Par Arnaud Bertrand
J'ai rarement des raisons d'être fier de la France ces derniers temps, mais celle-ci en est assurément une.
Le Parlement français vient d'adopter - à l'unanimité, par 170 voix contre 0 - une loi qui institutionnalise la restitution des biens culturels pillés pendant l'époque coloniale (la loi couvre une période colossale de 157 ans).
Cette affaire fait un véritable buzz sur les réseaux sociaux chinois à cause de ce discours 👇 du député @JPatrierLeitus, qui a fait remarquer à l'Assemblée nationale que cette collection comprenait des objets volés en Chine lors du pillage conjoint franco-britannique du Palais d'Été en 1860.
Patrier-Leitus cite la célèbre lettre de Victor Hugo datant de 1861 adressée au capitaine Butler, l'officier britannique qui lui avait écrit pour solliciter son soutien à l'expédition - et qui obtint exactement le contraire.

Version française : fr.scribd.com
Version française et chinoise : chine.in
Victor Hugo
Lettre au capitaine Butler
Hauteville House, 25 novembre 1861
Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l'expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l'expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l'empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l'Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d'approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.
Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :
ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s'appelait le Palais d'été. L'art a deux principes, l'Idée qui produit l'art européen, et la Chimère qui produit l'art oriental. Le Palais d'été était à l'art chimérique ce que le Parthénon est à l'art idéal. Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple presque extra-humain était là. Ce n'était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c'était une sorte d'énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle.
Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d'été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d'eau et d'écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d'éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c'était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le lent travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l'énormité d'une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l'homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d'été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Egypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d'été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C'était une sorte d'effrayant chef-d'œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d'Asie sur l'horizon de la civilisation d'Europe.
Cette merveille a disparu.
Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d'été. L'un a pillé, l'autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu'il paraît. Une dévastation en grand du Palais d'été s'est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d'Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu'on avait fait au Parthénon, on l'a fait au Palais d'été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n'égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l'orient. Il n'y avait pas seulement là des chefs-d'œuvre d'art, il y avait un entassement d'orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l'autre a empli ses coffres ; et l'on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l'histoire des deux bandits.
Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie.
Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France, l'autre s'appellera l'Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m'en donner l'occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.
L'empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd'hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d'été.
J'espère qu'un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.
En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.
Telle est, monsieur, la quantité d'approbation que je donne à l'expédition de Chine.

La lettre d'Hugo est tellement vénérée en Chine qu'un buste en bronze à son effigie se dresse aujourd'hui sur les ruines du Palais d'Été - je crois que c'est le seul cas où un Occidental est honoré en Chine sur le lieu même du crime commis par son propre pays.
Un témoignage puissant de ce qu'un simple acte d'honnêteté intellectuelle peut racheter, sinon une nation, du moins un nom.
Hugo était également visionnaire : comme le note Patrier-Leitus, ce jour "où la France, libérée et purifiée, rendra ce butin à la Chine spoliée" est bel et bien arrivé (même si la partie "libérée et purifiée" est, dans l'ensemble, assez discutable dans le contexte actuel).
Cette nouvelle loi ne concerne pas seulement la Chine et le Palais d'Été : elle concerne TOUS les objets volés par la France entre novembre 1815 et avril 1972 - période allant du début du deuxième empire colonial français à l'entrée en vigueur de la Convention de l'UNESCO sur les biens culturels.
C'est un projet d'une ampleur colossale : 157 ans, des milliers d'objets et des dizaines de pays susceptibles de faire valoir leurs droits. C'est la France qui fait face à son passé colonial d'une manière sans précédent, et le fait que TOUS les députés français aient voté en faveur de cette loi, sans aucune exception, est également tout à fait remarquable.
"A la veille du voyage en France, les 6 et 7 mai 2024, du président chinois, Xi Jinping, pour les 60 ans des relations diplomatiques entre les deux pays, retour sur le destin des objets volés à Pékin par les troupes françaises lors du sac du Palais d'été, en 1860." Têtes d'animaux en bronze du palais d'été. Source : Le Monde
Espérons que cela servira également de signal à d'autres pays, en particulier au Royaume-Uni - l'autre "bandit" mentionné dans la lettre d'Hugo.
Il existe un proverbe chinois tiré du Zuo Zhuan (左传), l'un des textes fondateurs du confucianisme :
"Se tromper et être capable de se corriger : il n'y a pas de plus grande vertu." ("过而能改,善莫大焉", "guò ér néng gǎi, shàn mò dà yān").
Avec cette loi, la France a fait preuve de cette vertu.
Arnaud Bertrand
Article original en anglais : substack.com
Traduction : Dominique Muselet
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
Copyright © Arnaud Bertrand, Mondialisation.ca, 2026
Par Arnaud Bertrand


