15/04/2026 reseauinternational.net  9min #311099

Vijay Prashad : L'Europe soutient la diplomatie par les mots, l'escalade militaire contre l'Iran par les actes

par Leila Nezirevic

Alors que les dirigeants européens appellent à la retenue et à la diplomatie, leurs actions révèlent une tout autre réalité. De l'infrastructure militaire à l'alliance politique, l'Europe ne reste pas à l'écart de la guerre contre l'Iran ; elle y est profondément impliquée, mettant au jour une dépendance accrue envers les États-Unis et un déclin stratégique.

Face à la guerre contre l'Iran, les dirigeants européens ont réagi avec un discours convenu : appels à la retenue, plaidoyer pour la diplomatie et réaffirmation de leur attachement au droit international. De Bruxelles à Berlin, leur discours a été mesuré, voire prudent. Pourtant, le fossé entre les paroles et les actes de l'Europe est rarement aussi flagrant.

Tandis que les gouvernements européens se désolidarisent publiquement de l'escalade, leurs infrastructures, leurs alliances et leurs politiques continuent de soutenir l'effort de guerre même qu'ils prétendent combattre. Les bases militaires, les réseaux logistiques et les services de renseignement liés à l'OTAN restent pleinement opérationnels.

Les flux d'armes se poursuivent. Le soutien politique, bien que souvent indirect, est indéniable.
Cette contradiction ne relève pas simplement de l'hypocrisie. Elle révèle une réalité plus profonde quant à la place de l'Europe dans l'ordre mondial, une place définie moins par l'autonomie que par une dépendance structurelle vis-à-vis des États-Unis. La guerre contre l'Iran ne crée pas cette réalité ; elle la met en lumière.

Alignement de l'OTAN

Au cœur de la position contrainte de l'Europe se trouve son appartenance de longue date à l'Alliance atlantique. Depuis des décennies, l'OTAN fournit le cadre de la sécurité européenne. Mais elle a également façonné la politique étrangère de l'Europe, réduisant sa marge de manœuvre.

Pour Vijay Prashad, historien et directeur exécutif du Tricontinental : Institute for Social Research, cette relation explique la contradiction apparente entre le discours et les actes de l'Europe.

"Cette contradiction est au cœur de l'accord transatlantique, où les pays européens ont, en un sens, abandonné leur politique étrangère aux États-Unis par leur appartenance à l'OTAN. En un sens, l'OTAN façonne en grande partie la politique étrangère de l'Europe, et celle-ci ne dispose que d'une faible indépendance pour définir sa propre orientation".

Il ne s'agit pas simplement d'un choix politique ponctuel. Cela reflète une réalité institutionnelle plus profonde. Les systèmes de sécurité, de renseignement et militaires européens sont étroitement liés à ceux des États-Unis.

En temps de crise, la divergence devient non seulement coûteuse politiquement, mais aussi structurellement problématique. "Alors, quelles que soient les déclarations faites depuis les capitales européennes, quand il s'agit de passer à l'action, les Européens sont aux côtés des États-Unis", a-t-il déclaré à Al Mayadeen English.

De la passivité à la complicité

Une question centrale soulevée par la guerre est de savoir si l'Europe est un observateur passif ou un participant actif. La réponse penche de plus en plus vers la seconde option.

"L'Europe apporte diverses formes d'assistance - une assistance directe - aux Israéliens et aux États-Unis, notamment par l'utilisation de la base britannique à Chypre, qui est en réalité une base de l'OTAN. La complicité s'étend donc jusqu'au cœur même de l'OTAN".

Cette implication ne se traduit pas toujours par un engagement militaire direct, mais elle n'en est pas moins matérielle. L'utilisation du territoire européen pour les opérations, le maintien des chaînes d'approvisionnement et la poursuite des transferts d'armes contribuent tous au fonctionnement de l'effort de guerre.

