20/04/2026 lesakerfrancophone.fr  10min #311633

Les marchés peuvent se réjouir prématurément mais la prochaine phase sera probablement une guerre plus importante

Par Alastair Crooke - Le 18 avril 2026 - Source  Conflicts Forum

Nous entrons dans une nouvelle étape de cette guerre contre l'Iran et elle ne sera peut-être pas ce à quoi beaucoup s'attendent (en particulier les marchés financiers). Hier, Trump a déclaré, entre autres choses, qu'Ormuz était ouvert et que l'Iran avait accepté de ne plus jamais fermer Ormuz ; que l'Iran, avec l'aide des États-Unis, avait enlevé, ou était en train d'enlever, toutes les mines marines, et que les États-Unis et l'Iran travailleraient ensemble pour "extraire" l'uranium hautement enrichi (UHE) iranien. Trump a écrit :

Nous allons le faire ensemble. Nous allons entrer avec l'Iran, à un rythme tranquille, et descendre et commencer à creuser avec de grosses machines. Nous ramènerons tout cela très bientôt aux États-Unis.

Le président  avait déclaré vendredi que l'Iran avait accepté de remettre son stock d'uranium hautement enrichi.

Aucune de ces affirmations  n'était vraie. Soit Trump est en train de fabuler (s'en tenant à des fantasmes, tout en les croyant vrais) soit il manipule les marchés. Si cette dernière hypothèse est la bonne, alors c'est un succès. Le prix du pétrole a chuté et les marchés ont grimpé en flèche.  Apparemment, 20 minutes avant sa déclaration selon laquelle le détroit d'Ormuz était ouvert et ne se refermerait plus jamais, un pari de 760 millions de dollars sur le pétrole a été placé. Quelqu'un a "touché le jackpot".

Toutes ces turbulences ont créé beaucoup de confusion. Trump a également déclaré qu'une nouvelle série de pourparlers et un accord probable avec l'Iran se produiraient très bientôt, ce week-end. La probabilité de pourparlers est, elle aussi, fausse. L'agence de presse iranienne Tasnim rapporte que "la partie américaine a été informée via le médiateur pakistanais que nous [l'Iran] n'acceptions pas un deuxième round [de pourparlers]".

Dès le début du cessez-le-feu évoqué sous médiation pakistanaise, l'Iran était censé autoriser le passage quotidien d'un nombre limité de navires. Cependant, ils étaient toujours soumis aux conditions iraniennes de passage en transit.

Le résultat net des manipulations de Trump a été de faire en sorte que l'Iran réaffirme ses conditions existantes sur Ormuz, sur ses stocks d'uranium et sur son "droit à l'enrichissement" dans une définition plus stricte et moins flexible.

Les pourparlers d'Islamabad avaient déjà montré à l'Iran que son cadre en 10 points - initialement reconnu par Trump comme formant une "base viable" pour le début de négociations directes avec l'Iran - n'était en réalité pas reconnu comme tel. Le document iranien  a été écarté vers la fin de la journée, alors que les États-Unis pivotaient vers leurs pierres de touche clés pour leur victoire prévue : l'Iran abandonnant l'enrichissement d'uranium à perpétuité ; cédant aux États-Unis son stock de 430 kg d'uranium enrichi à 60%, et ouvrant Ormuz sans péage.

En bref, la position américaine ne fut qu'une répétition des anciennes exigences établies par Israël. L'expérience supplémentaire de la tromperie américaine de vendredi n'aura servi qu'à confirmer la conviction de l'Iran d'être continuellement sur ses gardes et de considérer cette confusion artificielle comme une possible diversion alors que les Etats-Unis continuent à planifier une escalade militaire.

L'Iran, en refusant ces demandes clés, a déclenché l'annulation soudaine, en fin de journée, de négociations à Islamabad, et a ainsi mis en évidence le contexte charnière derrière la "sortie" des États-Unis : Netanyahu était frustré. Très frustré.

