25/04/2026 ssofidelis.substack.com  12min #312101

Hitler 2.0, le monstre aux deux visages

Organazi - by Mr Fish 

Par  Boaventura de Sousa Santos, le 20 avril 2026

Une analyse critique du pouvoir, du sionisme et de la violence politique.

Dans ce qui peut être considéré comme le meilleur ouvrage sur Hitler, Allan Bullock a écrit dans "Hitler : A Study in Tyranny" que la philosophie d'Hitler s'inspire de celle des refuges pour sans-abri - une philosophie acquise au cours de son bref séjour dans ces refuges à Vienne. Bien sûr, Bullock a oublié de présenter ses excuses aux sans-abri, car, parmi eux coexistent plusieurs philosophies, et surtout, des philosophies contraires à celle qu'il attribue à Hitler. Mais cette philosophie n'en est pas moins valable pour autant. Comme le montrent clairement Mein Kampf et les discours et pratiques ultérieurs d'Hitler, les principaux éléments de cette philosophie sont les suivants :

  1. La notion de lutte est aussi vieille que la vie elle-même, car la vie ne se préserve que parce que d'autres êtres vivants périssent à travers la lutte. Dans cette lutte, les plus forts et les plus aptes l'emportent, tandis que les plus faibles et les moins compétents succombent.
  2. Toute ruse ou stratagème, aussi peu éthique soit-il, et le recours à toute arme ou opportunité, aussi perfide soit-elle, sont permis pour remporter la lutte.
  3. Tout objectif atteint résulte d'une ingéniosité combinée à la brutalité.
  4. La ruse est cruciale, soit la capacité de mentir, de déformer, de tromper et de flatter.
  5. Le rejet de tout sentimentalisme ou loyauté au profit de la cruauté. Telles sont les qualités qui ont permis aux humains de s'élever. Et, par-dessus tout, la volonté.
  6. Ne faire jamais confiance à personne, ne jamais s'engager envers qui que ce soit, ne pas admettre la moindre loyauté.
  7. Un manque de scrupules peut même surprendre ceux qui se targuent d'être dépourvus de scrupules.
  8. Mentir avec conviction et dissimuler ouvertement.
  9. La méfiance doit aller de pair avec le mépris.
  10. Les gens sont mus par la peur, la cupidité, la soif de pouvoir, l'envie - souvent pour des raisons mesquines et insignifiantes. La politique est l'art de savoir exploiter ces faiblesses à des fins personnelles.
  11. Les masses n'existent que pour être manipulées par les politiciens habiles.
  12. Les démocrates, en particulier les sociaux-démocrates, intoxiquent l'esprit populaire et exploitent cyniquement la souffrance des masses à leurs propres fins. Les responsables de cette intoxication sont les Juifs.

L'histoire ne se répète pas, et Hitler est mort. Mais sa philosophie imprègne deux figures politiques dominantes de la scène internationale actuelle. Ces hommes politiques sont Benjamin Netanyahu et Donald Trump. Ils incarnent cette philosophie de diverses manières, et c'est pourquoi l'Hitler d'aujourd'hui se présente sous ces deux visages. Netanyahu est l'incarnation des atrocités de la guerre, tandis que Trump symbolise les affres de la paix. On pourrait objecter que l'on ne peut pas comparer ces hommes à Hitler, car le cœur de sa philosophie était l'antisémitisme, alors que les "Hitler" d'aujourd'hui sont, l'un, un juif sioniste et l'autre, un allié inconditionnel du premier. La relation entre sionisme et judaïsme est très complexe. Compte tenu de la désinformation qui prévaut dans le discours public sur ce sujet et de la répression des voix dissidentes, aborder ces questions n'est pas chose aisée. Mais les évoquer ici est essentiel pour la survie de la pensée critique, à laquelle, soit dit en passant, le judaïsme européen est étroitement lié et à qui les intellectuels critiques doivent tant.

Sionisme et judaïsme

L'historien Yakov Rabkin résumerait ainsi les contradictions entre le sionisme et le judaïsme :

"Le sionisme était, à ses débuts, un mouvement marginal. L'opposition à l'idéologie sioniste se manifestait tant sur les plans spirituel et religieux que social et politique. La plupart des juifs pratiquants, orthodoxes comme réformés, ont rejeté le sionisme, le qualifiant de projet et d'idéologie en contradiction avec les valeurs du judaïsme. Les juifs qui avaient rejoint divers mouvements socialistes et révolutionnaires considéraient le sionisme comme une atteinte à l'égalité et comme un moyen de détourner les masses juives de la lutte pour le changement social. Enfin, ceux qui, grâce à l'émancipation, s'étaient intégrés dans la société au sens large et étaient devenus des libéraux convaincus pensaient que le sionisme constituait, tout autant que l'antisémitisme, une menace pour leur avenir. Le nationalisme juif était donc rejeté car perçu comme mettant en péril non seulement le judaïsme, mais aussi le statut social et les valeurs politiques des Juifs émancipés". (What is Modern Israel? Londres : Pluto Press, 2016, p. 122).

