23/04/2026 arretsurinfo.ch  22min #311976

Conspiracy Watch: L'anticomplotisme au service du pouvoir politique

Par Laurent Dauré

Conspiracy Watch #5 : une expertise biaisée au service de l'impérialisme américain

Par  Laurent Dauré

Laurant Doré

Conspiracy Watch malmène les questions internationales et la géopolitique avec un art consommé du deux poids, deux mesures. Le site dirigé par Rudy Reichstadt est intarissable sur la désinformation et les ingérences — y compris imaginaires — émanant des pays dans le collimateur des États-Unis et occulte ou relativise leurs pendants occidentaux. Participant à une entreprise de nature propagandiste, les complotologues "de référence" s'acharnent sur le mouvement anti-impérialiste et ses acteurs. Leur biais les conduit parfois à diffuser eux-mêmes fausses informations et théories du complot. Également pro-israéliens, ils pratiquent copieusement l'amalgame infamant entre antisionisme et antisémitisme. Seuls Donald Trump et le génocide à Gaza (qu'ils nient) ont été en mesure de tempérer un peu leur défense de Washington et de Tel-Aviv.

Pour la complotologie dominante, le monde du xxie siècle est simple. Il y a le camp du bien, celui des "démocraties libérales" : les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et plus globalement les pays membres de l'Union européenne (moins la Hongrie et un ou deux autres), le Japon, le Canada, l'Australie, Israël... Et le camp du mal, constitué des "dictatures illibérales" : la Russie, la Chine, l'Iran, le Venezuela, Cuba, le Nicaragua, la Corée du Nord, l'Algérie et bien sûr tous les "régimes" qui ont été renversés militairement par ou avec l'aide des puissances occidentales (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie). Quant aux États un brin autoritaires mais alliés de l'Ouest — Arabie saoudite, Égypte, Colombie (avant l'élection de Gustavo Petro en 2022), Maroc, Rwanda... —, il convient de regarder ailleurs. Les nombreuses autres nations peuvent être traitées comme quantité négligeable si elles ne contestent pas la prééminence de l'Occident.

Il va sans dire que les gouvernements des "démocraties libérales" ne se livrent ni à la désinformation ni au complotisme — sauf lors de parenthèses fâcheuses de type trumpiste ou bibiste — et ne se mêlent des affaires d'autres pays qu'avec des intentions louables. Par contre, les "dictatures illibérales" affabulent, trompent et intoxiquent massivement, les plus puissantes d'entre elles pratiquant sans cesse l'ingérence dans les délicates sociétés démocratiques afin de les déstabiliser. En somme, l'Occident éclairé et bienveillant se trouve agressé tous azimuts par les forces machiavéliques du Sud global.

Nous forçons certes un peu le trait mais cette vision manichéenne est très proche de l'univers idéologique de l'anticomplotisme officiel, dont Conspiracy Watch incarne l'étalon en France. Si un pays voit des partis différents alterner à sa direction, même si les politiques appliquées — ou du moins leurs effets — sont très similaires et la bourgeoisie toujours bien servie par celles-ci, alors c'est une démocratie libérale (et pas une ploutocratie). Si un pays n'a pas l'heur de plaire à Washington et à ses vassaux, alors c'est un "État voyou" à neutraliser par différents moyens plus ou moins violents : pressions, déstabilisations, sanctions, interventions militaires.

Les pays considérés comme des adversaires, voire des ennemis, par le bloc euro-atlantiste peuvent légitimement faire l'objet de critiques de différentes natures - la gauche anti-impérialiste et anticapitaliste en produit elle-même -, mais le bilan calamiteux de l'interventionnisme occidental devrait amener à un profond aggiornamento quant aux méthodes et aux discours dominants en matière de politique étrangère. Le solutionnisme coercitif et belliqueux de l'Ouest, le vaste "reste du monde" en est las. Mais pour Conspiracy Watch et ses semblables, défenseurs du statu quo impérial, il est hors de question d'examiner rationnellement la contribution des puissances occidentales aux malheurs de l'humanité, et a fortiori d'envisager une " désoccidentalisation" du monde. Washington doit continuer de régenter la planète en contraignant par le marché et/ou la force les nations récalcitrantes à suivre la voie de la "liberté" et de la "démocratie".