"Comme [Netanyahu] le dit,"les médias", ce"méchant"commode et polyvalent, ont réussi à cimenter le récit selon lequel Israël a perdu la guerre [contre l'Iran]",  a écrit Ravit Hecht dans Haaretz :

Peu de gens comprennent le pouvoir d'un message court, net et sans équivoque - mieux que Netanyahu avec le manque de temps et l'érosion de sa réputation internationale. Netanyahu est désespéré de livrer au moins une réussite sans équivoque des objectifs ambitieux qu'il a proclamés au cours de la première semaine de la guerre - lorsque l'orgueil et l'adrénaline s'infiltraient encore dans chaque briefing gouvernemental.

Changement de régime à Téhéran ? Plus sur la table. Le vague objectif de "créer les conditions" d'un tel changement s'est évaporé. Mettre fin au programme de missiles balistiques de l'Iran semble maintenant extrêmement irréaliste ; les ministres de Netanyahu le reconnaissent également. Quant au réseau iranien de mandataires régionaux, son influence peut devenir plus cachée, mais peu croient qu'il peut être complètement démantelé.

Cela laisse une carte encore en jeu : l'uranium.

L'entourage de Netanyahu espère que, comme lors des crises passées, une pression croissante pourrait contraindre l'Iran à exporter son stock d'uranium enrichi. Netanyahu mise tout sur ce résultat - ou sur la possibilité qu'une nouvelle guerre puisse encore déstabiliser le régime.

C'est pourquoi le vice-président Vance - qui recevait presque toutes les heures des instructions de la Maison Blanche ou de Tel Aviv - a mis fin prématurément aux pourparlers. Un bref message de victoire net, dont dépend clairement l'avenir de Netanyahu, n'était pas sur le point d'émerger de futurs pourparlers.

L'avocat constitutionnel américain, Robert Barnes (qui est un ami de Vance),  rapporte dans une interview que :

Trump a commencé à montrer des signes de démence précoce en septembre 2025. Il confabule fréquemment, il perd régulièrement son sang-froid, déchaîne des diatribes hurlantes et est incapable de faire preuve de pensée critique. Et, selon Barnes, dans cet état Trump croit sincèrement que les États-Unis ont vaincu l'Iran et ne comprend pas les dommages économiques massifs que la fermeture du détroit d'Ormuz fait à l'économie mondiale.

En bref, Barnes dit que le délire de Trump selon lequel l'Iran est sur le point de capituler reflète son état mental altéré ; une altération de la compréhension de la "réalité" (une interprétation panglossienne que le secrétaire Pete Hegseth fait de son mieux pour renforcer).

Comme Netanyahu, Trump pense probablement aussi que la pression et encore plus de pression sur l'Iran pourraient donner le trophée de la Victoire triomphale consistant (au sens figuré) à agiter en l'air 430 Kg d'uranium enrichi que l'Iran serait contraint d'abandonner sous la pression économique ou qu'ils soient saisis de manière spectaculaire sur le terrain par les forces américaines.

Face à cette crise au cœur de la Maison Blanche, le vice-président Vance aurait (encore Barnes) travaillé fiévreusement en coulisses pour organiser une nouvelle réunion avec l'Iran à Islamabad - malgré le processus politique délibérément entravé par des attaques aériennes et terrestres israéliennes massives au Liban, tuant et blessant jusqu'à 1000 personnes (presque tous des civils) pendant les négociations de cessez-le-feu, ainsi que des attaques continues depuis que Trump aurait "interdit" à Israël d'attaquer le Liban au début du cessez-le-feu au Liban il y a deux jours.

Cependant, après de nombreux allers-retours du Pakistan et des messages circulant dans de nombreuses directions, "un responsable militaire iranien a déclaré que Téhéran avait lancé un dernier ultimatum aux États-Unis selon lequel l'Iran était prêt à lancer une opération militaire et des frappes de missiles sur les forces israéliennes attaquant le Liban, ce qui a [finalement] forcé Trump à déclarer un cessez-le-feu au Liban", déclenchant une grande colère en Israël. Les responsables israéliens étaient livides, se plaignant de n'avoir été informés qu'a posteriori.

