
par Lorenzo Maria Pacini
L'essor de l'Asie ne doit pas être interprété comme une course entre rivaux, mais comme un projet commun.
Redéfinir les limites du risque
Ces dernières années, l'Inde s'est progressivement imposée comme l'une des principales alternatives à la Chine dans les chaînes de valeur mondiales. Ce processus s'inscrit dans un contexte international marqué par de profondes transformations : tensions géopolitiques croissantes, fragmentation des échanges commerciaux, politiques de réduction des risques et intérêt accru pour la résilience des chaînes d'approvisionnement suite à des chocs mondiaux tels que la pandémie de 2020 et les crises énergétiques. Dans ce contexte, de nombreux pays occidentaux ont adopté des stratégies de diversification de la production, résumées par l'expression "Chine plus un", afin de réduire leur dépendance à un seul pôle manufacturier.
L'Inde semble, du moins en théorie, particulièrement bien placée pour tirer profit de ce réalignement. Avec une population qui a récemment dépassé celle de la Chine, un vaste vivier de jeunes actifs, un marché intérieur en pleine expansion et une ouverture croissante aux investissements étrangers, le pays représente une destination de plus en plus attractive pour les multinationales. De plus, les réformes mises en œuvre ces dernières années - de la simplification réglementaire à la numérisation des services publics - ont contribué à améliorer le climat des affaires. Des initiatives telles que "Make in India", lancée en 2014, et le programme d'incitations à la production (PLI) ont visé à stimuler la production nationale et à attirer des capitaux internationaux dans des secteurs stratégiques comme l'électronique, la pharmacie, l'automobile et les énergies renouvelables.
Cependant, l'idée que l'Inde puisse rapidement remplacer la Chine comme "usine du monde" apparaît, à y regarder de plus près, excessivement simpliste. Depuis des décennies, la Chine a bâti un écosystème industriel hautement intégré, caractérisé par des infrastructures de pointe, des chaînes d'approvisionnement efficaces, une main-d'œuvre qualifiée et une capacité de production sans précédent. Cet avantage systémique ne peut être reproduit à court terme. De plus, la Chine continue de dominer de nombreux segments clés de la production mondiale, notamment en amont des chaînes d'approvisionnement, comme la production de composants, de matières premières et de machines.
Un élément souvent négligé dans ce débat concerne la profonde interdépendance des économies chinoise et indienne. Malgré le discours concurrentiel, de nombreux secteurs industriels indiens dépendent fortement des intrants chinois. Le secteur pharmaceutique en est un parfait exemple : bien que l'Inde soit l'un des principaux exportateurs mondiaux de médicaments génériques, une grande partie des principes actifs pharmaceutiques (API) utilisés dans leur production provient de fournisseurs chinois. Cette dépendance s'explique par la dynamique des coûts et les économies d'échelle qui font de la Chine un fournisseur difficilement remplaçable.
De même, le secteur électronique indien, qui a connu une croissance significative ces dernières années, notamment grâce à la présence de grandes entreprises internationales, reste dépendant de composants importés de Chine, tels que les semi-conducteurs, les circuits imprimés et les modules. Même dans les secteurs émergents, comme celui des énergies renouvelables, cette dépendance demeure manifeste : la plupart des panneaux solaires installés en Inde utilisent des cellules et des modules produits en Chine, qui domine la production mondiale grâce aux économies d'échelle et à un soutien étatique important.
De la compétition à la collaboration ?
Cette réalité souligne que la concurrence entre les deux pays ne peut être interprétée uniquement en termes de substitution. Il s'agit plutôt d'une relation complexe où rivalité et complémentarité coexistent. D'une part, les deux pays aspirent à renforcer leur autonomie stratégique et à conquérir des parts plus importantes dans les chaînes de valeur mondiales ; d'autre part, leur intégration économique favorise la coopération.
Dans ce contexte, une approche purement concurrentielle risque d'être contre-productive. Une rupture totale des chaînes d'approvisionnement engendrerait des coûts importants pour les deux économies, ralentissant la croissance industrielle et faisant grimper les prix pour les consommateurs. Pour l'Inde, une réduction drastique des importations chinoises pourrait entraver le développement de secteurs clés ; pour la Chine, la perte du marché indien constituerait un coup dur, compte tenu de la taille et du potentiel de croissance du pays.