Le cauchemar américain

Selon  les termes de Rudy Reichstadt, les États-Unis appartiennent au club raffiné des "démocraties libérales politiquement stables, garantissant les libertés publiques fondamentales, dotées de contre-pouvoirs efficients, d'une presse plurale et d'un État de droit authentique". Le clan géopolitique formé par ces oasis démocratiques s'appelle "le monde libre", une expression qu'il emploie sans ironie aucune ( ici ou  ). Sa grille de lecture pour les affaires internationales semble directement provenir de la guerre froide, avec un affrontement entre deux blocs antagonistes. D'un côté, les forces de la lumière emmenées par Washington, de l'autre, celles des ténèbres, dominées par Moscou, Pékin et Téhéran. Il est décidément difficile de ne pas caricaturer une pensée caricaturale.

Les dizaines d'interventions militaires illégitimes et de coups d'État fascistes dont le gouvernement US fut l'instigateur entre 1945 et 1991 (Corée, Iran, Guatemala, Vietnam, Laos, Cambodge, Haïti, Congo, Brésil, Cuba, Indonésie, Chili, Salvador, Nicaragua, Panama, Irak, etc., etc.), généralement au nom de la lutte contre le communisme, glissent sur Rudy Reichstadt comme l'eau sur les plumes d'un canard. Cette histoire sombre des États-Unis est pourtant solidement documentée, par exemple dans le livre fort complet de William Blum, Les Guerres scélérates : les interventions de l'armée américaine et de la CIA depuis 1945 (Parangon, 2004) - publié pour la première fois en anglais en 1995, cet ouvrage a fait l'objet de sept rééditions.

La fondation Ibon, basée aux Philippines, dont les travaux sont respectés jusqu'au sein de l'OCDE,  estimait en 2024 que les agressions militaires dont la responsabilité incombe aux États-Unis ont causé 23,2 millions de morts depuis 1946, soit une moyenne de 300 000 décès par an.

Dans un  article du Monde diplomatique, Benoît Bréville fait un clair état des lieux de la situation impérialiste en 2026 : "Malgré la montée en puissance de l'Asie, le monde continue à tourner autour du même axe. Les États-Unis dictent l'agenda mondial en promouvant des gouvernements amis, en faisant tomber des adversaires, en s'emparant des ressources d'autres pays, par l'intimidation, le chantage ou la force. Comme ils l'ont toujours fait. Les États-Unis ont été impliqués dans 392 interventions militaires à l'étranger entre 1776 et 2019, dont plus de 200 depuis 1945, 114 depuis la fin de la guerre froide et 72 depuis l'an 2000."

Comme tous les atlantistes de cœur, Rudy Reichstadt paraît indifférent à l'Everest de souffrances causées par Washington. Même l'usage de la bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale trouve grâce à ses yeux. Dans L'Opium des imbéciles, il évoque la pulvérisation des villes d'Hiroshima et Nagasaki en août 1945 en disant que les deux bombes A ont permis "d'épargner des vies américaines en précipitant la capitulation du Japon" (p. 142). Il adopte ainsi la justification  trompeuse de l'administration Truman et se garde bien de mentionner le nombre de victimes : 214 000 morts, dont 38 000 enfants ( source).

En ce qui concerne les guerres de Washington post-11-Septembre (Afghanistan, Pakistan, Irak, Syrie, Yémen, Somalie), le programme "Costs of War" de l'université Brown aux États-Unis évalue qu'elles ont causé de façon directe et indirecte au moins 4,5 millions de morts. Les chercheurs ont également calculé le nombre de déplacés du fait de ces interventions militaires : entre 38 et 60 millions de personnes. Ces multiples fléaux made in USA n'ont pas suscité le centième de l'indignation qu'exprime l'équipe de Conspiracy Watch à propos de l'invasion russe de l'Ukraine.

Il faut ajouter à la sinistre comptabilité les  victimes du génocide à Gaza, le nombre de Palestiniens tués depuis le 7 octobre 2023 étant probablement d'ores et déjà supérieur à 100 000, pour 70 % des femmes et des enfants (la population de l'enclave était de 2,2 millions). Une étude publiée dans la revue médicale britannique The Lancet en juillet 2024 envisageait un  bilan réel proche de 200 000 morts. Si c'est bien l'armée israélienne qui commet les massacres, les dépenses militaires sont couvertes à hauteur de  70 % par les États-Unis et ceux-ci — sous la direction des administrations Biden et Trump — apportent leur plein soutien diplomatique à l'entreprise exterminatrice de Tel-Aviv, pesant de tout leur poids pour que l'impunité soit garantie aux criminels de guerre.

