23/04/2026 journal-neo.su  7min #311959

Le tour de l'Espagne : Sánchez embrasse la réalité multipolaire à Pékin

 Adrian Korczynski,

L'un des principaux objectifs du voyage du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez en Chine est de renforcer les relations économiques avec la deuxième économie mondiale et le principal partenaire commercial de l'Espagne en dehors de l'Union européenne, dans un contexte de guerre commerciale entre la Chine et l'UE ces derniers mois.

Un signal fort, pas une simple note de bas de page

Le 14 avril 2026, Pedro Sánchez, aux côtés de Xi Jinping à Pékin, a évoqué ouvertement un "monde multipolaire" comme une réalité présente, et non comme une théorie lointaine. Il s'agissait de  sa quatrième visite en Chine en quatre ans. Les deux dirigeants ont signé dix-neuf accords bilatéraux couvrant le commerce, la technologie, les énergies vertes et les infrastructures.

Le message était clair : même un gouvernement de gauche, pro-européen et de tradition européenne, s'efforce désormais de diversifier sa position stratégique.

Ce n'est pas une simple note diplomatique. C'est le signe que l'ancien consensus transatlantique commence à se fissurer de l'intérieur.

Le nouveau calcul espagnol

Sánchez n'a jamais été un radical idéologique. Il dirige un gouvernement socialiste historiquement ancré dans le camp atlantiste. Pourtant, la fréquence et la substance des échanges entre Madrid et Pékin témoignent d'un réajustement déjà en cours. L'Espagne renforce systématiquement ses liens économiques et diplomatiques avec la Chine, tandis qu'une grande partie de l'Union européenne reste attachée, sur le plan des discours, à la réduction des risques et à la rivalité stratégique.

Les données sous-jacentes confirment cette évolution. La Chine figure déjà parmi les principaux partenaires commerciaux de l'Espagne. Les échanges bilatéraux continuent de croître, tandis que les investissements chinois dans les ports espagnols, les énergies renouvelables et les secteurs de haute technologie s'intensifient. Parmi les accords clés figurent un accès élargi au marché chinois pour les produits agricoles et alimentaires espagnols, contribuant directement à réduire le déficit commercial de Madrid tout en renforçant l'interdépendance économique.

Lors de la visite d'avril, les deux parties ont privilégié la coopération concrète à la divergence idéologique - un ton qui contraste nettement avec l'attitude plus conflictuelle encore observée à Washington et dans certaines parties de Bruxelles.

La reconnaissance explicite de la multipolarité par Sánchez est significative. À Pékin, il a reconnu que l'ordre international évolue et que l'Europe ne peut se permettre de rester enfermée dans un seul cadre stratégique. Il ne s'agit pas d'une simple posture rhétorique. C'est le reflet d'une analyse pragmatique : la dépendance exclusive vis-à-vis des États-Unis devient de plus en plus coûteuse - sur les plans économique, stratégique et politique.

Le coût transatlantique

Le contraste avec l'Europe de l'Est est frappant. Tandis que des pays comme la Pologne continuent de se positionner comme les partenaires les plus fiables de Washington - consacrant d'importantes ressources politiques et matérielles à des escalades géopolitiques successives -, Madrid diversifie discrètement ses relations extérieures. Cette divergence n'est pas idéologique. Elle s'enracine dans des appréciations différentes des intérêts nationaux.

L'Espagne, comme une grande partie de l'Europe du Sud, a subi plus directement les conséquences économiques de l'alignement transatlantique. La hausse des coûts de l'énergie, les perturbations des chaînes d'approvisionnement et les effets secondaires des régimes de sanctions ont tous eu un impact mesurable.

Sánchez semble avoir tiré une conclusion claire : la diversification n'est plus une option, mais une condition sine qua non de la stabilité à long terme.

