
par François Vadrot
Derrière la performance de DeepSeek, tout un écosystème est-asiatique émerge, de l'inférence chinoise aux ambitions souveraines du Japon, de la Corée et de l'ASEAN.
Un article de Nigel Green publié récemment dans Asia Times et dont nous avons proposé la traduction accompagnée d'un bref commentaire, a le mérite de pointer une vérité que les marchés commencent à peine à intégrer : la monétisation immédiate de l'intelligence artificielle ne se fait pas dans la Silicon Valley, mais dans les usines de semi-conducteurs asiatiques. TSMC, avec ses 58% de hausse de bénéfice trimestriel et son quatrième trimestre consécutif de revenus records, en est la preuve la plus éclatante.
Mais l'analyse de Green reste paradoxalement centrée sur la dépendance asiatique vis-à-vis des entreprises usaméricaines. Il décrit une Asie qui prospère grâce à la commande occidentale - une chaîne d'approvisionnement sophistiquée, certes, mais fondamentalement réactive. Ce qu'il ne voit pas (biais cognitif occidental ?), ou ce qu'il choisit de ne pas regarder (biais éditorial ?), c'est ce que l'Asie construit pour elle-même.
Trois dynamiques, purement asiatiques, méritent d'être examinées. Elles ne se contentent pas de répondre à la demande occidentale : elles créent leurs propres marchés, leurs propres standards, leurs propres souverainetés technologiques.
DeepSeek V4 : la Chine entre dans l'entraînement de pointe, sans Nvidia
Le 16 avril, l'annonce est passée presque inaperçue dans la presse occidentale. Elle mérite pourtant qu'on s'y arrête.
DeepSeek, le laboratoire chinois qui avait déjà secoué les marchés en 2024 avec ses modèles V3 et R1, s'apprête à lancer V4 dans les prochaines semaines. Selon les informations disponibles, le modèle devrait afficher des spécifications qui n'ont rien à envier aux productions de la Silicon Valley : une architecture MoE (Mixture-of-Experts) d'environ mille milliards de paramètres, une fenêtre de contexte d'un million de tokens, une licence Apache 2.0 permissive.
Mais ce n'est pas la taille du modèle qui fait événement. C'est ce sur quoi il tournerait : selon plusieurs médias usaméricains et chinois, DeepSeek V4 serait entièrement optimisé pour les puces Huawei Ascend 950PR. Le laboratoire aurait passé plusieurs mois à réécrire le code sous-jacent du modèle, en collaboration étroite avec Huawei et Cambricon, pour l'adapter aux accélérateurs chinois. Les fournisseurs usaméricains, Nvidia en tête, n'auraient pas eu accès au modèle en amont pour l'optimiser sur leurs propres plateformes - une rupture avec la pratique standard de l'industrie.
Les performances annoncées suggèrent une avancée significative. Sur l'Ascend 950PR, la vitesse d'inférence de V4 aurait été multipliée par trente-cinq par rapport aux versions initiales, selon des données de test relayées par la presse spécialisée chinoise. La performance par carte atteindrait 2,87 fois celle du H20 de Nvidia, la puce conçue spécifiquement pour le marché chinois, avec la bénédiction de Trump lui-même, avant d'être interdite d'utilisation par la direction chinoise - un chiffre avancé par Huawei lui-même.
Mais le véritable enjeu n'est pas seulement matériel. Il est logiciel. Comme le souligne une analyse de TrendForce, si DeepSeek parvient à stabiliser d'ici un à deux ans l'ensemble de la pile logicielle - compilateurs, opérateurs, bibliothèques de communication, entraînement distribué, frameworks d'inférence - son pipeline de développement deviendra de facto indépendant de CUDA. Ce n'est plus une question de performance brute, mais de souveraineté sur l'architecture même de l'IA.