Voici quelques-unes des raisons qui ont conduit Juifs et non-Juifs à s'opposer au sionisme 1. Le sionisme est une forme de nationalisme contraire à l'idée de la diaspora. Le fondateur du sionisme, Theodor Herzl, estimait qu'en cherchant à expulser ou à faire émigrer les Juifs, les antisémites étaient en réalité les amis et alliés les plus fidèles du sionisme. Le sionisme trouve ses racines dans l'expérience des Juifs d'Europe de l'Est, en particulier à la suite des pogroms de 1881 en Russie qui ont entraîné l'émigration juive vers l'Ouest, créant des tensions entre Juifs orientaux et occidentaux. Le sionisme conforte l'idée de l'isolement du peuple juif, alors que celui-ci s'est toujours efforcé de s'intégrer dans les sociétés où il vivait, tout en conservant l'autonomie nécessaire pour pratiquer librement sa religion, puisque le judaïsme est une religion et rien de plus. L'écrivain et éditorialiste juif autrichien Karl Kraus considérait que l'essence du sionisme était l'antisémitisme. Le sionisme a servi les intérêts de l'impérialisme européen (britannique) pour contrôler l'accès aux ressources naturelles du Moyen-Orient. L'État d'Israël a été conçu comme une colonie de peuplement européenne garantissant l'accès aux ressources naturelles et la liberté de commerce avec l'Orient. Dans son livre publié en 1896, "Der Judenstaat" (L'État juif), Theodor Herzl déclare :

"Supposons que Sa Majesté le sultan nous cède la Palestine, nous pourrions en échange nous engager à réguler l'ensemble des finances de la Turquie. Nous pourrions ainsi former l'un des remparts de l'Europe contre l'Asie, un avant-poste de la civilisation face à la barbarie. En tant qu'État neutre, nous resterions en contact avec toute l'Europe, ce qui garantirait notre survie". (L'État juif, Londres, 1946 : 30).

Le sionisme a été promu par des antisémites, tels qu'Arthur Balfour, qui voulaient débarrasser l'Europe des Juifs. En 1850, la Palestine ne comptait pas plus de 9 700 Juifs. Le sionisme juif est désormais associé au sionisme chrétien, qui repose sur des notions de suprématie raciale d'extrême droite, idées contre lesquelles les Juifs se sont battus avec acharnement et au prix de grands sacrifices au cours des cent dernières années. Le sionisme chrétien est une forme déguisée d'antisémitisme. Le sionisme fondamentaliste qui domine aujourd'hui la politique israélienne est en grande partie responsable de la montée de l'antisémitisme dans le monde, notamment par la façon dont il critique les Juifs antisionistes. Tous ces arguments confirment que le sionisme, loin de servir la cause de la religion juive dans le monde, pourrait en fin de compte lui porter un coup fatal.

Benjamin Netanyahu, le cauchemar de la guerre

La logique d'extermination régit la philosophie expansionniste axée sur la sécurité d'Israël. La guerre contre l'islam est de nature religieuse et, en tant que telle, ne peut aboutir qu'à l'extinction ou à la capitulation sans condition de la partie la plus faible. L'ennemi à vaincre doit être sans cesse réinventé, de la Palestine à la Syrie en passant par l'Iran et le Liban. Surtout, l'ennemi ne doit pas renaître de ses cendres, c'est pourquoi il est crucial d'assassiner les femmes et les enfants. La paix est un anathème. L'expansionnisme trouve ses racines dans un élément messianique dont les origines remontent à l'ouvrage de Moses Hess, Rome et Jérusalem (1862). La victoire de l'idée juive est imminente, le "sabbat de l'histoire", comme l'appelle Hess. Aujourd'hui, elle dispose d'un nouvel instrument messianique, l'intelligence artificielle, cette nouvelle divinité aussi irresponsable que les dieux, précisément lorsqu'elle commet l'erreur choquante de confondre une école avec une caserne militaire, comme cela s'est récemment produit en Iran.

Comme Hitler, Netanyahu est pressé et incapable de s'arrêter. Comme Hitler, il invente ou amplifie des actes d'agression pour justifier la poursuite de la guerre et son intensification. Un peu d'histoire peut aider à mieux comprendre cela.

C'est la précipitation d'Hitler qui a dicté le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale avec l'invasion de la Pologne. Les chefs militaires et les diplomates se sont élevés contre cet empressement. Göring a averti que l'économie était déjà affectée par l'effort requis pour les préparatifs de guerre. Sans parler des Britanniques de Chamberlain, qui n'avaient d'autre stratégie que les négociations de paix, Mussolini, un partenaire de l'Axe, a envoyé à Hitler un mémorandum secret le 30 mai 1939, lui demandant de reporter le début de la guerre (si telle était la décision) jusqu'à la fin de 1942. Hitler n'a pas répondu, et son silence a été interprété par Mussolini comme un accord. Mais tout en prétendant être favorable aux négociations, Hitler exhorta ses commandants le 22 août : "Soyez impitoyables".

