18/04/2026 ssofidelis.substack.com  7min #311465

 Le selfie sadique: quand l'occupation transforme la souffrance en spectacle

La Palestinienne en couverture de L'Espresso : « Les colons étaient prêts à nous tuer »

Un colon israélien armé filme Meead Abu al-Rub en Cisjordanie occupée, le 12 octobre 2025. La photo, prise par le photographe italien Pietro Masturzo, a fait la une du magazine L'Espresso (© Pietro Masturzo/L'Espresso)

Par  Mohammed Turkman &  Fayha Shalash à Ramallah, en Palestine occupée, le 17 avril 2026

Meead Abu al-Rub raconte à Middle East Eye l'évènement couvert par le magazine italien qui l'a rendue célèbre, et ce qu'ont fait ce jour-là des colons israéliens armés.

Meead Abu al-Rub regarde la vidéo  largement diffusée la montrant harcelée et maltraitée par des colons  israéliens en octobre dernier, pendant la saison de la récolte des olives.

Cette  Palestinienne de 35 ans, désormais connue dans le monde entier après la publication en couverture du magazine italien L'Espresso d'une photo la montrant en train d'être prise à partie par l'un des colons, se souvient des événements de ce jour-là.

"Certains colons portaient des uniformes militaires et étaient armés", raconte Meead à Middle East Eye. "Ils nous ont menacés, insultés et filmés. Le colon qui me filmait avec son téléphone menaçait de nous arrêter tous, alors que nous n'avions rien fait de mal et qu'ils nous avaient attaqués".

La vidéo et les photos ont été prises le 12 octobre 2025, alors que Meead, avocate au sein de la Commission de résistance contre la colonisation et le mur, et plusieurs autres militants manifestaient pacifiquement contre la menace de saisies de terres palestiniennes dans la région de Suba, près d'Idhna, au sud-ouest d'Hébron, en Cisjordanie occupée.

Sur la photo de couverture de L'Espresso, on peut voir le colon, armé et vêtu d'un uniforme militaire, en train de harceler Meead alors qu'il la filme avec son téléphone.

L'image est devenue virale sur les réseaux sociaux et a provoqué la colère du gouvernement israélien,  qui a accusé le magazine italien d'antisémitisme et de publication d'une photo truquée. Le magazine a répondu en publiant une vidéo montrant l'intégralité de l'incident.

"L'occupation de la Cisjordanie est le fruit de la collaboration d'une armée avec les colons", pouvait-on lire sur la couverture de L'Espresso, sous le titre "L'Abuso".

"Gaza a été anéantie. Le Liban est envahi. Les frontières syriennes ont été violées. L'Iran a été attaqué. Des nettoyages ethniques et des massacres ont été commis. C'est ainsi que la droite sioniste façonne le Grand Israël".

Jonathan Peled, ambassadeur d'Israël à Rome, n'a pas tardé à condamner cette couverture, affirmant qu'elle "déforme une réalité complexe" et renforce "les stéréotypes et la haine".

Un colon israélien armé filme Meead Abu al-Rub en Cisjordanie occupée, le 12 octobre 2025. La photo, prise par le photographe italien Pietro Masturzo, a fait la une du magazine L'Espresso (© Pietro Masturzo/L'Espresso)

Le photographe italien  Pietro Masturzo, auteur de la photo, a tenté de mettre fin à la controverse en publiant le clip vidéo qui accompagne son reportage sur les colons en Cisjordanie, parallèlement à la parution du magazine.

Il  a écrit sur Instagram :

"Beaucoup se demandent si cette image a été créée par intelligence artificielle, d'autres signalent des publications qui l'affirment. Eh bien non, l'image en question n'est pas le fruit de l'IA".

"Leurs armes sont chargées"

S'adressant à MEE, Meead explique que ce jour-là, en octobre, elle s'est rendue dans les environs de Suba avec des collègues et militants au cours d'une mission de routine visant en soutien aux agriculteurs et aux propriétaires fonciers locaux pendant la récolte des olives.

"Si nous n'avions pas arrêté l'opération et battu en retraite, les colons n'auraient pas hésité à nous tirer dessus". - Meead Abu al-Rub

Ces Palestiniens font partie des milliers de personnes qui ne peuvent accéder à leurs terres pendant la saison de la récolte des olives en raison de l'intensification des attaques des colons ou parce que l'armée israélienne les en empêche.