Jensen Huang, le PDG de Nvidia, ne s'y est pas trompé. Dans un podcast diffusé cette semaine, il a qualifié l'arrivée de DeepSeek V4 sur les puces Huawei de " résultat terrible pour les USA". Si les futurs modèles d'IA sont optimisés pour une pile technologique chinoise, a-t-il averti, et si ces standards se diffusent dans le reste du monde, la Chine "deviendra supérieure" aux USA.
La réaction des géants technologiques chinois confirme la bascule. Alibaba, ByteDance et Tencent auraient précommandé des centaines de milliers de puces Huawei pour déployer V4 via leurs services cloud, selon cinq sources proches du dossier citées par The Information. La demande aurait fait grimper le prix des puces d'environ 20%.
L'inférence ne serait donc plus le seul terrain de la Chine. L'entraînement de modèles massifs, longtemps considéré comme le domaine réservé de Nvidia et des hyperscalers (géants du cloud computing) usaméricains, serait désormais réalisable sur du silicium chinois. Mais ce saut dans l'entraînement ne doit pas faire oublier que la Chine a d'abord construit sa position sur l'inférence - et que cette base, déjà consolidée, constitue le socle sur lequel l'édifice repose.
L'inférence, déjà une infrastructure
Avant de rivaliser sur l'entraînement, la Chine a donc bâti un marché intérieur de l'inférence qui n'a pas d'équivalent ailleurs. L'IA n'y est pas un produit autonome, mais le système nerveux de l'industrie, de la logistique et des services.
Le marché chinois des puces d'inférence a atteint 310,6 milliards de yuans en 2025 (environ 38 milliards d'euros), avec une croissance annuelle proche de 95% depuis 2020. Ce n'est pas une bulle spéculative : c'est une demande industrielle réelle, portée par des usines qui fonctionnent sans lumière et sans présence humaine continue, pilotées par des modèles d'IA entraînés sur des données chinoises.
Là où l'IA usaméricaine se finance par la dette et les montages circulaires entre fournisseurs et clients, l'IA chinoise s'autofinance par l'usage. La première consomme du capital financier ; la seconde crée du capital réel.
Japon et Corée du Sud : deux paris de souveraineté
La Chine n'est pas seule dans cette recomposition. Deux autres puissances asiatiques avancent, chacune avec sa logique propre.
Le Japon a lancé Rapidus, un consortium soutenu par l'État dont le financement public total atteindra 2600 milliards de yens (environ 13,9 milliards dd'euros) d'ici mars 2027. L'objectif est explicite : produire des puces en 2 nanomètres (nm, milliardèmes de mètre) d'ici 2027, en partenariat avec IBM et imec. Il ne s'agit pas de servir la demande usaméricaine, mais de réduire la dépendance envers Taïwan et de retrouver une capacité de fabrication de pointe que le Japon avait perdue depuis les années 2000.
La Corée du Sud, déjà dominante sur la mémoire avec Samsung et SK Hynix, a engagé un Fonds National de Croissance de 50 000 milliards de wons (environ 29 milliardsd'euros) sur cinq ans. Une partie de ce fonds est spécifiquement allouée au projet "K-Nvidia", qui vise à soutenir la conception et la production de puces d'IA domestiques. L'accent est mis sur les NPU (Neural Processing Units), des processeurs spécialisés dans l'inférence, moins gourmands en énergie que les GPU traditionnels. L'ambition est claire : il ne s'agit plus seulement de fournir des composants, mais de concevoir des puces d'IA complètes.
Ces investissements sont massifs, longs, et ne dépendent pas des cycles de valorisation de la Silicon Valley. Ils renforcent le centre de gravité matériel du continent, déjà solidement ancré à Taïwan et en Chine continentale.
L'ASEAN, de l'assemblage à la conception
La recomposition ne serait pas complète sans évoquer l'Asie du Sud-Est. Longtemps perçue comme une simple plateforme d'assemblage et de test pour les puces conçues ailleurs, la région affiche désormais des ambitions bien plus élevées. Avec une population cumulée de près de 700 millions d'habitants, l'ASEAN représente un marché intérieur en pleine expansion et un réservoir de main-d'œuvre que les grands acteurs mondiaux ne peuvent plus ignorer.
