19/04/2026 reseauinternational.net  9min #311523

L'Otan en voie de décomposition

Au péril d'Ormuz

par Philippe Leymarie

"L'Amérique ne peut rien faire pour vous, et il n'y a rien, non plus, que vous puissiez faire pour le peuple américain" : le vice-président J.D. Vance avait conclu ainsi une charge d'une agressivité inusitée contre les Européens, dans un discours à la Conférence annuelle de Munich sur la sécurité en février 2025, livré quelques jours après les débuts d'une seconde présidence Trump, qui devait donner le ton aux relations euro-américaines pour les temps actuels, et sans doute à venir

Un an plus tard, les déconvenues américaines autour de la circulation dans le détroit d'Ormuz, à l'entrée du Golfe arabo-persique, conséquence de la guerre lancée contre l'Iran, ainsi que le refus des principales nations européennes de prêter leur concours à l'US Navy pour en reprendre le contrôle, n'ont pas incité Washington à plus de complaisance.

Décidé à faire payer les Européens pour leur manque de soutien, Donald Trump, au fil de ses innombrables numéros de "showman", a successivement :

traité ses alliés de "lâches",
clamé que les États-Unis "s'en souviendront",
qualifié une fois de plus l'OTAN de "tigre de papier" (ce qu'il proclamait déjà il y a vingt-cinq ans, lorsqu'il était simple promoteur immobilier),
et promis qu'il pourrait décider finalement de quitter un jour cette alliance transatlantique si peu fidèle aux sollicitations de son parrain,
et au minimum ne pas appliquer son article 5, le mécanisme de protection solidaire au cas où un membre serait agressé (dont les États-Unis avaient profité après l'attentat de septembre 2011 contre les tours de New-York).

Gros morceau

Sans remonter au déluge - puisqu'il y a des décennies que Washington reproche aux Européens de se comporter en " passagers clandestins" de l'Alliance, laissant aux États-Unis le soin de la financer, de l'alimenter en armes, de la diriger - la crise de confiance entre alliés remonte au moins à janvier dernier, lorsque le président américain avait réitéré ses menaces de longue date d'annexer le Groenland, territoire d'outre-mer du Danemark. Et, devant la levée de boucliers européens, demandé à l'OTAN de prendre le dossier en main, solutions à l'appui - ce qui n'a donné lieu à aucune suite, et suscité l'ire du grand homme.

Dans ce climat un peu électrique, le Pentagone avait d'ailleurs informé ses partenaires du prochain retrait de deux cents officiers américains des structures de l'OTAN : un premier départ symbolique 1 Tandis que, début avril, compte tenu de l'incapacité - ou de l'absence de volonté - des alliés de l'OTAN à contribuer à la sécurisation du détroit d'Ormuz, le chef de l'exécutif américain faisait savoir qu'il évoquait avec ses conseillers l'option d'un retrait d'une partie des troupes américaines stationnées en Europe - actuellement 80 0000 hommes (dont 30 000 en Allemagne, et des contingents importants en Italie, au Royaume-Uni, en Espagne). Et commentait à nouveau cette défection, comme mille autres fois, avec toujours un brin d'irritation : "L'OTAN n'était pas là quand on avait besoin d'elle, et elle ne sera pas là si on en a besoin à nouveau. Souvenez-vous du Groenland, ce gros morceau de glace mal géré !!!" (8 avril, Truth Social).

Blocus contre blocus

De leur côté, les dits "alliés" n'ont cessé de faire valoir :

qu'il n'avaient été ni informés, ni associés, ni consultés,
dans cette guerre menée à titre préventif (ce qui, en soi, est déjà problématique),
et bien sûr sans l'aval du conseil de sécurité de l'ONU (ce qui l'est également), en interrompant un cycle de négociation en cours (ce qui n'est pas une première, notamment de la part des Américains),
en s'appuyant, voire en se laissant manœuvrer, par un allié - l'Israël de B. Netanyaou - dont les initiatives ont plutôt été décriées ces dernières années 2,
face à une résistance iranienne et à une flambée régionale qui n'ont  pas été suffisamment anticipées,
avec des buts de guerre qui ont changé au fil des semaines et de l'humeur du communicant en chef,
au fil d'une intervention qui double la "guerre de 12 jours" lancée l'an dernier, supposément victorieuse,
et qui a créé au final  plus de désordres, à une échelle quasi-planétaire, qu'il n'a progressé sur les objectifs invoqués au départ (nucléaire, régime, missiles),
pour finir avec cet invraisemblable imbroglio du contre-blocus du détroit d'Ormuz, censé faire pièce au "péage" iranien, mais faisant redouter un élargissement de la crise économique mondiale ainsi déclenchée.

Plus forte que jamais

Reçu début avril à la Maison blanche, le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte n'a pas trouvé mieux que de déclarer "entendre les frustrations de Trump à l'égard de l'Alliance", précisant - sans doute pour se faire pardonner - que les dépenses militaires des pays-membres (hors USA) ont fortement progressé en 2025 (+20%). "L'OTAN est plus forte que jamais", avait-il souligné en présentant son rapport annuel : tous les pays ont atteint ou dépassé les 2% du PIB consacrés à la défense, objectif imposé il y a déjà une dizaine d'années par l'ami américain - la part de ce dernier sans les dépenses globales de défense de l'OTAN ayant chuté l'an dernier de 64 à 59%.