Prashad inscrit cette situation dans une trajectoire historique plus longue :

"L'Europe a entretenu des relations très conflictuelles avec l'Iran tout au long du XXe siècle. Ce sont les pays européens qui ont orchestré le coup d'État de 1953 portant au pouvoir le Shah d'Iran, dont le règne brutal a duré de 1953 à 1979. C'est l'Allemagne de l'Ouest qui a fourni des armes chimiques à l'Irak, lesquelles ont été utilisées contre la nouvelle République islamique entre 1980 et 1988. D'autres pays européens ont également armé Saddam Hussein pour mener une guerre sanglante contre le peuple iranien".

Cette histoire n'est pas un hasard. Elle façonne la perception de l'Europe à Téhéran et dans toute la région. Plus important encore, elle souligne que le rôle actuel de l'Europe s'inscrit dans une longue continuité d'interventions, d'alliances et de calculs stratégiques.

Norme coloniale

L'Europe a longtemps cultivé l'image d'une défenseure du droit international. Ses institutions et ses traditions diplomatiques sont fréquemment présentées comme les piliers d'un ordre mondial fondé sur des règles. La guerre contre l'Iran, cependant, a mis en lumière la fragilité de cette affirmation.

"Si les Européens veulent mener une politique étrangère significative, j'aimerais la voir... Où est la condamnation des capitales européennes ? Pas une seule n'a clairement condamné cette guerre d'agression. C'est frappant".

La comparaison avec d'autres conflits est inévitable. "L'entrée en guerre des Russes en Ukraine a suscité une indignation immédiate, mais les bombardements israéliens, notamment la mort de civils, dont 180 écoliers dès le premier jour, n'ont pas fait l'objet d'une condamnation unanime au regard du droit international".

Cette incohérence a des conséquences. Elle mine la crédibilité de l'Europe, non seulement au Moyen-Orient, mais aussi à l'échelle mondiale.

"La prétention de l'Europe à défendre le droit international est profondément ébranlée. On pourrait dire qu'elle était déjà fortement compromise dans le contexte de Gaza, et la situation avec l'Iran ne fait que l'affaiblir davantage".

Pour Prashad, le problème n'est pas un double standard, mais quelque chose de plus systémique :
"En réalité, je dirais que l'Europe n'a pas deux poids, deux mesures, elle a un seul standard. Et ce standard, c'est ce que j'appellerais un standard colonial".

Répercussion économique et auto-destruction stratégique

Alors même que l'Europe s'aligne politiquement sur la stratégie américaine, elle en subit de plus en plus les conséquences économiques. La guerre contre l'Iran menace de perturber davantage le détroit d'Ormuz, voie de passage essentielle pour l'approvisionnement énergétique mondial. Toute escalade risque de faire flamber les prix du pétrole, d'intensifier l'inflation et de plonger des économies européennes déjà fragiles dans la récession.

Pourtant, comme le souligne Prashad, la vulnérabilité de l'Europe n'est pas nouvelle : elle résulte d'une série de décisions stratégiques prises au cours des deux dernières décennies.

"Au cours des vingt dernières années au moins, l'Europe s'est livrée à une sorte d'auto-sabotage énergétique", affirme Prashad, auteur de quarante ouvrages, dont "Washington Bullets".

Il retrace cette trajectoire à travers des ruptures successives : "En participant aux sanctions américaines contre l'Iran, l'Europe s'est de facto privée de l'un de ses principaux fournisseurs de pétrole. Puis, suite à la guerre en Libye, une autre source d'énergie majeure a été déstabilisée. Enfin, la détérioration des relations avec la Russie a réduit son accès au pétrole et au gaz naturel russes".

L'effet cumulatif a été de pousser l'Europe vers des sources d'énergie plus coûteuses et moins stables. "De ce fait, elle a dû dépendre davantage du gaz naturel liquéfié et d'autres importations, souvent à un coût plus élevé".