Cette ambition collective s'est formalisée sous la présidence malaisienne de l'ASEAN en 2025 avec le lancement de l'AFISS (ASEAN Framework for Integrated Semiconductor Supply Chains). L'objectif de ce cadre est de transformer un patchwork de hubs nationaux en une base de production intégrée, coordonnant l'ensemble de la chaîne, des minerais critiques à la conception de puces en passant par l'emballage avancé et la mobilité des talents.
Chaque pays de la région avance selon ses atouts propres :
• La Malaisie, qui assure déjà 10% de l'emballage et du test mondiaux de semi-conducteurs, cherche à monter en gamme vers la conception. Elle a signé un accord de transfert de technologie de 250 millions de dollars avec le britannique Arm Holdings et a dévoilé le MARS1000, son premier processeur IA "edge" gravé en 7 nm, destiné à des applications locales.
• Singapour, qui représente 10% de la production mondiale de semi-conducteurs et 20% de l'équipement mondial de production, consolide sa position avec des investissements majeurs de Micron, dont une usine de 7 milliards de dollars pour l'emballage avancé de mémoires HBM destinées aux puces d'IA, dont la production doit démarrer en 2027.
• Le Vietnam, porté par la dynamique de diversification "Chine+1", voit son marché des semi-conducteurs atteindre 10,16 milliards de dollars en 2025. Le pays forme massivement des ingénieurs (objectif de 50 000 à 100 000 d'ici 2030) pour passer de l'assemblage à la conception.
• La Thaïlande s'est imposée comme la première base de production de circuits imprimés (PCB) de l'ASEAN et figure parmi les cinq premières mondiales, avec des investissements de plus de 65 milliards de bahts (environ 1,72 milliard d'euros) pour produire des PCB complexes destinés aux serveurs IA, centres de données et véhicules électriques.
• L'Indonésie, enfin, mise sur ses réserves de minerais critiques et a signé un partenariat stratégique avec Arm pour former 15 000 ingénieurs et poser les bases d'un écosystème national de conception de semi-conducteurs, avec un budget initial de 125 millions de dollars.
Cette montée en gamme est amplifiée par l'accord de libre-échange Chine-ASEAN 3.0, signé en octobre 2025, qui inclut pour la première fois des chapitres sur l'économie numérique, la connectivité des chaînes d'approvisionnement et la coopération sur les standards techniques. Ce cadre institutionnel facilite l'intégration des chaînes de valeur entre la Chine et l'Asie du Sud-Est, et crée un environnement propice aux investissements croisés dans les semi-conducteurs. Avec ses presque 700 millions d'habitants, l'ASEAN constitue à la fois un marché intérieur considérable et un bassin de main-d'œuvre qui renforce la position de l'Asie comme pôle technologique intégré.
L'Asie n'est pas qu'une simple chaîne d'approvisionnement pour les USA
Pour revenir à l'article d'Asia Times qui a initié le présent article, le constat de son auteur, Nigel Green, est exact : la monétisation de l'IA se fait en Asie. Mais cette monétisation ne se réduit pas à la sous-traitance pour les USA.
De la Chine qui entraîne ses modèles sur silicium national au Japon qui relocalise la gravure de pointe, de la Corée qui conçoit ses propres NPU à l'ASEAN qui s'émancipe de l'assemblage pour maîtriser la conception et l'emballage avancé, tout un continent redéfinit son rôle.
L'Asie n'est pas l'atelier du monde numérique. Elle en devient l'architecte, pièce par pièce, sans attendre la permission de quiconque.
Le bruit de la bulle IA usaméricaine couvre le silence des usines asiatiques. Mais c'est dans ce silence que la société de demain se fabrique.
source : François Vadrot