Rutte a aussi fait valoir que "la grande majorité des nations européennes" ont soutenu l'effort de guerre en Iran. Il est vrai que, politiquement, en paroles, personne n'adore le régime iranien, dans sa version "mollarchie" comme dans celle des "Gardiens de la Révolution" ! Certains partenaires se sont justifiés en affirmant que les États-Unis n'avaient pas précisé s'ils attendaient qu'une mission dans le détroit d'Ormuz débute pendant ou après le conflit, ni quelles capacités spécifiques étaient attendues de chaque pays membre. D'autres - comme la France - ayant assuré d'emblée ne pas avoir à se mêler d'un conflit dont ils n'avaient pas décidé, mais ayant promis de se tenir prêts à fournir un appui à la sécurisation du Golfe une fois les hostilités réduites.

Dose de venin

Le cas le plus spectaculaire est celui du Royaume-Uni, longtemps considéré comme un "caniche" de l'exécutif américain, qui était resté sur la réserve depuis le début du conflit, fin février. "Nous n'allons pas nous laisser entraîner dans cette guerre. Ce n'est pas notre guerre", a répété le 15 avril le premier ministre britannique Keir Starmer, interrogé au Parlement : il a fait état de "fortes pressions exercées sur lui" - par exemple la remise en cause de l'accord commercial entre les deux pays - pour qu'il "prenne une autre voie", mais a assuré qu'il ne "céderait pas" aux pressions américaines. "Les outrances du magnat, répétant avec une dose de venin, que "Starmer n'est pas Churchill" ont moins pesé que l'impopularité que revêt, outre-Manche, cette guerre sans buts affirmés, qui a conduit, au bout de six semaines, à radicaliser le régime iranien et à paralyser le trafic à Ormuz, point de passage stratégique pour le transit d'hydrocarbures", commentait le 15 avril la correspondante du Monde à Londres.

Emmenés justement par la Grande-Bretagne et la France, une quarantaine de pays "non belligérants" se sont concertés ces derniers jours dans le but de contribuer à rétablir la libre navigation dans le détroit - une "mission multilatérale" qui se veut "purement défensive", selon Emmanuel Macron. Dès la mi-mars, quelques pays européens (Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Pays-Bas) ainsi que le Japon avaient fait état de leur disponibilité à participer à la sécurisation du détroit d'Ormuz. La coalition ainsi esquissée a mis en place un mécanisme de coordination opérationnelle entre les marines nationales, et entrepris de dresser un inventaire des capacités : frégates déployables, systèmes de défense anti-aériens, moyens avancés de renseignement et surveillance, etc. Mais au total, une initiative qui reste pour le moment plus diplomatique que militaire.

Système rentable

L'OTAN en tant qu'institution sera donc restée à l'écart de cette guerre à retentissement mondial même si elle reste militairement circonscrite au golfe arabo-persique, ou par extension à la mer Rouge. Sa vocation atlantique et surtout européenne ne la destine pas, de toute façon, à déborder sur la planète entière, en dépit du précédent de son intervention en Afghanistan, entre 2003 et 2014.

Il est peu probable que les États-Unis la quittent, quelles que soient les menaces du président Trump : il y faudrait d'ailleurs un aval du congrès US ; et ce serait mettre en danger le vaste réseau de bases militaires et autres infrastructures en Europe qui lui permettent de projeter la puissance américaine dans d'autres régions - comme c'est actuellement le cas en Iran et dans le Golfe.

Ce serait aussi compromettre le très rentable système de normalisation mis en œuvre par Washington, au travers de la recherche d'inter-opérabilité des équipements des armées des pays-membres - l'alpha et l'oméga de l'organisation militaire de l'alliance - qui profite largement à l'industrie américaine de l'armement 3. C'est ainsi que le chasseur F 35 est devenu progressivement "l'avion de l'OTAN".

Europe démunie

En revanche, la question du "partage du fardeau" ("burden sharing") entre Europe et États-Unis, qui est  pratiquement consubstantielle à la création de l'OTAN, pourrait évoluer en faveur - ou au détriment, comme on veut - d'une européanisation de l'Alliance, grâce notamment au changement de pied du Royaume-Uni, qui avait été historiquement le principal frein à une réelle autonomie stratégique européenne.

Ou plutôt se transformer en une coalition de défense continentale (avec également le Canada) s'appuyant sur les structures de l'OTAN : "On ne va pas construire, à coup de milliards, quelque chose qui existe déjà", estimait le 30 mars dernier, sur LCI, l'ancien ambassadeur Gérard Araud qui affirmait "avoir passé son temps à défendre la défense européenne", tout en sachant très bien que "jamais il n'y aura d'armée européenne", et que "Trump ne fera pas la guerre pour l'Estonie". Pas plus, on le sait bien, que pour l'Ukraine, ce qui laisse l'Europe bien démunie. Pour tout cela, rendez-vous les 7 et 8 juillet pour un sommet de l'organisation à Ankara, en Turquie.

source :  Le Monde Diplomatique

  1. À l'issue d'un jeu de chaises musicales, provoqué notamment par l'entrée dans l'alliance de la Suède et de la Finlande, et par la volonté de désengagement partiel des États-Unis, le "pilier européen" de l'OTAN s'est un peu élargi, la France perdant au passage un poste-clé à Brussum (Pays-Bas), à l'état-major du commandement des forces du flanc est de l'Europe, qui est repris en alternance par l'Allemagne et la Pologne.
  2. Cf. Le Monde diplomatique-Manière de voir" de février-mars 2026 sur Gaza.
  3. Les normes OTAN, connues sous l'appellation STANAG (Standardization Agreements), sont des accords de normalisation établis par l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord pour garantir l'interopérabilité des équipements et des procédures entre les forces des pays membres.

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