16/04/2026 dedefensa.org  12min #311143

Quelques étapes épuisées...

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset  

16 avril 2026 (09H00) - Je parle d'"étapes" parce qu'il doit être évident à tout esprit raisonnablement éclairé qu'il est devenu absolument impossible d'arrêter le temps pour soi, de contempler les avatars d'une crise pour en écrire le récit et en tirer une conclusion qui tienne en équilibre. Nous, la pensée veux-je dire, ne pouvons procéder que par étapes bâclées et pressés ; nous-même emportés, à bout de souffle, par le rythme exaltant et sublime, effarant et effrayant, des "événements", c'est-à-dire l'empilement des 'subcrises' qui constituent les composants, les blocs d'une pierre immémoriale utilisée pour bâtir de la  GrandeCrise ; elle-même plantée au cœur de notre destin, depuis le temps où la terre était plate, exactement comme la Grande Pyramide l'est sur le plateau de Gizeh.

Alors toute étape, nécessaire d'ailleurs puisque nous n'en pouvons plus, sera considérée, dans ses conclusions, comme fragile, indécise et incontrôlable, à la fois tranchante et mystérieuse, mais confuse et énigmatique. Arrangez-vous de cela, - et 'Fasten your seatbelts'.

Disons que, pour trafiquer quelque ordre dérisoire et rassurer les esprits raisonnablement timorés et péteux, nous sélectionnons plusieurs subcrises parmi celles qui nourrissent nos visions expertes de l'avenir du monde. "Just saying".

Du Golfe...

Que n'écrivons-nous pas, que ne débattons-nous pas à propos de cette "guerre de l'Iran" et de son incroyable destinée. Je veux dire : comment est-il possible ? ! Nous vivions devant cette image d'Hollywood, version californienne de l'image d'Épinal, de l'irrésistible puissance de l'un et de l'autre, - alors, les deux additionnés ! Le Pentagone et 'Tsahal', que les soldats israéliens parfaitement américanisés nomment IDF, qui pouvait s'opposer à cette puissance ? E t puis, tout a basculé. Partout, et surtout chez leurs collègues absents du pouvoir, tous ont les mêmes regards de mépris...

"Comme l'a dit  Ben Rhodes, ancien Conseiller adjoint à la sécurité nationale des États-Unis : "Il est difficile de perdre une guerre aussi courte de manière aussi complète". Yair Lapid, ancien Premier ministre israélien et chef de l'opposition,  a déclaré qu'il n'y avait "jamais eu un tel désastre politique dans toute notre histoire"  et l'a qualifié d'"effondrement stratégique"." ( Arnaud Bertrand, sur  son site)

Le  tableau général que la commentatrice Elena Fritz dresse de la situation jusqu'à l'instauration de un, deux ou ne sait combien de blocus, se ressent de cet événement formidable de l'échec amérisraélien par rapport à ce que la narrative nous avait décrit comme le sort assuré de l'Iran. Cette confusion se lit entre les lignes et même dans les lignes de ce " tableau général", conformément au titre qu'elle y met, concluant sèchement : "États-Unis et Iran: aucun accord, aucune paix, aucune solution"

Ainsi donc se conclut l'étape de ces quarante jours de guerre poursuivis par l'épisode du blocus, aggravé par la question du Liban qui n'est pas concerné par le cessez-le-feu selon le président et le Premier ministre de ce pays. Ces deux-là sont coincés avec leur infinie faiblesse entre les bombardements israéliens et un cessez-le-feu dont l'Iran veut bien, dans ces conditions, admettre qu'il ne concerne pas le Hezbollah qui réussit si bien dans sa "défense offensive" face à l'IDF.

"Sur le plan intérieur, le régime iranien a plutôt traversé cette crise qu'il ne l'a subie. La pression extérieure ne l'a pas déstabilisé, mais plutôt renforcé. Et là aussi, c'est une vérité désagréable à entendre et à constater pour l'Occident.

" Pour Trump, ce résultat est donc difficile à qualifier de succès. Si l'on ne veut pas de guerre, mais que l'on n'obtient pas non plus de percée politique, il ne reste à la fin que la gestion longue d'un conflit non résolu. C'est exactement ce que nous voyons se dessiner ici.

" Mais ce qui est encore plus important, c'est la ligne géopolitique plus large: les États-Unis perdent visiblement en influence au Moyen-Orient. Ils peuvent menacer, sanctionner, bombarder. Mais ils sont de moins en moins capables de façonner l'ordre politique de la région selon leurs souhaits. C'est le vrai contexte de ces négociations ratées."