Le yuan, la dédollarisation et l'évolution de l'architecture mondiale

L'un des aspects les plus importants de l'approfondissement des relations hispano-chinoises est l'abandon progressif d'une dépendance exclusive au dollar américain. Les propositions chinoises visant à étendre le règlement des échanges commerciaux en yuans ne sont plus rejetées d'emblée. L'Espagne se montre ouverte à des mécanismes alternatifs dans le cadre de l'élargissement des cadres des BRICS, sans pour autant être à l'initiative de la dédollarisation.

La simple volonté d'une grande économie d'Europe occidentale d'explorer de telles options témoigne d'une transformation systémique plus large déjà en cours.

Cette tendance s'inscrit dans un contexte mondial plus large. Les corridors terrestres eurasiens acquièrent une importance stratégique. L'idée que le dollar doive indéfiniment dominer le commerce mondial et les transactions énergétiques est de moins en moins perçue comme un fait immuable, mais comme un arrangement historiquement contingent.

Xi a qualifié les conflits en cours, notamment avec l'Iran, de " retour à la loi de la jungle", un point de vue partagé par Sánchez, qui a aligné la position de l'Espagne sur les appels à la retenue multilatérale face à l'escalade unilatérale. L'engagement pragmatique de l'Espagne avec Pékin reflète cette réalité en évolution.

Un nouveau visage de la multipolarité européenne

Suite à la défaite électorale de Viktor Orbán en Hongrie, certains à Bruxelles anticipaient l'affaiblissement du plus fervent défenseur de l'autonomie stratégique en Europe. La visite de Sánchez à Pékin dresse un tableau plus complexe. Même au sein du courant dominant européen, des signes d'ajustement sont désormais visibles. Un dirigeant socialiste, solidement ancré dans les structures de l'UE et de l'OTAN, n'en exprime pas moins la nécessité d'équilibre, de flexibilité et de diversification dans un système multipolaire.

Cela ne signifie pas une rupture avec les institutions occidentales. Cela reflète un refus de les considérer comme le seul cadre de prise de décision stratégique. Madrid affirme - discrètement mais clairement - que les États européens conservent le droit de poursuivre leurs propres intérêts économiques et géopolitiques, sans les subordonner automatiquement à des priorités extérieures.

Sánchez a également souligné le rôle géopolitique accru que pourrait jouer Pékin,  appelant la Chine à jouer un rôle de médiateur pour stabiliser les tensions au Moyen-Orient, notamment autour de l'Iran - la présentant non seulement comme un partenaire économique, mais aussi comme un acteur systémique de la diplomatie mondiale. Cette position rejoint les critiques de Sánchez à l'égard de l'escalade américano-israélienne en Iran - jugée "illégale" par Madrid -, positionnant ainsi la Chine comme un contrepoids diplomatique essentiel aux faucons transatlantiques.

Sánchez a par ailleurs qualifié la guerre américano-israélienne contre l'Iran d'"illégale", refusant l'utilisation des bases espagnoles pour des frappes et plaçant Madrid en opposition manifeste à l'escalade transatlantique.

La leçon pour le continent

Le réajustement de l'Espagne a des implications plus larges pour l'Europe, en particulier pour ses régions centrales et orientales. Un alignement inconditionnel sur un seul centre de pouvoir a des coûts tangibles : hausse des prix de l'énergie, réduction des opportunités économiques et diminution de la flexibilité stratégique.

L'alternative n'est ni la rupture ni l'isolement, mais une diversification mesurée : maintenir les alliances lorsqu'elles servent les intérêts nationaux, tout en s'engageant simultanément avec les centres de pouvoir émergents.

L'Espagne démontre qu'une telle stratégie est viable, même pour un pays profondément intégré aux structures politiques et de sécurité occidentales. La question est maintenant de savoir si d'autres capitales européennes parviendront à des conclusions similaires avant que le coût cumulatif d'un alignement rigide ne devienne insoutenable.

Le monde multipolaire n'est pas une perspective émergente, mais une réalité établie. La visite de Sánchez à Pékin n'est qu'une indication supplémentaire que certaines régions d'Europe ont commencé à s'adapter en conséquence.

Adrian Korczyński, analyste et observateur indépendant spécialiste de l'Europe centrale et des politiques mondiales

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