L'agression des colons a commencé lorsque les participants ont tenté de cueillir des olives, de danser le dabke, une danse traditionnelle palestinienne, et de chanter des chansons populaires.

C'est alors que plus de 20 colons, protégés par plus de 30 soldats israéliens, ont fait irruption. Ils ont menacé, insulté et filmé les Palestiniens, raconte Meead. Le colon de la photo a déclaré aux Palestiniens qu'ils seraient arrêtés et envoyés à Al-Moskobiya, une célèbre prison israélienne.

Les colons étaient sous la protection de l'armée israélienne qui a tiré au gaz lacrymogène sur les participants.

Le colon armé figurant sur la couverture de L'Espresso, photographié le 12 octobre 2025 (© Mohammed Turkman/MEE)

"Ils ont tenté de nous intimider et ont menacé de nous arrêter. Si nous n'avions pas annulé le rassemblement et battu en retraite, les colons n'auraient pas hésité à nous tirer dessus et à nous tuer, parce qu'ils étaient tous armés et que leurs armes sont chargées", explique Meead.

"Nous sommes constamment victimes de provocations et d'attaques de colons lors de rassemblements comme celui-ci. Je ne crains pas les provocations des colons, ni le fait qu'ils nous filment, ni même leurs armes", ajoute-t-elle.

Le Palestinien propriétaire du terrain a demandé aux militants de partir, estimant que la situation devenait dangereuse, mais plusieurs jeunes hommes sont restés. Meead explique que le colon visible sur la photo n'a cessé de provoquer et de menacer les participants tout au long de l'événement, et que les colons ont tenté de les agresser physiquement.

Peur et notoriété

Meead ne cache pas sa peur et son anxiété maintenant que la photo est devenue virale. Elle craint d'être victime de harcèlement de la part des colons et de l'armée israélienne, voire d'être arrêtée.

Les Palestiniens de Cisjordanie ne bénéficient que de peu, voire d'aucune protection contre les colons, eux-mêmes protégés et encouragés par l'armée israélienne.

"Je n'avais pas peur d'eux pendant l'événement, mais maintenant, après la large diffusion de la photo, la peur s'est insinuée en moi", explique Meead. "Je suis mère de quatre enfants, l'aîné a sept ans et le plus jeune un an et demi. J'ai peur que cette diffusion massive de la photo ne me sépare d'eux".

Meead Abu al-Rub et ses enfants (© Mohammed Turkman/MEE)

Malgré sa peur, Meead est réconfortée par ses enfants qui lui disent que leurs amis ont vu la vidéo et ont dit toute leur admiration pour son courage. Ses enfants disent à Meead qu'ils sont très fiers d'elle.

"Cela me motive encore plus", dit-elle. "Mon père m'a inculqué l'amour de ma terre, et je suis heureuse de l'avoir transmis à mes enfants, qui partagent cet amour et ce sentiment d'appartenance.

"Quand je pars assister à des événements, ils me demandent de les emmener et me disent : 'Nous aussi sommes Palestiniens, comme toi'. Cela prouve que notre cause n'est pas oubliée par les jeunes, comme l'espère Israël, mais qu'elle est bien trop ancrée en nous pour être oubliée", explique Meead.

L'attention que le monde porte désormais à la souffrance des Palestiniens en Cisjordanie occupée lui apporte aussi du réconfort.

L'ambassadeur palestinien en Italie a contacté Meead pour lui dire à quel point la vidéo et la photo ont été largement diffusées et quelle a été l'ampleur de la réaction internationale, expliquant qu'elles ont montré à un public plus large la réalité de la vie sous la menace de l'occupant.

"La réaction israélienne a été virulente, accusant le journal d'avoir fabriqué cette image. Lorsque le journal a publié la vidéo montrant des colons et des soldats attaquant un évènement pacifique, Israël l'a accusé de tenter de déformer la vérité, et de haine anti-juif", explique Meead.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA),  plus de 580 attaques de colons ayant tué et fait des dégâts matériels ont été recensées dans plus de 190 communautés palestiniennes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie rien qu'en 2026.

Parmi elles, au moins 47 attaques ont visé 36 communautés entre le 31 mars et le 6 avril.

Les déplacements consécutifs à la violence des colons et aux restrictions d'accès ont aussi fortement augmenté cette année.

Le 6 avril, plus de 1 800 Palestiniens ont été déplacés depuis début janvier, dépassant le nombre total de personnes chassées par la violence des colons sur l'ensemble de l'année 2025.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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