19/04/2026 arretsurinfo.ch  6min #311482

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Trump à la base aérienne de Dover, dans le Delaware, le 7 mars 2026. (Photo officielle de la Maison Blanche/Daniel Torok/Wikimedia Commons)

Par  Guy Mettan

Ce qu'il y a de bien avec la politique américaine depuis dix ans, c'est qu'on n'est jamais déçu. Chaque jour apporte son lot de surprises et de rebondissements sans qu'on ne puisse jamais prévoir quel sera le dernier coup de folie du président en place. Rien ne sert de consulter les experts, les géopoliticiens et les professeurs car, aussi capés soient-ils, ils n'éclairent pas.

Non, pour se retrouver dans ce gâchis, mieux vaut relire les Anciens, les Vies parallèles de Plutarque et surtout la Vie des Douze Césars de Suétone et les Annales et les Histoires de Tacite.

Les présidents américains ont en effet accumulé tant de pouvoir depuis la chute de l'empire soviétique qu'ils se comportent en tyrans à la manière des empereurs romains. Osons la comparaison. Prenez Caligula. Complètement imprévisible, alternant générosité et cruauté extrêmes, il se prenait pour un dieu vivant. Il aimait humilier son entourage et ses visiteurs et, pour montrer le peu de considération qu'il avait pour eux, avait nommé son cheval consul... Sorte d'Epstein avant la lettre, Héliogabale ne valait guère mieux : il se prenait pour le Soleil invaincu, Sol invictus, et violait toutes les règles habituelles du pouvoir romain, politiques, sexuelles, religieuses. Le mégalomane Néron s'imaginait grand artiste et jouait de la lyre devant les ruines fumantes de Rome à laquelle il avait bouté le feu. Quant à Commode, il se comparait à Hercule et, frappé par la folie des grandeurs, il voulut rebaptiser Rome et les mois de l'année...

Tout cela ne vous rappelle-t-il rien ? N'y aurait-il pas, du côté de la Maison Blanche, un hôte qui évoquerait, et cumulerait même, les vices et délires des empereurs mentionnés ci-dessus ? Quand le chef de la première nation du monde se prend pour Jésus-Christ et invective le pape qui l'a remis à sa place, quand il se met en rogne parce qu'un subalterne a osé lui dire non, quand il semble hésiter entre le délire narcissique et la démence sénile, toutes les nations de la terre se mettent à trembler, comme les peuples antiques quand un César particulièrement détraqué se mettait à faire pleuvoir des pétales de rose empoisonnés sur ses convives.

C'était Rome. Mais c'est aussi ce qui se produit sous nos yeux à Washington depuis trente ans. Deux mille ans n'ont rien changé à cette loi humaine : le pouvoir rend fou et le pouvoir absolu rend fou absolument.

Cette fâcheuse tendance a commencé, subrepticement, avec Bill Clinton, qui a voulu étendre la pax americana à l'ensemble de la planète en se moquant de ses adversaires et en jouant à des jeux que la morale réprouve dans le Bureau ovale avec sa secrétaire. L'hybris présidentielle a très vite pris une dimension violente et tragique avec Georges Bush fils, qui a cru pouvoir déchainer impunément les flammes de l'enfer sur l'Irak et l'Afghanistan. Avec des résultats qui furent naturellement catastrophiques. Tout cela parce qu'il s'était senti humilié par les attentats du 11 septembre 1991, commis par des islamistes que ses prédécesseurs avaient eux-mêmes financé contre les Russes dans les années 1980.

Par réaction, la période Obama-Biden a semblé revenir à davantage de raison. Ce ne fut qu'une apparence. En réalité, elle opéra une immense régression, en détachant la politique de l'action et en la ramenant à un pur exercice de parole, à du verbiage détaché de toute réalité concrète. Elle a inauguré ce qu'on pourrait appeler le stade oral-buccal de la politique, qui consiste à parler pour ne rien dire, et surtout pour ne rien faire.