Autre sujet qui laisse de marbre les complotologues : les conséquences dramatiques des "mesures coercitives unilatérales" prises par les puissances occidentales. Des extrapolations basées sur une  étude publiée dans le Lancet en août 2025 ont établi que ce qu'on appelle communément les sanctions pouvaient être responsables de 38 millions de morts sur la période 1970-2021 (152 pays ciblés), les effets les plus meurtriers provenant des mesures décidées à Washington. Pour la décennie 2012-2021, le bilan annuel des sanctions unilatérales est de 564 000 morts, plus de la moitié des victimes étant des enfants de moins de cinq ans.

Les États-Unis appuient leur domination sur un  réseau de 800 bases militaires à l'étranger, réparties dans plus de 70 pays. À titre de comparaison, la Russie et la Chine en ont une vingtaine à elles deux, soit quarante fois moins. Pour l'année 2026, le budget de l'armée US approuvé par le Congrès est de 901 milliards de dollars, ce qui représente plus d'un tiers des dépenses militaires mondiales. Il faut additionner les budgets des dix pays suivants dans le  classement pour atteindre ce niveau (voir aussi la rubrique " Imperial Power" du site du Global Inequity Project). Donald Trump  réclame un budget de 1 500 milliards de dollars pour 2027, soit une augmentation de 66 %.

Dans la pensée géopolitique de Conspiracy Watch, le militarisme brutal de la nation définie par ses propres dirigeants, républicains et démocrates confondus, non seulement comme " exceptionnelle" mais aussi " indispensable", représente un tel atout pour l'Occident qu'il faut le protéger contre la critique. Le messianisme impérial des États-Unis a été bien  résumé en 1998 par Madeleine Albright, ancienne secrétaire d'État du président démocrate William Clinton : "Si nous devons utiliser la force, c'est parce que nous sommes l'Amérique ; nous sommes la nation indispensable. Nous sommes debout et nous voyons plus loin dans l'avenir que les autres pays, et nous voyons le danger pour nous tous." Elle plaidait alors pour une diplomatie agressive vis-à-vis de Bagdad. En 1996, alors ambassadrice US aux Nations unies, elle défend l'étranglement de l'Irak par les sanctions internationales,  déclarant sur la chaîne CBS que la mort estimée de 500 000 enfants du fait de cette politique constituait "une décision très difficile" mais que "cela en va[lait] la peine".

La preuve par l'Indonésie

Pour Rudy Reichstadt, il n'est pas opportun de s'appesantir sur le bilan macabre de l'impérialisme états-unien. Toutes les interventions militaires et ingérences menées sous le prétexte de la lutte contre l'Union soviétique et "le communisme" bénéficient en particulier d'une excuse générale. Évoquant incidemment dans L'Opium des imbéciles ce qu'il appelle lui-même "l'opération de déstabilisation de l'Indonésie" conduite par la CIA — et le Pentagone — à la fin des années 1950, il dispense sa grâce à Washington : "aussi contestable qu'on puisse juger cette ingérence américaine dans les affaires d'un autre pays, elle était, dans le contexte de la guerre froide, admise comme compatible avec les intérêts nationaux du peuple américain (il s'agissait d'affaiblir le gouvernement de Soekarno en raison de son tropisme pro-soviétique)" (p. 144). Ou comment accorder du crédit à la paranoïaque " théorie des dominos", prétexte à la sauvagerie de la Maison Blanche hier comme aujourd'hui.

Ce qui était recherché en Indonésie c'était, d'une part, le renversement de Soekarno (1901-1970), qui avait mené la lutte pour l'indépendance face au colonialisme néerlandais, devenu ensuite l'une des principales voix du  mouvement des non-alignés, d'autre part, la neutralisation du Parti communiste indonésien (PKI), qui comptait deux millions de membres en 1955 et dont l'influence était croissante. Rudy Reichstadt admet que le "bilan humain de la guerre civile en Indonésie [est] effroyable" (plus de 30 000 morts selon les sources gouvernementales) et que les États-Unis y ont joué un "rôle ô combien contestable" (p. 145), mais il ne dit rien de la suite de l'histoire.

