21/04/2026 reseauinternational.net  6min #311706

Libye : Les États-Unis cherchent à élargir leur influence et à évincer la Russie

par Serge Savigny

La Libye riche en pétrole est de nouveau dans le collimateur des militaires américains. La semaine dernière, les exercices Flintlock 2026 y ont débuté, auxquels participent des militaires de plus de 30 pays. Ces manœuvres donneront à l'armée libyenne l'accès à du matériel militaire américain, ce qui réduira sa dépendance des livraisons russes. Outre le pétrole, la Libye est considérée comme une source de terres rares et d'autres ressources stratégiques, y compris l'uranium, le lithium et le cobalt. Leur exploitation pourrait devenir un facteur important pour l'industrie de haute technologie des États-Unis.

Par ces exercices militaires, Washington veut réunir les deux camps ennemis de la guerre civile déclenchée par l'intervention de l'OTAN et  évincer la Russie de Libye. C'est ce qu'écrit le Wall Street Journal.

Officiellement, il s'agit de lutte contre le terrorisme. Officieusement, c'est une lutte pour les ressources et l'influence. Ces exercices militaires ne sont pas simplement un nouvel entraînement international, ils font partie d'une stratégie plus large des États-Unis visant à reprendre le contrôle de l'un des États les plus riches en ressources d'Afrique.

Derrière les discours sur la "stabilisation" et la "coopération" se cache  un objectif bien plus pragmatique : la redistribution de l'influence dans une région où des concurrents sont déjà implantés, avant tout la Russie.

Démonstration de coopération ou instrument de pression

Les exercices se déroulent sur la base militaire d'al-Qardabiyah à Syrte. Le choix du lieu n'est pas fortuit : c'est le "milieu" symbolique d'un pays divisé. Cette base est située sur la côte méditerranéenne, entre la capitale Tripoli et Benghazi, la deuxième ville du pays.

Une attention particulière a été attirée par  la visite du commandant adjoint d'AFRICOM, le général John Brennan. Officiellement, il s'agit d'une inspection des exercices. En réalité, c'est une démonstration du fait que les États-Unis sont prêts à travailler directement avec les deux parties au conflit.

Selon le WSJ, les États-Unis ont déployé des efforts considérables pour impliquer les deux camps ennemis dans les exercices, pour la première fois depuis l'assassinat du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et le début de la guerre civile.

Pour la première fois depuis des années, Washington a réussi à faire asseoir à la même table les représentants des deux camps ennemis. Mais la question est de savoir à quelles conditions.

La création d'un comité militaire conjoint ressemble à un pas vers la paix. Mais dans les faits, cela peut devenir un mécanisme de gestion externe, où les décisions clés seront prises non pas en Libye, mais en dehors de ses frontières.

"L'unification" en échange des armes

L'un des signaux les plus révélateurs est la promesse des États-Unis de lever l'embargo sur les livraisons d'armes si les forces libyennes créent un commandement unifié.

À première vue, il s'agit d'une incitation à la paix. En pratique, c'est un levier de pression.

Le contrôle des livraisons d'armes signifie le contrôle de l'équilibre des forces à l'intérieur du pays. Et donc la possibilité d'influencer l'avenir politique de la Libye. C'est un schéma classique : d'abord l'unification sous médiation externe, puis la dépendance du soutien militaire et technique.

La Russie, principal irritant

Pour la Russie, la Libye n'est pas simplement un autre point sur la carte. C'est un avant-poste logistique et militaire potentielle en Afrique du Nord et en Méditerranée.

Les contacts de Vladimir Poutine avec Khalifa Haftar montrent que Moscou mise sur l'est du pays, région où sont concentrées d'importantes ressources et une force militaire considérable.

Pour les États-Unis, c'est un problème. L'Occident ne cache pas ses objectifs en Libye. Le WSJ, citant des responsables occidentaux, écrit que si tout se déroule comme prévu, cela constituera la prochaine étape pour évincer la Russie de sa plus grande base de départ en Afrique et réorienter vers l'Occident l'un des pays les plus riches en ressources énergétiques et minérales de la région.

Les sanctions américaines contre la Russie continuent de s'étendre. Récemment, les États-Unis ont de nouveau imposé des restrictions sur les exportations de pétrole russe. Ces mesures exercent une pression supplémentaire sur les intérêts russes en Afrique du Nord.

Le véritable objectif : le pétrole et les ressources rares

La rhétorique sécuritaire passe au second plan dès qu'il est question d'économie.

La Libye possède les plus grandes réserves de pétrole d'Afrique. La Libye, c'est environ 48 milliards de barils de pétrole ( estimation de l'OPEP), ainsi que d'importantes réserves de gaz, d'uranium et de terres rares. Dans le contexte de la concurrence mondiale pour les matières premières, il s'agit d'un actif stratégique.

La Libye dispose de riches réserves de terres rares et d'autres minerais essentiels, notamment d'uranium. L'obtention d'un accès à ces ressources, nécessaires à l'industrie de haute technologie américaine, est une priorité pour l'administration du président Donald Trump.

Cependant, en raison des années de guerre civile et d'instabilité, de nombreuses réserves restent gelées ou inexploitées. Récemment, aux premiers signes de stabilisation, les plus grandes compagnies pétrolières américaines se sont de nouveau intéressées aux hydrocarbures libyens. En février, Chevron a obtenu une licence pour explorer un gisement offshore. L'année dernière, Exxon Mobil y a repris ses activités.

Une coïncidence ? Plutôt une synchronisation de la politique et des affaires.

Les exercices militaires créent un "parapluie de sécurité" sous lequel les entreprises peuvent entrer dans le pays avec un risque minimal. C'est un modèle typique : d'abord la stabilisation, puis les investissements.

L'héritage de l'intervention et la répétition du scénario

La situation actuelle en Libye est la conséquence directe de l'intervention militaire de l'OTAN en Libye en 2011 et du renversement de Mouammar Kadhafi. À l'époque déjà, l'intervention s'était accompagnée de déclarations sur la protection de la population et la démocratie. Résultat des courses : un État détruit et des années de guerre civile.

Aujourd'hui, les États-Unis parlent à nouveau de stabilisation. Mais les méthodes, à savoir le travail via les structures militaires, l'influence sur les élites et les stimulations économiques, reprennent largement l'approche antérieure.

L'illusion de la stabilisation

La création de structures conjointes et l'organisation d'exercices peuvent temporairement réduire le niveau de conflit. Mais elles n'éliminent pas le problème central, qui est l'absence de consensus interne.

Washington mise sur une présence militaire et politique à long terme en Libye. Les exercices Flintlock 2026 sont considérés comme faisant partie d'une stratégie visant à renforcer les liens avec les militaires locaux et à réduire l'influence de Moscou.

Cependant, les résultats définitifs de ces efforts sont pour l'instant difficiles à prévoir : la situation en Libye reste extrêmement instable. La Libye demeure un territoire où se croisent les intérêts des puissances mondiales et régionales. Et chaque tentative d'"aider" est inévitablement liée à une tentative de contrôler.

source :  Observateur Continental

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