Pour Sigmund Freud, le stade oral se caractérise par l'usage de la bouche comme source principale de satisfaction. On avale de la nourriture, des richesses, des territoires et de l'influence sans se donner la peine de transformer ou de faire évoluer les sociétés. Elle consacre le triomphe de la boulimie et de la logorrhée au détriment de l'effort. Un exemple ? Les révolutions de couleur, qui consistaient à s'emparer de pays et de ressources étrangères sans en payer le prix, en provoquant des changements de régime et des basculements géopolitiques par des agitations de rue, en misant sur la parole et l'oralité pure.

En maniant le verbe avec une maestria sans égale, en multipliant les discours ronflants mais mensongers sur la démocratie, les droits de l'Homme, la liberté des marchés, à coup de slogans, de paroles performatives et de communication émotionnelle, le tandem Obama-Biden fit entrer la politique dans l'ère de l'idéologie et de la morale sans action. Les beaux discours dissimulaient de fait une politique immature, centrée sur la consommation, la dépendance et la satisfaction immédiate plutôt que sur la construction à long terme, la médiation patiente, et la responsabilité des actes.

Cet enthousiasme pour la parole vide et le discours ronflant mais creux a ruisselé sur les dirigeants européens, qui sont désormais passés maitres dans l'art subtil de dire sans faire, ou de dire le contraire de ce que l'on fait et de faire le contraire de ce que l'on dit. Emmanuel Macron est la parfaite incarnation du politicien incapable de dépasser le stade oral de la politique. Le mot macronner que les Ukrainiens et les Russes ont inventé pour qualifier ce type de dirigeant, ou plutôt de non-dirigeant, lui rend d'ailleurs un hommage mérité. Mais les diarrhées verbales des Merz, Starmer, Kaja Kallas, Mark Rutte et autres Ursula von der Leyen l'imitent de près.

Avec Donald Trump précisément, on tombe encore plus bas. On descend d'un nouveau cran. Freud considérait le stade anal comme le moment où le bébé cherche à maîtriser ses sphincters, en se retenant ou au contraire en se relâchant. Une étape importante dans l'acquisition de la discipline, du sens de l'ordre et du respect d'autrui. Transposé dans le domaine politique, ce stade devrait désigner une action politique centrée sur la maîtrise, le contrôle et la régulation. Ce qui serait positif.

Sauf que Trump a décidé, en ce qui le concerne, de n'appliquer que la seconde phase du processus, celle de l'éjection-expulsion-déjection. Il a délaissé la fonction de contrôle pour se concentrer exclusivement sur celle du relâchement des sphincters, ce qui mène tout droit au chaos et à l'instabilité. La fonction anale-rétensive n'est appliquée qu'aux autres, aux alliés, vassaux et ennemis, peu importe : tous ont droit à des degrés divers au mépris, aux sanctions, aux taxes punitives, aux blocus, aux boycotts, et pour les plus malheureux, aux enlèvements, aux bombardements, et pour les plus mal lotis, aux génocides.

Trump se comporte donc comme un bébé tyrannique assis sur son pot et qui crie à la cantonade "regardez mon bel étron" en trépignant de colère quand on n'admire pas suffisamment son œuvre ou qu'on se pince le nez par dégoût. Comme disent les Brésiliens dans une expression très imagée qu'il est inutile de traduire, il est devenu expert dans l'art de "jogar a merda no ventilador", en prenant la planète entière à témoin et en fustigeant celles et ceux qui ont le mauvais goût de ne pas apprécier ses méfaits. Amis ou ennemis, tous finissent, tôt ou tard, par se retrouver accablés de taxes, d'insultes, d'humiliations et, pour les moins chanceux, de bombardements punitifs et de blocus mortifères.

Cette hystérie pétomane, cette jouissance dans l'art de foutre la m... sèment la panique, la désolation, la dévastation et la mort sur les victimes du jour, qui voient la foudre s'abattre sur elles, pendant que le reste de la planète détourne lâchement le regard.

Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Personne ne sait quand et où tout cela finira, considérant que le tyran assis sur son pot de chambre du Bureau ovale a toujours le bouton nucléaire à portée de main. Le fait qu'il lui reste encore deux ans demi à sévir avant de le voir, peut-être, recevoir une bonne fessée, n'offre qu'un modeste et très relatif réconfort.

Par  Guy Mettan,18 avril 2926

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