par Eric Calcagno*
Les récits, s'ils sont bons, laissent toujours des enseignements à ceux qui savent les lire. Nous parlons ici d'une grave erreur. C'est ainsi que l'on a traduit en langage courant ce qui s'est passé lors de la bataille de Carrhes, en l'an 53 avant Jésus-Christ, parce qu'un riche spéculateur immobilier prétendait être le maître du monde.

Partia
"Rome, de notre correspondant.
Les nouvelles qui nous parviennent du Moyen-Orient sont inquiétantes. Nous profitions encore de la tranquillité politique nouvellement acquise à Rome, que nous procurait l'accord entre Pompée, Crassus et César. Il est vrai que l'équilibre est précaire, mais c'est mieux que ce que nous réservait le conflit civil permanent. Pompée, bien que plébéien, représente bien les intérêts des optimates, et c'est pour cela qu'il a reçu les provinces ibériques. César est l'élément qui stabilise le triumvirat. Soutenu par Crassus, qui finance sa vie publique (et privée !), le jeune Jules est le seul des trois dont les parchemins attestent des origines patriciennes, voire divines. Il est certes très jeune, et c'est à lui que revient la Gaule, une affaire plus que délicate. Nous verrons comment il s'en sortira. Crassus, bien que d'origine populaire lointaine, a su pallier ce défaut insurmontable grâce à la fortune la plus considérable de Rome. Il est vrai qu'il a amassé des sommes fabuleuses grâce à la vente des biens des proscrits par Sylla (qui fut appelé dictateur par les populaires), mais bon, qui peut envier un homme d'affaires prospère ?
Crassus a commencé avec à peine 300 talents et a atteint 7 100 talents (soit environ 15 milliards de dollars, ce qui est peu comparé à Elon Musk, mais c'était une autre époque), grâce à la perspicacité dont il a fait preuve dans le secteur immobilier. Seuls les esprits malveillants affirmaient qu'il achetait des bâtiments incendiés, parfois par hasard, pour faire la différence avec de nouvelles constructions. Et ensuite vendre, mais surtout louer. Des calomnies. Qui brûlerait pour acheter à bas prix ce qu'il revendra ensuite cher ? Il faut également souligner le rôle constant que Crassus a joué tant dans les guerres sociales, celles où nos voisins prétendaient, sans autre forme de procès, obtenir la citoyenneté romaine, que dans les guerres serviles, celles où les esclaves souhaitaient abandonner la condition naturelle qui leur était propre. Nous nous souvenons tous avec quelle fougue Crassus écrasa les hordes de Spartacus avant de partager la gloire avec Pompée, dont les troupes arrivaient pour assurer la victoire.
Quoi qu'il en soit, Crassus a parsemé la Via Appia de six mille esclaves rebelles qui ont été crucifiés, en guise d'exemple pour tous les serviles et pour tous les temps. C'est ainsi que Marcus Licinius Crassus a mérité sa nomination en Syrie, afin d'apporter une solution définitive à la question de la frontière orientale afin d'assurer notre présence romaine. C'est l'heure de la civilisation. Peu importe que Cicéron ait déclaré au Sénat que le conflit avec les Parthes était"une guerre sans cause"puisqu'un traité de paix était en vigueur, ni qu'un tribun de la plèbe désapprouve également l'expédition. Voilà la caste qui fait tant de mal à Rome ! Les envieux de toutes origines contre ce que nous avons de mieux ! Eh bien, nous savons bien que Crassus, doté d'une fortune personnelle infinie, n'a pas besoin du trésor public puisqu'il est déjà assez riche. Nous savons bien que les nantis n'ont pas besoin de voler.
Venons en aux faits. Des sources haut placées nous rapportent que la communauté grecque de Syrie, ainsi que le roi d'Arménie lui-même, ont convaincu Crassus de la nécessité d'une campagne militaire contre les Parthes [1] Personne ne l'avait fait avant Alexandre le Grand... C'est le moment ! Il est temps que les lauriers dorés de la gloire militaire couronnent celui qui possède déjà l'or, car c'est la seule chose qui manque à Crassus. Rien ne pourra arrêter nos sept vaillantes légions. Avec 4 000 cavaliers et autant d'auxiliaires, les Parthes devront affronter 40 000 soldats menés par Crassus, qui possède l'expérience, et par Publius Crassus, son fils, qui possède l'enthousiasme de la jeunesse ! De plus, inquiet de la situation en Arménie, le roi parthe Osroès emmène avec lui la majeure partie de ses forces et ne laisse qu'une dizaine de milliers de Parthes pour affronter la plus grande machine militaire de toute l'Antiquité !
Des dépêches récentes nous parviennent du front. Il semblerait que nos troupes aient décidé d'emprunter la route la plus directe à travers le désert. Dans un acte de couardise, les quelques Parthes commandés par un certain Surena refusent le combat direct. Avec la perfidie qui les caractérise, les Parthes se sont plaints d'une agression"injustifiée"et s'emploient à attaquer ponctuellement nos lignes de ravitaillement. Mais notre avancée se poursuit. En passant par la ville de Carres, Crassus a décidé de mettre en formation les légions en un grand carré avec les bagages au centre, ce qui permet d'éviter les attaques incessantes de la cavalerie légère des Parthes qui, dominés à quatre contre un, n'osent pas nous affronter. Oui, il est vrai que les flèches qu'ils nous lancent avec leurs arcs composés (dont la précision semble hypersonique) ne manquent jamais leur cible dans la formation serrée que nous avons adoptée. Mais les légionnaires avancent. Nous continuons d'avancer, la légion vaincra le désert.
Nous recevons des messages confus. Il semblerait que des guides perses, ou plutôt parthes, engagés par Crassus lui-même, aient conduit les légions au cœur du désert, loin des points d'eau. Et l'eau est vitale dans ce genre de guerre. Si seulement nous pouvions la dessaler. Ça viendra bien assez tôt. En attendant, la cavalerie de Surena s'approche de nos lignes, vide son carquois de flèches tout en chevauchant, puis s'enfuit. Des lâches. Mais les flèches ne durent pas éternellement. Bien qu'un rapport nous parvienne concernant une caravane de chameaux chargés de flèches de rechange, où les Parthes se réapprovisionnent avant de revenir à la charge. Ce n'est pas de la guerre. Ils ne se battent pas comme nous, les Occidentaux. Ce sont des barbares. C'est pourquoi Marcus Licinius Crassus a décidé d'envoyer son propre fils Publius à la tête d'une force d'intervention composée de soldats et de cavalerie gauloise pour en finir avec ça. Vous verrez bien !