Au reste, la situation évoluant de jour en jour sinon d'heure en heure, on peut aller lire  du côté de Larry Johnson les perspectives de la "situation générale", décrivant un Trump qui voudrait bien s'extraire de cette guerre, mais qui est bloqué par les intrigues d'un Netanyahou qui semble disposer d'étranges leviers de contrôle, sinon de direction, au sein même de la Maison-Blanche... Au-delà de notre capacité de compréhension prospective, il reste l'"Antéchrist-bouffe" :

"Malgré les médias occidentaux qui présentent le blocus comme un franc succès, il ne s'agit que d'une mascarade... du moins pour l'instant. Si les États-Unis commencent, ou tentent, d'intercepter des navires - notamment ceux à destination de la Chine - le risque que le blocus dégénère en un conflit de plus grande ampleur est considérable. Or, à en juger par le cours des contrats à terme sur le pétrole (voir oilprice.com), les négociants en contrats à terme sur le pétrole sont fermement convaincus que la guerre touche à sa fin et que la pénurie actuelle de pétrole sera de courte durée. Je pense qu'il s'agit d'une illusion. Tant que les États-Unis ne se conformeront pas pleinement au plan en dix points de l'Iran, le détroit d'Ormuz restera fermé à tous les navires servant les intérêts occidentaux, la pénurie de pétrole persistera et la guerre se poursuivra. Le cessez-le-feu actuel expire le lundi 20 avril et l'Iran est prêt à reprendre le combat. L'élément imprévisible demeure Donald Trump... Que fera-t-il ?"

...A Budapest

Si l'on se tourne vers le Nord, je remarque qu'il n'a guère été question dans nos colonnes du triste sort de Viktor Orban. Veut-on réparer cet oubli ? Ma remarque occasionnelle insisterait alors sur le fait, d'intuition plutôt que de documentation précise, que la défaite d'Orban ne fut nullement marqué par l'exultation enthousiaste qu'on aurait pu attendre des diverses presseSystème inspirées par l'UE après tant d'années passées à la "chasse à l'Orban" réalisée par divers moyens, coups bas, complots et hystérie idéologique.

Il y a même une tendance non négligeable pour nous assurer que cette défaite n'en est pas vraiment une, et d'autres pour nous dire que Magyar, d'ailleurs échappé du camp-Orban en 2024, ne sera pas très différent de son mentor. Ainsi de l'analyste politique  Alexei Martynov lors d'une table ronde à Moscou, annonçant que, dans deux ans, Magyar sera devenu un nouvel Orban :

"Il y a 20 ans, Orbán était l'un des Hongrois [Magyar] d'aujourd'hui, avec exactement les mêmes slogans, les mêmes tendances et cette même facilité à flirter avec l'UE. L'UE était différente, cela ne fait aucun doute.

" Mais il s'agit là d'utiliser tous les moyens possibles pour accéder au pouvoir - autrement dit, le Hongrois d'aujourd'hui est l'Orbán d'il y a vingt ans, c'est exactement le même animal politique qui poursuit sans relâche son objectif de lutte interne pour le pouvoir. Et il n'y a rien de tout cela qui soit largement relayé par les médias européens et américains aujourd'hui - une quelconque idéologie de renversement, de rejet, etc. Rien de tel.

" Fort de ce constat, je suis convaincu que le Hongrois, qui était Orbán il y a 20 ans, le redeviendra inévitablement aujourd'hui. Une autre question se pose : compte tenu de la forte dynamique actuelle de l'agenda politique, il lui faudra bien moins de 20 ans pour y parvenir. Je pense que ce sera dix fois moins."

Pour conclure cette étape,  consultons à nouveau Elena Fritz. Elle tire une  leçon imparable de l'aventure orbanesque : vous ne pouvez pas vivre librement et souverainement en gardant un pied dans la prison qu'est l'UE. On ne réforme pas l'UE, on la quitte ou on la brise

"...La forme moderne de désarmement ne s'appuie plus sur des chars, mais sur la maîtrise du discours, la pression par réseaux et l'épuisement institutionnel. La défaite d'Orbán est donc bien plus qu'un événement propre à la Hongrie. Elle est un signal à tous les acteurs politiques qui pensent qu'il est possible d'agir durablement en souverain dans cette architecture de pouvoir européenne, sans remettre en question ses fondements.

" La lecture de ce phénomène dépasse également l'Europe. Car le motif est toujours similaire: des figures de leadership populistes ou résistantes entrent en confrontation avec un ordre de pouvoir qui va plus profondément que les cabinets, partis ou campagnes électorales. Elles peuvent mobiliser, irriter, freiner. Mais elles échouent tandis que les appareils permanents restent intacts. Le cas d'Orbán n'est donc pas seulement hongrois. Il est un cas exemplaire pour tous.

" L'autodétermination nationale n'est que partiellement prévue dans l'UE d'aujourd'hui. Orbán n'a pas seulement perdu une élection. Il a échoué face à la réalité d'un système qui ne tolère la démocratie nationale que tant qu'elle ne touche pas à l'ordre du pouvoir."

En oubliant Mister Z...

Passons dans le voisinage immédiat sur l'Est de la Hongrie, pour constater que le calme de la narrative entourant l'Ukraine est impressionnant. Il déchaîne l'amertume et la frustration furieuse de Zelenski qui n'est plus, ni invité, ni reçu nulle part, et qui n'a plus de banques où aller geindre que l'argent ne circule pas assez vite pour ses propres banquiers. Les avancées russes se poursuivent mais sans beaucoup plus d'empressement, comme c'était le cas auparavant, - c'est-à-dire avant l'Iran. L'on dit même que Poutine sentirait que  les pressions autour de lui pour être plus dur s'apaiseraient.