Ces décisions n'ont pas été prises isolément. Elles s'inscrivaient dans un contexte géopolitique plus large, privilégiant la cohésion stratégique avec les États-Unis au détriment du pragmatisme économique.

Les limites de l'indépendance

La situation de l'Europe soulève une question plus vaste : dans quelle mesure peut-elle agir de manière indépendante dans un monde marqué par la compétition entre grandes puissances ?

"L'Europe a la latitude de prendre ses propres décisions. Mais on voit rarement l'Europe s'opposer aux États-Unis".

Il y a eu des moments de divergence, comme le refus de l'Allemagne de participer à la guerre en Irak en 2003, mais cela reste l'exception.

Le plus souvent, l'alignement prévaut. Et cet alignement n'est pas seulement institutionnel, mais aussi idéologique.

"Il existe une arrogance culturelle sous-jacente qui, pour reprendre mon expression, est comme un câble sous-marin reliant les États-Unis, le Canada et l'Europe.

Malgré la diversité des institutions... cet alignement culturel sous-jacent les rassemble et les contraint, de fait, à adopter une position politique commune".

Suivre une stratégie qu'elle ne contrôle pas

Les risques liés à cette dépendance sont de plus en plus manifestes. La guerre contre l'Iran se déroule selon une trajectoire largement dictée par les États-Unis et Israël.

L'Europe, en revanche, se retrouve à réagir plutôt qu'à influencer le cours des événements.

"L'Europe doit sérieusement réfléchir au fait que les États-Unis et Israël ont atteint un point critique dans l'escalade, et pourtant, l'Iran semble déterminé à ne pas céder".

Si le conflit n'atteint pas ses objectifs, ou si l'Iran en sort politiquement renforcé, l'Europe pourrait se retrouver stratégiquement vulnérable.

"L'Iran a, de fait, remporté une sorte de victoire politique. Quelles conséquences cela a-t-il pour l'Europe, qui a suivi les États-Unis dans des politiques de sanctions qui ont également nui à ses économies ?

L'Europe était autrefois un important client du pétrole et du gaz naturel iraniens, et cette relation a été rompue, non pas principalement de sa propre initiative, mais en raison de son alignement sur la politique américaine".

Souveraineté en question

Ces dynamiques ont pour effet de remettre en question l'idée même de souveraineté européenne en matière de politique étrangère.

"Si les Européens souhaitent une politique étrangère significative, je suis curieux de la voir se concrétiser".

L'Europe possède les institutions, le poids économique et la capacité diplomatique nécessaires pour agir de manière indépendante. Mais dans les faits, ces capacités sont limitées par des facteurs structurels, politiques et idéologiques.

Il en résulte une forme de souveraineté qui relève davantage de la théorie que de la pratique, invoquée dans les discours mais rarement exercée en temps de crise.

La guerre au-delà du champ de bataille

L'issue de la guerre contre l'Iran ne dépendra pas uniquement des forces militaires.

"Dans une guerre, l'issue est aussi politique. Un pays peut disposer d'une puissance militaire écrasante sans pour autant atteindre ses objectifs politiques".

Pour l'Europe, les conséquences sont profondes. En s'engageant dans un conflit dont elle ne peut ni contrôler ni garantir l'issue, elle risque d'accroître sa dépendance vis-à-vis des États-Unis et sa vulnérabilité.

En réalité, la guerre contre l'Iran révèle le rôle de l'Europe dans le monde.

Ce continent parle le langage du droit international, mais l'applique de manière sélective.

Bloc politique prônant la diplomatie, il demeure pourtant englué dans l'escalade militaire. Puissance économique qui supporte le coût des conflits, il peine à en influencer le cours.

La contradiction n'est plus subtile ; elle est structurelle. Et la guerre contre l'Iran la met pleinement en lumière.

Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d'Al Mayadeen.

source :  Al Mayadeen via  China Beyond the Wall

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