La flèche du Parthien
Nous estimons que les vidéos de ces charges que nous avons reçues via les réseaux sociaux relèvent des fake news. Il n'y a pas de vérification indépendante ; prenons garde de ne pas croire autre chose que ce que nous supposons savoir. Il est impossible que quelques centaines de cavaliers aient tendu une embuscade à des milliers de Romains. De plus, ils font semblant de fuir, et pendant cette chevauchée, soit ils montent à l'envers, soit ils parviennent à se retourner et à lancer avec précision les projectiles qui tuent nos troupes, leur clouant les mains au bouclier ou les pieds au sol. C'est la flèche du parthien. Mais il semble qu'un millier de catafractaires attendaient Publius Crassus ; selon le mot grec, cela signifie des soldats et des chevaux recouverts d'une armure à plaques souples. Cette petite cavalerie lourde fit preuve d'une cruauté particulière en coupant la tête de Publius et en la montrant aux légionnaires romains. Nos sources indiquent que Crassus l'a également vue, et ce fut alors le début de la fin.
Épuisés, assoiffés, blessés, les légionnaires commencèrent à battre en retraite, jusqu'à ce que les attaques des Parthes, combinant armes légères et lourdes, transforment cette retraite en une véritable débâcle. Il n'y avait aucun moyen de s'en sortir. Diverses rumeurs font état de la perte de tout le bagage, de la moitié des troupes, d'un quart de prisonniers et d'un autre quart de survivants fuyant en désordre vers la côte syrienne. Il semble que tous les aigles des légions aient été perdus. Les pertes ennemies sont insignifiantes.

Nous craignons le pire pour Marcus Licinius Crassus. Sans signal clair, avec peu de satellites Starlink dans la zone, les images que nous recevons sont atroces. Nous ne savons pas s'il a été assassiné par ses propres officiers, s'il est tombé dans un piège tendu par les Parthes lors des négociations qui ont suivi la défaite, ou s'il a été fait prisonnier sur le champ de bataille. Nous ne pouvons pas confirmer si Crassus était vivant ou mort au moment où Surena ordonne de verser de l'or fondu dans la bouche du Romain, tout en lui recommandant de se rassasier de ce qu'il est venu chercher. Il semble toutefois que Surena ait envoyé la tête de Crassus au roi Osroès. Comme à ce moment-là le roi parthe se délectait d'une pièce d'Euripide, les Bacchantes ont joué avec la tête de Crassus pendant la représentation".
C'est ici que s'achève la lecture et la traduction de ces parchemins, ce qui n'a pas été facile, compte tenu de mon ancien latin approximatif et de mon grec classique encore plus approximatif. Il m'apparaît clairement qu'un promoteur immobilier prospère, devenu leader de l'Occident, a déclenché une guerre au Moyen-Orient en cédant aux influences locales qui cherchaient à régler leurs propres conflits. Sans déclaration de guerre, il a attaqué des territoires qu'il ne connaissait pas, aux mains d'une culture qu'il ne comprenait pas. Ils ont pensé que cela se passerait comme lors d'autres opérations militaires.
Les mots que Marguerite Yourcenar met dans la bouche de l'empereur Hadrien, qui, bien plus tard, négocie lui aussi au Moyen-Orient, résonnent encore : "Les Parthes nous craignaient ; nous nous méfiions des Parthes ; la guerre naîtrait de la rencontre de nos deux peurs". Mais Hadrien négocie et obtient la paix. Il y parvient parce qu'il arrive à se mettre à la place de l'autre, et à se demander ce qu'il demanderait aux Romains s'il était Parthe, ce qu'ils défendraient, quelles sont les raisons qui les pousseraient à une guerre inutile. Mais c'est là une sagesse qui s'est perdue. C'est pourquoi nous parlons d'une grave erreur, et dans ce cas d'un accouchement douloureux. C'est ainsi que ce qui s'est passé lors de la bataille de Carrhes, en l'an 53 avant Jésus-Christ, est entré dans le langage, parce qu'un riche spéculateur a prétendu être le maître du monde. Ceteris paribus.
Eric Calcagno* pour La tecl@ eñe
La tecl@ eñe. Buenos Aires, le 12 avril 2026.
*Eric Calcagno. Sociologue. Ancien sénateur de la Nation, député et ambassadeur en France. Il a étudié au Lycée franco-argentin Jean Mermoz de Buenos Aires et, au début des années 1990, a obtenu un diplôme d'administration publique de l'École nationale d'administration et un diplôme de sociologue de la Sorbonne en France. Sa page : Eric Calcagno
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Traduit de l'espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.
El Correo de la Diáspora. Paris, le 16 avril 2026.
Notes
[1] La Parthie est une région située au nord-est de l'Iran.