Or, le président Soekarno fut finalement mis à l'écart au milieu des années 1960 par "l'homme de Washington", le général Soeharto, qui mena une répression sanglante contre le PKI et tout ce qui s'y apparentait de près ou de loin (les familles, enfants compris, des suspectés communistes furent tuées en masse). Bilan de l'extermination, menée principalement par une armée indonésienne formée et aiguillonnée par les États-Unis : entre 500 000 et un million de morts sur la période 1965-1969.

Dans leur livre publié en 1979, Économie politique des droits de l'homme : La " Washington Connection" et le fascisme dans le tiers monde, Noam Chomsky et Edward Herman affirment qu'il s'agissait alors du "second des deux plus grands holocaustes du xxe siècle" (p. 225 de l'édition française sortie en 1981), commis avec le large assentiment de l'establishment politique et médiatique états-unien. Des documents déclassifiés en 2017 ont  établi que Washington avait une connaissance détaillée des massacres en cours et les approuvaient. L'ambassade US à Jakarta a même fourni à l'armée indonésienne une  liste de 5 000 membres du PKI qui a été utilisée pour la purge. Sur ces événements, le  livre de l'historien Geoffrey Robinson The Killing Season (2018) est hautement éclairant.

Jakarta, sous le régime ami de l'Occident de Soeharto, continua sur sa trajectoire sanglante en envahissant en 1975 le Timor oriental, petit pays situé dans la moitié est de l'île de Timor, l'autre partie étant indonésienne. L'agression militaire, toujours sous la bannière de la lutte contre le communisme, visait à renverser le gouvernement mené par le parti réformiste Fretilin (voir Économie politique des droits de l'homme, p. 151-219). La guerre et l'occupation qui s'en suivit (1975-1999) firent 180 000 morts, soit un quart de la population. Là encore Washington et les médias serviles acquiescèrent, soutenant la dynamique fasciste à l'œuvre. Les entreprises états-uniennes se trouvèrent fort à leur aise dans l'Indonésie de Soeharto, qui resta au pouvoir pendant trente et un ans.

Le plus grand pourvoyeur de violence dans le monde

Parmi la très longue liste des ingérences états-uniennes dans les pays du tiers monde pendant la guerre froide, on se demande laquelle ne serait pas absoute par Rudy Reichstadt sous l'étiquette complaisante "admise comme compatible [par qui ?] avec les intérêts nationaux du peuple américain". Pour le complotologue, il est inconvenant de concentrer ses critiques sur ce que Martin Luther King  désignait en 1967, dans le contexte de la guerre du Vietnam, comme le "plus grand pourvoyeur de violence dans le monde aujourd'hui" : le gouvernement des États-Unis d'Amérique. Mais la légèreté et l'attitude exonératrice auxquelles il recourt pour traiter de l'impérialisme US et de ses effets criminels s'appliquent également aux événements postérieurs à la disparition de l'Union soviétique.

Le directeur de Conspiracy Watch laisse entendre que l'intense interventionnisme du xxe siècle serait de l'histoire ancienne,  écrivant par exemple en 2017, à propos de la politique agressive de la Maison Blanche au Venezuela que ceux qui "ne veulent y voir qu'une répétition des manœuvres de Washington en Amérique latine pendant la Guerre froide" le font "par antiaméricanisme". Et il poursuit : "Sauf que le contexte a changé. Les États-Unis ne craignent plus qu'un régime satellite de l'URSS s'installe dans leur backyard pour la bonne et simple raison qu'il n'y a plus d'URSS et que la Russie de Poutine est loin de représenter une menace stratégique d'une intensité comparable".

Nous reviendrons plus loin sur le cas du Venezuela (chapitre 8), qui montre que l'impérialisme états-unien n'est nullement désuet, quoi qu'en disent les complotologues antichavistes. Le bloc soviétique n'est plus, mais l'interventionnisme agressif de Washington perdure. Tout pays qui, du point de vue du "parti de la guerre" (war party), se met en travers du chemin de l'hégémonie US, doit être brisé ou subverti. Selon le professeur de civilisation américaine Pierre Guerlain, ce bloc  regroupe "tous ceux, dans les deux partis, qui préfèrent la guerre à la diplomatie".