On ne sait pas si Israël respectera ce cessez-le-feu (ils l'ont déjà violé). Netanyahu, tous les dirigeants de l'opposition israélienne et une grande majorité de l'opinion publique israélienne  sont liés par leur désir de poursuivre la guerre.

Les pourparlers d'Islamabad ont échoué, d'une part parce que les écarts entre les deux parties étaient infranchissables en une seule session et d'autre part parce que les parties avaient des visions différentes et contradictoires de la réalité sur le terrain. Les États-Unis ont apparemment entamé des négociations en partant de "l'hypothèse" que l'autre partie était déjà militairement détruite et désespérée.

L'Iran, en revanche, est entré dans les pourparlers avec la conviction qu'il en était sorti plus fort qu'après la guerre de 12 jours. Selon leur point de vue cela signifie que l'effet du contrôle d'Ormuz et de la mer Rouge n'a pas encore atteint le stade où l'équilibre de la douleur pouvait être considéré comme décisif en faveur de l'Iran - et n'avait certainement pas atteint le point où des concessions significatives de l'Iran pourraient être appropriées.

Source:  Ebrahim Mazizi, Chef de la Commission de la sécurité nationale du Parlement iranien

Quelle sera probablement la prochaine étape ? Eh bien  plus de guerre. Une guerre cinétique plus importante avec l'accent susceptible d'être mis sur une autre série massive de frappes de missiles sur la plupart des infrastructures civiles iraniennes (puisque les cibles israélo-américaine n'étaient destinées à survivre qu'à quelques jours de frappes).

Le 14 avril, le Conseil de sécurité de la Russie  a averti que "les négociations de cessez-le-feu pourraient être une couverture utilisée par Washington pour se préparer à une guerre terrestre [aussi] Les États-Unis et Israël peuvent utiliser les pourparlers de paix pour préparer une opération terrestre contre l'Iran, alors que le Pentagone continue d'augmenter le nombre de troupes américaines dans la région".

Trump a maintenant ajouté un nouveau front, destiné à maximiser davantage la douleur économique de l'Iran via des sanctions et des blocus. La Chine est la principale cible car, comme l'affirme le secrétaire au Trésor Scott Bessent, la Chine est le plus gros client de l'Iran pour le pétrole à prix réduit. Bessent affirme que la nouvelle dimension est l'équivalent financier des précédentes frappes cinétiques (militaires) américano-israéliennes sur l'Iran. Il a appelé cela une partie de "l'opération Economic Furor", une opération visant à couper les sources de revenus financiers de l'Iran, en particulier des ventes illicites de pétrole et des réseaux de contrebande.

Bessent a également déclaré que les États-Unis imposeraient des sanctions secondaires à tous les pays, entreprises ou institutions financières qui continuent d'acheter du pétrole iranien ou qui permettent à l'argent iranien de circuler sur leurs comptes. Il a décrit cela comme une "mesure très sévère". Bessent a explicitement averti que s'il était prouvé que des fonds iraniens transitaient par les comptes d'une banque, les États-Unis appliqueraient des sanctions secondaires.

Si cette annonce vise à contraindre la Chine à abandonner l'Iran pour qu'il capitule devant Israël et les États-Unis, cela constitue alors une erreur de lecture du terrain flagrante, concernant à la fois l'Iran et la Chine. Cela se retournera probablement contre Trump.

Cela constituera un autre front économique dans cette guerre et étendra la guerre économique au niveau mondial.

Il est probable que la Chine et la Russie comprendront cette déclaration comme une autre tentative américaine (après le blocus du Venezuela) de comprimer les lignes d'approvisionnement énergétique de la Chine. Ormuz reste toujours ouvert aux navires chinois. La tentative de blocus de Trump était la pression initiale, et maintenant il menace directement de sanctionner les banques et le commerce chinois.

Rétrospectivement, la guerre douanière de Trump sera considérée comme une cacahuète par rapport à la menace de frappe sur les lignes d'approvisionnement de la Chine.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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