19/04/2026 reseauinternational.net  5min #311516

Sansal, acte final : le spectacle continue - sans nous

par Laala Bechetoula

Il faut du courage pour regarder un homme se contredire en direct et applaudir quand même. Les Français ont ce talent-là. Ce sont eux, il est vrai, qui ont inventé le vaudeville.

Le 15 avril 2026, Boualem Sansal était l'invité de TV5MONDE, face à Slimane Zeghidour. L'entretien promettait d'être instructif. Il le fut - mais pas dans le sens où son auteur l'entendait.

Commençons par l'essentiel : Sansal a rejoint Grasset, la maison d'édition désormais dans l'orbite de Vincent Bolloré, le milliardaire breton dont les médias - CNews, JDD - constituent le principal foyer intellectuel de la droite identitaire française. Interrogé sur TV5MONDE - "Vous qui êtes un chantre de la liberté, vous n'êtes pas inquiet d'intégrer Grasset ?" - l'écrivain a répondu avec ce qui ressemble, de loin, à de la candeur : "Je viens d'arriver. Je ne savais même pas que ça appartenait à Bolloré".

Permettons-nous un instant de savourer cette réponse.

Boualem Sansal - ingénieur, docteur en économie, ancien haut fonctionnaire, essayiste prolixe sur les dynamiques du pouvoir et les structures idéologiques dans le monde contemporain - nous explique donc qu'il a signé son prochain livre, pour ce qui se murmure être un à-valoir d'un million d'euros, dans une maison dont il ignorait le propriétaire. La même maison dont l'arrivée de Sansal a, selon toute probabilité, coûté son poste au directeur historique Olivier Nora, provoquant la démission collective de cent soixante-dix auteurs. Un événement couvert par toute la presse française. Que Sansal, qui lit les journaux, n'aurait pas remarqué.

On veut bien le croire. Mais alors, la suite de l'interview complique sérieusement cette thèse de l'innocence éditoriale : interrogé plus avant sur ses affinités avec Bolloré, Sansal a reconnu partager avec lui "sa perception de la place de l'islam en France". L'ignorance de l'appartenance capitalistique de Grasset n'a donc pas empêché une parfaite communauté de vues avec son propriétaire. C'est ce qu'on appelle, dans les meilleures comédies, une coïncidence.

Mais l'entretien avec Zeghidour, dont il faut saluer la ténacité, offrait d'autres richesses.

Interrogé sur le Hirak - ce mouvement populaire du 22 février 2019, qui a rassemblé chaque vendredi, pendant plus d'un an, des millions d'Algériens dans les rues de tout le pays -, Sansal a livré une lecture d'une grande originalité : il avait, dit-il, cessé de manifester avant même la fin du mois de mars 2019, estimant qu'"il y avait des islamistes" parmi les manifestants. Cinq semaines de participation, donc, sur plus de soixante semaines de mobilisation nationale.

La sociologie du Hirak est aujourd'hui documentée sans ambiguïté : mouvement laïc, civique, scandant "Algérie libre et démocratique", hostile à la fois au régime militaire et à l'islamisme organisé. Pluriel, comme toute foule de masse. Mais pas islamiste.

Sansal a vu des islamistes dans la foule. Il est rentré chez lui.

Qu'il ait ensuite rejoint, six ans plus tard, la maison d'édition d'un homme dont les médias diffusent quotidiennement un discours identitaire sur l'islam constitue, disons-le, une forme de cohérence - mais pas celle qu'il revendique.

Il y a, dans le registre sansalien de la contradiction confortable, un troisième moment qui mérite attention : la question de sa nationalité algérienne.

En février 2026, Sansal avait déclaré publiquement avoir été déchu de sa nationalité algérienne. "Je suis seulement français désormais", avait-il dit devant des lycéens parisiens, en présence de Valérie Pécresse. L'AFP avait repris. Le monde avait frémi. Puis, quelques heures plus tard, interrogé par un journaliste d'agence, Sansal avait précisé qu'il s'agissait de "rumeurs circulant en Algérie". Aucun décret n'avait été publié au Journal officiel algérien, seule procédure juridiquement valide.

On remarquera la structure : l'affirmation d'abord, large, dramatique, internationale. La correction ensuite, discrète, locale, sans écho. La narrative première survit à sa rectification. C'est un procédé qui, à force d'être répété, finit par ressembler moins à une erreur de communication qu'à une méthode.

Dans l'interview du 15 avril, Sansal a également décrit sa rupture avec Gallimard, son éditeur historique. Il ne pouvait pas, dit-il, publier un livre qui "dénonce sa libération par la négociation", une libération diplomatique obtenue notamment grâce à la médiation du président allemand - ce qui ferait de lui, selon ses propres termes, "un otage". Antoine Gallimard, qui s'était battu pour lui pendant un an, a appris la nouvelle de la rupture par la presse.

La valeur marchande d'un récit de détention repose, on le comprend, sur l'intégrité de la posture victimaire. Une libération par médiation diplomatique discrète dilue la narrative. Une rupture spectaculaire avec l'éditeur de la clémence, au profit de l'éditeur de la confrontation, la restaure. Grasset imprimera un homme qui "n'a jamais capitulé". La cohérence est de Bolloré, pas de la vérité.

Qu'on nous comprenne bien : nous ne discutons pas ici la réalité des souffrances subies lors d'une incarcération de près d'un an. Elles furent réelles. Nous ne discutons pas non plus la légitimité de critiquer l'Algérie - question close dans tout espace intellectuel sérieux. Nous discutons quelque chose de plus précis : la transformation d'un témoin en fabricant de récit, d'un intellectuel en industrie narrative.

L'homme qui ignorait que Grasset appartenait à Bolloré mais partageait ses visions.

L'homme qui a quitté le Hirak à cause des islamistes et rejoint l'orbite de médias identitaires.

L'homme dont la nationalité était perdue, puis retrouvée, puis en suspens - selon l'interlocuteur et le calendrier.

Ce ne sont pas trois anecdotes. C'est un système.

Et un système, aussi cohérent soit-il dans sa logique interne, finit toujours par remplacer le réel qu'il prétend décrire.

Note finale : Cet article est le dernier que je consacre à Boualem Sansal. Non par lâcheté analytique, mais par économie de l'essentiel. Un homme qui a choisi son camp - celui de Bolloré, de Villiers, de Frontières - a quitté le champ de la littérature pour celui du positionnement politique rémunéré. Ce choix est le sien. Il ne mérite plus l'honneur d'une réfutation sérieuse. La trahison, une fois documentée, n'a pas besoin d'être répétée.

 Laala Bechetoula

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