Jacques Kmieciak
D.R
En Pologne, sur injonction du président de la République Karol Nawrocki, la Cour constitutionnelle s'est récemment prononcée pour l'interdiction du Parti communiste polonais (KPP). Une décision qui n'a cependant toujours pas été promulguée. Dans le Nord-Pas-de-Calais, où l'immigration polonaise a marqué durablement l'histoire sociale, elle a déjà suscité une vive émotion à gauche de l'échiquier politique.
Dès 1990 et la restauration du capitalisme en Pologne, la "décommunisation" s'est notamment manifestée à travers l'interdiction faite aux anciens "collaborateurs du régime" (sic !) d'avant la restauration du capitalisme d'accéder à la fonction publique (lois de lustration de 1997 et 2006), ainsi qu'une première vague de débaptisations de rues et de places (Rosa Luxemburg en a notamment fait les frais) ou de déboulonnages des statues (Feliks Dzierzynski, Lénine). En 2015, le retour au pouvoir du PiS (Droit et Justice), un parti d'obédience "national-catholique" s'est traduit par une "décommunisation", à grande échelle cette fois, de l'espace public (débaptisations de rues, etc.). Des poursuites ont par ailleurs été engagées contre les rédacteurs de la revue du parti Brzask, accusés d'avoir fait l'apologie d'un système totalitaire. En 2020, une première tentative de délégalisation du KPP est amorcée à la demande de Zbigniew Ziobro. Le ministre de la Justice d'alors prétend qu'il avait "des objectifs identiques à ceux d'autres partis communistes du XXe siècle", assurant la promotion d'un système "calqué sur la Russie soviétique" avec des "méthodes et pratiques totalitaires". Après maints reports, la procédure n'a finalement pas abouti.
Nouvelle demande d'interdiction
Aussi, Karol Nawrocki (PiS) l'a-t-il relancé, une fois élu président de la République. Le 6 novembre 2025, il a déposé une nouvelle requête visant à interdire le KPP. L'ancien président de l'Institut de la mémoire nationale (IPN), un organisme au service d'une réécriture de l'histoire du pays dans un sens conservateur et clérical, estime que le KPP "glorifie des régimes criminels tels que le stalinisme" et que "son idéologie est contraire à la Constitution polonaise, aux valeurs humaines fondamentales et aux traditions de la civilisation européenne et chrétienne".
Un parti de création récente
D'obédience marxiste, louant les avancées sociales de la Pologne populaire, le KPP se réfère à l'ensemble du patrimoine de la gauche radicale et marxiste polonaise du Parti social-révolutionnaire Proletaryat des années 1880, au Parti ouvrier unifié polonais (POUP) au pouvoir de 1948 à 1989. Il regroupe aujourd'hui environ "500 adhérents", selon Bruno Drweski, politologue spécialiste des relations internationales. Cette organisation fondée en 2002 ne constitue cependant en rien une menace pour le régime de Varsovie.
Décision rendue en violation de la loi
Et pourtant, le 3 décembre dernier, sa présidente Krystyna Pawłowicz estimant qu'il n'y avait pas "de place dans l'ordre juridique de la République de Pologne pour un parti qui glorifie des criminels et des régimes responsables de la mort de millions d'êtres humains, dont beaucoup de nos compatriotes", la Cour constitutionnelle a prononcé la dissolution du KPP. Quelques jours plus tard, le tribunal régional de Varsovie le radiait du registre des partis politiques. Le KPP conteste toutefois la validité d'un jugement "rendu en violation de la loi par un Tribunal constitutionnel non reconnu par les autorités en raison de l'élection irrégulière de ses juges". Il souligne d'ailleurs qu'il n'a toujours pas été publié dans le Monitor Polski, le Journal officiel polonais.
Terre d'immigration
Dans le Nord-Pas-de-Calais, la réaction ne s'est pas faite attendre. Ici, des liens étroits se sont tissés avec le pays d'origine de milliers de travailleurs venus relancer la production charbonnière après une Première Guerre mondiale dévastatrice tant sur le plan humain que matériel. Dans l'entre-deux-guerres, un Polonais sur trois y exerçait dans les mines de charbon. Dans le Pas-de-Calais, près d'un habitant sur dix était de nationalité polonaise. La mémoire de l'engagement de ces mineurs sur le front de classe (grèves de 1936, 1941, 1948) et dans la Résistance au nazisme reste vive. En 1972, pour le 50e anniversaire de l'immigration polonaise dans l'Hexagone, elle s'est notamment incarnée dans l'hommage rendu à Lallaing à Thomas Olszanski, militant communiste et responsable de la main-d'œuvre étrangère à la CGT unitaire. Expulsé de France en 1934 en raison de ses activités politiques et syndicales, il trouva asile en URSS. Il y a quelques mois à peine, la ville de Leforest (Pas-de-Calais) rendait hommage à Edward Gierek, mineur renvoyé en Pologne en 1934 pour fait de grève. En 1970, il sera nommé à la tête de l'État polonais.
Atteinte à la liberté d'expression
De nos jours encore, cet héritage nourrit la mobilisation. En 2018, alors que le KPP était en proie à la répression, Monika Karbowska, alors sa déléguée dans l'Hexagone, puis Beata Karon, numéro 2 du KPP, avaient effectué une tournée dans la région, à l'initiative des Amis d'Edward Gierek. Cette association a de nouveau été parmi les premières à se mobiliser contre les menaces d'interdiction qui pèsent sur le KPP. Porté, sur le plan national, par Louis Bembenek notamment, retraité des Houillères et ancien dirigeant de la Fédération régionale du sous-sol de la CGT, Bruno Drweski, Jean-Pierre Page, ancien responsable du Département international de la CGT, ou encore Jacques Kmieciak, fondateur des Amis d'Edward Gierek, un appel a été lancé en vue d'annuler un jugement "attentatoire à la liberté d'expression et contraire au pluralisme politique dont l'État polonais se gargarise depuis 1989".
L'ambassadeur de Pologne interpellé
Il a trouvé un écho favorable auprès d'élus comme Jean-Jacques Candelier, maire de Bruille-lèz-Marchiennes (Nord) et ancien député, mais aussi de militants issus des rangs du PCF, de la CGT, de l'URC, et du PRCF à l'instar de Fadi Kassem, son secrétaire national. Le sociologue Saïd Bouamama, le philosophe Georges Gastaud, les historiennes Annie Lacroix-Riz et Anne Morelli s'y sont tout autant associés. S'indignant d'une "décision rappelant les heures sombres de l'entre-deux-guerres, où les communistes étaient persécutés par des régimes réactionnaires", le PRCF dénonçait tout autant une "eurofascisation activée par l'Union européenne, tout à sa ruée vers l'Est". Dans cet appel dit "des 133", les pétitionnaires font valoir que "la Constitution polonaise ne prévoit pas d'interdire les formations politiques pour des raisons idéologiques, mais seulement pour l'emploi de méthodes décrétées antidémocratiques". Saisi de ce dossier, l'ambassadeur de Pologne en France n'aurait toujours pas réagi.
