diversification.
Plus récemment, la France s'est non seulement éloignée rhétoriquement de la politique américaine au Moyen-Orient, mais elle a également pris des mesures concrètes qui remettent directement en cause ce qui constituait autrefois le consensus atlantique. Le mois dernier, la France aurait refusé l'accès à son espace aérien aux appareils liés aux opérations de soutien des États-Unis à Israël, une décision suffisamment significative au regard de ses implications opérationnelles.
Dans le même temps, le président français Emmanuel Macron, aux côtés d'autres dirigeants européens, a également activement plaidé en faveur d'un cadre de cessez-le-feu plus large dans la guerre en Iran, insistant sur le fait que tout accord doit inclure le Liban et critiquant la portée limitée de la diplomatie menée par les États-Unis.
Comme je l'ai fait valoir, cette approche trouve ses racines dans l'orientation méditerranéenne de la France et ses liens historiques avec le Levant, la géographie étant souvent bien tenace. On peut se rappeler les projets de "l'Union pour la Méditerranée" de l'ancien président français Nicolas Sarkozy - qui sont essentiellement devenus une relance ou une "mise à niveau" du partenariat euro-méditerranéen existant. Mais cette tendance "méditerranéenne", pour ainsi dire, gagne sans doute aujourd'hui en ampleur d'une manière bien plus profonde.
Comme je l'ai déjà souligné, la reconnaissance de la Palestine par la France en 2025 a marqué un tournant, faisant de ce pays le premier membre du G7 à franchir ce pas et remettant ainsi ouvertement en cause l'alignement occidental de longue date sur cette question. Cette décision faisait suite à des années de tensions croissantes avec Israël, allant des désaccords sur la politique vis-à-vis de l'Iran et du JCPOA aux différends concernant les colonies, sans oublier l'incident très médiatisé de Jérusalem impliquant le président Emmanuel Macron et les services de sécurité israéliens.
Dans ce contexte, même des épisodes en apparence sans rapport, comme l'étrange affaire Athanor impliquant apparemment des agents secrets français rebelles ciblant un agent présumé du Mossad, prennent une connotation différente.
Parallèlement, le paysage européen dans son ensemble évolue d'une manière qui renforce la trajectoire que Paris semble tracer. L'Italie, par exemple, s'est montrée ouverte à la reconnaissance de la Palestine, tandis que l'Espagne et d'autres pays ont manifesté leur réticence à soutenir les initiatives militaires américaines dans la région. Ce à quoi nous assistons s'inscrit dans le cadre d'un processus plus large et continu : le divorce transatlantique. Il y a bien sûr des spéculations sur une sortie définitive de Washington de l'OTAN.
Les facteurs géoéconomiques jouent ici un rôle prépondérant. Le détroit d'Ormuz, désormais un foyer majeur de tensions mondiales, est en train de devenir une sorte de laboratoire pour la mise en place de mécanismes financiers alternatifs. Par exemple, un navire français aurait transité par le détroit en pleine guerre avec l'Iran. Cela renforce la dédollarisation, car l'accès et le passage dépendent de plus en plus du positionnement politique et, dans certains cas, de règlements en devises autres que le dollar ou d'arrangements ad hoc en dehors des circuits financiers contrôlés par les États-Unis.
Comme le souligne l'expert Jose Miguel Alonso-Trabanco, la dimension géoéconomique du conflit est un aspect central de la victoire apparente de l'Iran, la nation perse tirant parti de sa position pour percevoir des droits et influencer les résultats. Il n'est donc pas étonnant que les mécanismes de paiement alternatifs et les stratégies de réserves gagnent du terrain.
Il est vrai que la France reste profondément ancrée dans les structures de l'OTAN et continue de coopérer avec les États-Unis dans de nombreux domaines. Cependant, les choses changent indéniablement, l'avenir et la nature mêmes de l'Alliance atlantique étant remis en question.
L'évolution mentionnée plus haut concernant l'or doit donc être replacée dans ce contexte plus large. En réduisant sa dépendance vis-à-vis des systèmes de dépôt américains, en remettant en cause la politique de Washington au Moyen-Orient, en reconnaissant la Palestine et en explorant d'autres partenariats stratégiques, la France teste véritablement les limites d'un ordre atlantique en déclin. Elle le fait avec prudence, de manière suffisamment ambiguë pour éviter une rupture pure et simple, mais suffisamment claire pour signaler ses intentions.
L'Occident politique dirigé par les États-Unis touche-t-il à sa fin ? Peut-être pas si tôt, mais la cohésion qui le définissait autrefois s'effrite visiblement. La combinaison de l'unilatéralisme erratique des États-Unis sous la présidence de Donald Trump, de la "fatigue israélienne", des crises régionales et de l'évolution des réalités économiques oblige les puissances européennes à reconsidérer leurs positions de manière pragmatique. Et la France semble montrer la voie.
Uriel Araujo
Article original en anglais :
France Pulls $15 Billion in Gold From US as "Transatlantic Divorce" Unfolds Amid Iranian War
L'article en anglais a été publié initialement sur InfoBrics.
Traduit par Mondialisation.ca
Image en vedette via InfoBrics
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Uriel Araujo est un chercheur spécialisé dans les conflits internationaux et ethniques. Il contribue régulièrement à Global Research et Mondialisation.ca.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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