Au contraire, une coopération pragmatique offre de nombreuses possibilités. Les économies chinoise et indienne présentent en effet des caractéristiques complémentaires : la Chine excelle dans la production à grande échelle, les infrastructures et les technologies industrielles de pointe ; l'Inde, quant à elle, bénéficie d'un avantage concurrentiel en termes de coûts de main-d'œuvre, de capital humain et de potentiel de croissance de son marché intérieur. Une intégration plus poussée pourrait générer des bénéfices mutuels, favorisant la création de chaînes d'approvisionnement régionales plus résilientes et diversifiées.
Des initiatives telles que la création de parcs industriels communs, le développement de corridors logistiques et la promotion de plateformes de transfert de technologies pourraient contribuer à renforcer cette synergie. Par ailleurs, des accords commerciaux régionaux et une plus grande harmonisation réglementaire pourraient faciliter les échanges et réduire les obstacles à l'entrée sur le marché pour les entreprises. Dans un contexte mondial de plus en plus fragmenté, l'Asie pourrait s'imposer comme un pôle manufacturier intégré, capable de rivaliser avec d'autres grandes régions économiques.
Bien entendu, les obstacles à une coopération accrue sont loin d'être négligeables. Historiquement, les relations sino-indiennes ont été marquées par des tensions politiques et territoriales, comme en témoignent les conflits le long de la Ligne de contrôle effectif (LCE). À cela s'ajoutent des divergences stratégiques et une concurrence croissante pour l'influence régionale, notamment dans l'Indo-Pacifique. Toutefois, l'expérience montre que l'interdépendance économique peut jouer un rôle stabilisateur et atténuer les tensions politiques.
Malgré des périodes de crise diplomatique, les échanges commerciaux entre les deux pays ont continué de croître. La Chine demeure l'un des principaux partenaires commerciaux de l'Inde, et les investissements chinois ont contribué au développement de secteurs clés de l'économie indienne, notamment les technologies, le commerce électronique et les télécommunications. Parallèlement, l'Inde représente un marché stratégique pour les entreprises chinoises, tant en termes de demande intérieure que comme pôle de production alternatif.
Face à cette dynamique, la nécessité d'un changement de paradigme s'impose de plus en plus. Plutôt que de s'en tenir à une logique de substitution, les deux pays devraient adopter une vision fondée sur l'interdépendance stratégique. Pour l'Inde, cela implique de reconnaître que l'autonomie économique - souvent résumée par le slogan "Atmanirbhar Bharat" - ne signifie pas l'isolement, mais plutôt la capacité d'une intégration sélective aux chaînes d'approvisionnement mondiales. Pour la Chine, cela signifie accepter l'ascension de l'Inde comme acteur économique mondial et considérer ses ambitions non comme une menace, mais comme une opportunité de construire un système économique plus équilibré et multipolaire.
En définitive, la concurrence entre la Chine et l'Inde dans les chaînes de valeur mondiales ne représente qu'une partie d'un tableau plus vaste. Si elle reflète des aspirations légitimes au développement et à l'autonomie, elle risque aussi d'occulter les opportunités offertes par la coopération. Dans un monde de plus en plus interconnecté, la capacité à bâtir des relations économiques fondées sur la confiance, le dialogue et la complémentarité sera essentielle à la réussite des deux nations.
L'avenir de l'industrie mondiale, et de l'industrie asiatique en particulier, ne se définira pas par une logique de domination unilatérale, mais par la capacité d'intégrer les compétences, les ressources et les marchés. La Chine et l'Inde, deux des principales économies émergentes, ont à la fois la responsabilité et l'opportunité de mener ce processus. Seul un équilibre entre concurrence et coopération permettra de bâtir un système économique plus résilient, inclusif et durable.
En ce sens, l'essor de l'Asie ne doit pas être interprété comme une course entre rivaux, mais comme un projet commun. Et au sein de ce projet, la relation entre la Chine et l'Inde n'est pas seulement une question bilatérale, mais un élément clé pour l'avenir de l'économie mondiale.
source : Strategic Culture Foundation via China Beyond the Wall