Certaines sources jugent que l'Iran est la cause de tout cela, et que tout se passe comme si Poutine avait "acheté" cet apaisement en s'engageant plus directement dans l'affaire iranienne, avec des livraisons d'armements et de systèmes de guerre électronique, et une coopération en formation de personnel. Toutes ces choses satisfont les tendances dures, notamment de l'armée, qui se plaignaient du manque de hardiesse en Ukraine, mais qui reconnaissent désormais que la guerre contre l'Iran, - dont nul n'avait prévu la rapidité de son déclenchement ni un engagement US d'une telle intensité, - est également un cas existentiel pour la Russie.

En un sens, l'Iran a montré que l'Ukraine n'était plus la seule crise d'un engagement russe, et que la Russie peut aussi bien figurer dans deux crises, même si l'une des deux est existentielle au départ, parce que, finalement les deux sont des subcrises et sont à la  GrandeCrise ; par conséquent, toutes deux existentielles pour la Russie. L'aide russe à l'Iran devient un nouveau front, cette fois conjointement avec la Chine.

...Pour ne plus penser qu'à  l'Antéchrist-bouffe

Tout cela nous ramène à Washington D.C., inévitablement ; D.C., où la chasse se fait plus que jamais entre destitution et 25ème amendement, avec une pincée d'Epstein et une grosse poignée d'un profond désenchantements du public américain pour Israël. Les chiffres que présentait hier CNN concernant les militants républicains (le parti en général le plus pro-Israël), surtout les jeunes, sur la chute de popularité d'Israël, sont absolument stupéfiants .

Tout cela va évidemment de pair avec l'effondrement de la popularité de Trump. Il semble bien que l'Amérique soit embarquée dans une nouvelle direction, - nouvelle et révolutionnaire. Dans ce cas au contraire des autres, les étapes ne traînent pas et la confusion est écartée par la vitesse de déplacement. Comme toujours, mon constat est que la plupart des analyses des subcrises à l'extérieur, dans les non-relations internationales, qui évaluent les avantages de l'un ou l'autre camp, ne prennent pas directement en compte les fantastiques mugissements et le terrible affaiblissement du pouvoir central des Etats-Unis, qui est comme un monstre blessé et souffrant horriblement.

Le pouvoir est le centre des États-Unis, donc de la crise de l'américanisme, - donc de la  GrandeCrise elle-même. Comment peut-on n'en pas tenir compte pour toutes les situations, intérieure et extérieure mêlées ? Croit-on qu'il ne soit pas essentiel pour nos affaires, à D.C. elle-même et dans le Golfe, que les militaires US en arrivent désormais à "interpréter" et à manipuler les "ordres" de leur commandant-en-chef pour éviter des incidents catastrophiques ?

Il est vrai qu'il est aussi question de " the madness of King Trump", visible et en toutes occasions. Désormais, de nouvelles fuites arrivent, toujours sur les conditions de la décision de partir en guerre. Cette fois, c'est le président du JCS, le général Caine, pourtant spécialement rappelé de sa retraite par les trumpistes pour présider le Comité des Chefs d'état-major dans un sens voulu par Trump, qui est "impliqué".

"A plusieurs reprises, dans la Situation Room où était discuté l'engagement US, Caine a répété que cette guerre était "une mauvaise idée et une mauvaise décision". Tout se passait comme si Trump n'écoutait pas, comme s'il n'entendait même pas, comme installé dans son propre monde, hors d'atteinte, là où la guerre était décidée depuis longtemps..."

Là-dessus, cette attaque contre le pape, matière qui par excellence, mêle les situations intérieure et extérieure, avec l'électorat catholique aux USA et la dimension religieuse qu'a pris ce conflit. Mais Trump, en attaquant le pape, n'a songé qu'à  l'écrasante impunité de son inculpabilité et de son indéfectibilité, et nullement aux catholiques auxquels, par ailleurs, il voue avec ferveur le meilleur. L'esprit du "roi fou" est éparpillé en de nombreuses cases folles comme on est vide, séparées par des cloisons infranchissables.

"Quel est le point commun entre le conflit absurde de Trump avec les catholiques, Tucker Carlson, les complotistes d'Epstein, MTG et l'Iran ?

" Trump désarme ses adversaires et, en jouant les épouvantails, il met en avant et normalise des opinions qu'il partage en réalité. Il manœuvre en faveur de nombreuses causes auxquelles il s'oppose ouvertement..."

Tout cela ne mêle-t-il pas situations intérieure et extérieure, qu'on ne puisse tenir compte de la première pour juger de la seconde ? Question posée, réponse apportée. J'observe avec une extrême attention que tout, dans cette  GrandeCrise, navigue ainsi, sur une mer déchaînée et sans aucun sens, comme les eaux furieuses se heurtent en tourbillons, au large du terrible Cap Horn, où se rencontrent " les mers furieuses entre les " Quarantièmes rugissants" et les " Cinquantièmes hurlants"".

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