Anti-anti-impérialisme

Si le biais pro-américain de Rudy Reichstadt ne s'exprimait pas dans son activité complotologique, on pourrait se dispenser de l'examiner ici, mais dès qu'il traite de sujets géopolitiques, l'atlantisme se manifeste assez grossièrement. Cela se traduit en particulier par une hostilité à l'égard de l'anti-impérialisme, qu'il  décrit comme une "toile élimée", quelque chose d'obsolète en somme. Ceux qui critiquent la politique étrangère et les interventions militaires des puissances occidentales sont prioritairement ciblés, on scrute à la loupe — souvent déformante — leurs propos et actions. Les thuriféraires de la suprématie états-unienne sont par contre épargnés, quel que soit le volume de fake news et de théories du complot qu'ils produisent.

Rudy Reichstadt  mentionne "l'antiaméricanisme" comme le principal facteur historique et géopolitique du degré d'adhésion aux théories du complot dans un pays et définit celui-ci comme la manifestation d'"une histoire compliquée avec les États-Unis, avec l'hégémonie américaine, ou occidentale en tout cas". Cette domination étant opportune de son point de vue, les "histoires compliquées" se trouvent d'emblée délégitimées. L'hégémonie américaine est justifiée, ceux qui la contestent en Occident, voire la combattent, sont des "tyrannophiles", un terme qu' affectionne le directeur de Conspiracy Watch pour calomnier les anti-impérialistes.

Rudy Reichstadt a exprimé à plusieurs reprises son aversion pour "cette vieille passion française qu'est l'antiaméricanisme paranoïaque" (L'Opium des imbéciles, p. 68). Comme Bernard-Henri Lévy affirmant que "l'anti-américanisme est une métaphore de l'antisémitisme" (Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007, p. 265), Rudy Reichstadt  pratique l'art de l'amalgame venimeux : "De même que"l'antisionisme est la permission d'être démocratiquement antisémite" (Jankélévitch), l'antiaméricanisme offre la possibilité d'être complotiste en toute bonne conscience", c'est une "vieille, tenace et mesquine  passion française" qui se trouve " [n]ichée dans notre inconscient collectif". Idem lorsque Conspiracy Watch  dresse la liste de "toutes les passions tristes du Vieux Continent : xénophobie, antiaméricanisme, antisémitisme, haine du libéralisme". L'"antiaméricanisme" se trouve enserré entre deux formes de discrimination punies par la loi... Au passage, on notera, entre autres, l'absence du colonialisme dans cette liste qui se veut complète ("toutes").

Dans une note de février 2015 pour la fondation Jean-Jaurès, Rudy Reichstadt affirme que "le foyer le plus dynamique de diffusion de théories du complot sur le web francophone — à la fois par le rythme et le volume de sa production et par la diversité des thématiques qu'elle embrasse — oscille entre deux pôles constitués par la dénonciation hyperbolique de la puissance américaine et par celle d'un"sionisme" largement chimérique". Le fait que le directeur de Conspiracy Watch nourrisse personnellement un rejet épidermique à la fois de l'anti-impérialisme et (on le verra plus loin) de l'antisionisme ne constituerait-il pas un facteur explicatif du type d'anticomplotisme restreint qu'il pratique ?

Son aveuglement à la réalité de la pratique impérialiste du pouvoir est partagé par Tristan Mendès France, qui a  affirmé sur son compte Twitter en septembre 2022 (nous soulignons) : "Pour le moment les usa n'annexent pas des parties entières de territoires souverains. L'impérialisme est actuellement russe." Pour un rappel basique quant à la définition du terme "impérialisme", consultons Le Robert : "Politique d'un État visant à réduire d'autres États sous sa dépendance politique ou économique." Ne pas reconnaître et nommer l'impérialisme archétypal des États-Unis, c'est faciliter son emprise.

Vive l'Otan !

Au sujet de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord, instrument militaire impérialiste sous domination écrasante des États-Unis, vous n'entendrez que du bien de la part des complotologues.

Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France ont consacré un  épisode de "Complorama" au thème "L'Otan dans l'imaginaire complotiste". Il ne contient pas la moindre réserve quant aux actions de l'Alliance atlantique depuis sa création (il y a pourtant  matière). Le directeur de Conspiracy Watch adopte plutôt le registre de la réclame : "C'est une organisation de sécurité collective à but défensif. C'est un cadre d'action, l'Otan, c'est pas une entité dotée de sa propre volonté politique. L'Otan, elle appartient à ses États membres qui prennent leurs décisions par consensus. [...] la population totale des États membres de l'Otan avoisine le milliard de personnes, donc c'est la plus importante organisation de défense collective de pays démocratiques" (à 2 min 54). Vu de Serbie, d'Afghanistan ou de Libye, le caractère défensif de cette alliance politico-militaire doit moins sauter aux yeux.

Dans un échange contradictoire avec l'auteur et humoriste Bruno Gaccio sur Twitter en octobre 2022, Tristan Mendès France  montre bien que la critique radicale de l'Otan (et de l'Union européenne) et a fortiori la proposition d'en sortir constituent une ligne rouge à ses yeux : "Concrètement les partis que je considère extrémistes sont ceux par exemple qui veulent détricoter l'Europe ou se défaire de la protection de l'OTAN, au moment où le monde devient de plus en plus instable suite à l'invasion russe." Il  ajoute plus loin : "Face à la situation actuelle, je ne vois pas d'autre protection qu'une Europe forte et l'OTAN (même si une défense européenne serait bcp [beaucoup] mieux)."

Pour promouvoir l'épisode de "Complorama" sur son compte X, Tristan Mendès France  utilise une méthode courante chez les complotologues, à savoir délégitimer de façon globale la critique d'une institution en gonflant l'importance de ses versions les moins sérieuses tout en les ridiculisant : "Vous y apprendrez notamment que cette organisation répand des chemtrails ou a introduit des substances toxiques militaires dans les vaccins Pfizer." Le contenu de l'émission est dans la même veine sophistique, celle de " l'homme de paille". L'Otan suscite des fantasmes, donc ceux qui la critiquent font le jeu des conspirationnistes et de Moscou. Voilà en somme la (para)logique des complotologues.

Aucune des opérations militaires de l'Otan ne semble susciter la moindre opposition de la part du partenaire de Rudy Reichstadt, que ce soit la première d'envergure avec les  bombardements de 1995 en Bosnie-Herzégovine ou son  intervention en Libye en 2011. Dans une émission des "Déconspirateurs", approuvant manifestement l'opération contre Tripoli, Tristan Mendès France ne  trouve rien de mieux à dire à propos du lynchage à mort de Mouammar Kadhafi : "Ça aurait été mieux qu'il passe devant des tribunaux." Selon son logiciel idéologique, il est évidemment inconcevable que ce soit Hillary Clinton, Nicolas Sarkozy ou David Cameron qui aient à subir la justice internationale pour l'agression militaire de la Libye.

Ce texte est un extrait du chapitre 5 de  L'Anticomplotisme officiel : une idéologie au service de l'ordre établi, paru aux Éditions Critiques en avril 2026. Il s'agit du premier des quatre chapitres inédits consacrés au traitement de l'international par Conspiracy Watch. Préfacé par Denis Robert, le livre a utilisé comme matière première la série d'articles publiés par Blast en 2023-2024.

Source:  Blast-info.fr

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Médias qui ont rendu compte de L'Anticomplotisme officiel : une idéologie au service de l'ordre établi depuis sa sortie le 3 avril :

. Blast a publié un extrait du chapitre 5 du livre sous le titre "Conspiracy Watch : Une expertise biaisée au service de l'impérialisme américain": blast-info.fr

. Le 15 avril, Laurent Dauré est intervenu en direct sur la "WebTV de luttes"Espaces (Nord-Pas-de-Calais), pour une discussion avec la journaliste Louise Bihan :youtube

. Off Investigation a publié une recension du livre, "Conspiracy Watch : L'anticomplotisme au service du pouvoir politique", un texte du journaliste Antoine Corlay (article en accès payant): off-investigation.fr

.Pascal Boniface a interviewé Dauré sur sa chaîne YouTube:youtube

. Le livre est disponible en librairie - sur commande s'il n'est pas en stock -, sur certains sites de vente en ligne ou directement sur celui des Éditions Critiques : editionscritiques.fr

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