18/04/2026 reseauinternational.net  4min #311429

1973-2026 : Usage et limites de la menace nucléaire israélienne envers Washington

par Fausto Giudice

Comment une tactique de survie en 1973 est devenue une proposition de coercition envers l'allié usaméricain en 2026

Ángel Ramiro Zapata Mora - Colombie

Des propos de Jonathan Pollard, ancien analyste de la Navy condamné pour espionnage au profit d'Israël et installé en Israël après avoir passé 30 ans en prison aux USA, circulent depuis plusieurs mois. Dans une interview avec le Jerusalem Post de septembre 2025, où il annonce sa candidature, aux côtés d'Itamar Ben-Gvir, aux prochaines élections à la Knesset, Pollard évoque un épisode de la guerre du Kippour/Ramadan (octobre 1973) au cours duquel Israël aurait positionné un avion A4 Skyhawk armé d'armes non conventionnelles sur la base de Tel Nof. L'objectif était de signifier aux USA que le pont aérien d'armes conventionnelles suspendu par Kissinger devait reprendre sans délai, ce qui fut le cas dès le lendemain. Pollard ajoute que cette menace devrait être réitérée aujourd'hui, et cette fois "menée jusqu'au bout si nécessaire".

Le récit précis de l'A4 Skyhawk n'est pas confirmé par les sources historiques disponibles. Les travaux de Seymour Hersh (The Samson Option, 1991) et les  analyses de l'historien Avner Cohen documentent une mise en alerte de l'arsenal nucléaire israélien à l'automne 1973, notamment des missiles Jericho et des F-4 Phantom. L'existence d'un signal envoyé à Washington pour accélérer l'aide militaire est une hypothèse étayée. Ce qui retient l'attention dans la déclaration de Pollard est moins la précision factuelle de son anecdote que l'usage qu'il propose d'en faire pour la situation actuelle.

Deux contextes distincts

La comparaison entre octobre 1973 et avril 2026 fait apparaître des différences de posture stratégique. En 1973, la menace nucléaire israélienne visait à obtenir d'un allié les moyens de faire face à une agression en cours. En 2026, la proposition de Pollard consiste à utiliser cette menace pour neutraliser les objections usaméricaines à une campagne militaire offensive menée par Israël.

Un déplacement de la cible

En 1973, le destinataire du signal était Washington, mais la menace elle-même pesait sur les capitales arabes impliquées dans l'offensive. Dans le schéma actuel décrit par Pollard, la menace pèse sur les mêmes adversaires régionaux, mais elle est brandie spécifiquement pour contraindre la politique étrangère usaméricaine. Il ne s'agit plus d'un appel à l'aide conditionné par une situation désespérée, mais d'une tentative de desserrer le contrôle exercé par l'allié sur les décisions israéliennes.

Cette évolution modifie la nature de la relation bilatérale. La dissuasion nucléaire, initialement conçue pour garantir la survie de l'État face à une coalition hostile, est redéfinie comme un outil de négociation avec le principal fournisseur d'armes et soutien diplomatique.

Conséquences pour les USA

Une application de la méthode préconisée par Pollard exposerait les USA à plusieurs risques.

• Risque militaire direct. Une escalade avec l'Iran entraîne une exposition encore plus grande que durant le mois et demi passé des bases usaméricaines au Moyen-Orient, des forces navales dans le Golfe et des partenaires régionaux (Arabie saoudite, Émirats, Qatar) à des représailles iraniennes ou à des actions de ses alliés.

• Risque économique. L'Iran et les Houthis disposent de capacités de perturbation du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz et en mer Rouge. Une fermeture prolongée de ces voies affecterait encore davantage les approvisionnements énergétiques mondiaux et l'économie usaméricaine.

• Risque diplomatique. L'argument d'une "menace existentielle" pesant sur Israël perd en crédibilité à mesure que l'État hébreu mène des opérations militaires de grande ampleur en dehors de ses frontières. L'écart entre le discours de légitime défense et la réalité des frappes offensives mine le soutien international des USA.

Limites de l'analogie

La déclaration de Pollard repose sur l'hypothèse qu'une tactique ayant fonctionné en 1973 peut être reproduite avec succès en 2026. Les conditions politiques, militaires et diplomatiques diffèrent. En 1973, la menace nucléaire intervenait après une attaque conventionnelle massive et une possible rupture des stocks de munitions. En 2026, l'initiative militaire est israélienne et la pression sur les ressources usaméricaines résulte en partie de l'ampleur des opérations israéliennes elles-mêmes.

L'emploi de la menace nucléaire comme levier sur un allié présente des limites intrinsèques. Il affaiblit la position de l'allié vis-à-vis de ses autres partenaires et de son opinion publique. Il accroît la perception d'un risque incontrôlé, ce qui peut inciter les adversaires à durcir leurs positions plutôt qu'à céder. Enfin, il expose son auteur à une perte de soutien si la menace est perçue comme une tentative de chantage plutôt que comme une réaction à une situation de nécessité.

source :  Fausto Giudice

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