Il a proposé un traité de paix à la Pologne qui n'était rien de moins qu'une capitulation totale. Il a signé un pacte de non-agression avec son "ennemi irréconciliable" déclaré, l'Union soviétique, simplement pour gagner du temps, puisque son objectif était de conquérir du Lebensraum (espace vital) à l'Est et, par conséquent, un pacte destiné à être violé dès que l'occasion se présenterait, c'est-à-dire un an plus tard. Il a défini l'invasion de la Pologne comme une blitzkrieg, une guerre censée durer peu de temps, et l'a justifiée en inventant une prétendue agression polonaise. Au cours d'une opération sous faux drapeau, les SS ont attaqué la station radio de la petite ville allemande de Gleiwitz, près de la frontière polonaise, ont revêtu des criminels allemands d'uniformes militaires polonais, puis les ont tués. Une nouvelle agression polonaise meurtrière venait d'être mise en scène. Le 1er septembre, Hitler a envahi la Pologne. S'ensuivirent six années de carnage contre les combattants ennemis, puis contre les millions de civils innocents victimes de l'Holocauste.

Donald Trump : le calvaire de la paix

Donald Trump est à la fois l'allié inconditionnel de Netanyahu et se proclame lui-même messager de paix. Rien que pendant son second mandat, Trump s'est vanté d'avoir négocié 10 traités de paix ou cessez-le-feu : entre Israël et le Liban, entre Israël et le Hamas, entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, entre l'Inde et le Pakistan, entre Israël et l'Iran, entre le Cambodge et la Thaïlande, entre la Serbie et le Kosovo, entre l'Égypte et l'Éthiopie. La réalité nous montre toutefois que toutes ces activités menées au nom de la paix n'ont été qu'une mascarade politique. Elles n'ont abouti à aucun résultat durable et, au mieux, n'ont permis que des trêves temporaires. L'Asie occidentale s'embrase ou tombe en ruines.

Mais surtout, lorsque l'un des deux objectifs est en jeu - l'accès aux ressources naturelles ou les intérêts de son allié inconditionnel, Israël -, les propositions de paix de Trump impliquent, tout comme celles d'Hitler, la capitulation de "l'autre camp", euphémisme désignant "l'ennemi irréconciliable". Plutôt qu'une proposition de paix, c'est un ultimatum. L'Iran se trouve confronté soit à sa destruction, soit à sa spoliation. Cette spoliation concerne non seulement le pétrole, mais aussi les 440 kg d'uranium enrichi à 60 %, tandis que l'anéantissement se traduirait par la disparition d'une civilisation vieille de 6 000 ans. On peut difficilement parler de proposition de paix, plutôt de provocation ou d'exigence de capitulation. Les États-Unis se sont illustrés à maintes reprises par leur propension à l'anéantissement des civilisations, car tel est le fondement de leur création. Mais comme l'histoire ne se répète pas - et qu'elle fait parfois preuve d'une cruauté retorse - on est en droit de penser que ceux qui sont nés de la destruction de civilisations pourraient eux aussi disparaître en en détruisant d'autres. Quoi qu'il en soit, la paix suggérée est la "paix par la force" évoquée par Netanyahu dans ses écrits [2], qui se résume à la paix du plus fort, la paix du fait accompli. Une paix violemment imposée, donc. Une paix effroyable au service d'une guerre effroyable.

Pourquoi Hitler aux deux visages ?

Si l'on analyse attentivement les discours et pratiques politiques de Netanyahu et Trump, on s'aperçoit que les douze points de l'idéologie hitlérienne sont bien présents. Mais ils se manifestent de différentes manières et, surtout, dans des styles différents, et cette différence n'est pas fortuite. Elle renforce l'efficacité des deux. Alors qu'Hitler se chargeait lui-même (avec Ribbentrop, Göring et d'autres) de suggérer des négociations de paix et de les boycotter à sa guise, toujours dans le but d'intensifier la guerre, on assiste aujourd'hui à une répartition des tâches entre ces deux Hitler : celui qui propose négociations et plans de paix - Trump - et celui qui les boycotte et intensifie la guerre - Netanyahu. Seule une grande naïveté pourrait nous faire croire qu'ils ne sont pas de mèche ou qu'il n'existe pas, à tout le moins, de pacte entre eux pour accepter tout ce que fait l'autre, pourvu que cela serve l'objectif commun de détruire les peuples islamiques du Moyen-Orient pour contrôler les ressources naturelles - et neutraliser la Chine. La tragédie (et l'absurdité) de notre époque tient à ce qu'il faut deux Hitlers pour n'en faire qu'un. Un Hitler aux deux visages, le monstre de notre temps.

Traduit par  Spirit of Free Speech

1 La bibliographie sur ce sujet est vaste et peut être consultée dans des ouvrages tels que : Mazin B. Qumsiyeh, Sharing the Land of Canaan. Londres : Pluto Press, 2004 : 67-84 (avec des suggestions de lectures complémentaires) ; Robert Wistrich "Anti-Zionism and Anti-Semitism" Jewish Political Studies Review, 2004, vol. 16, 27-31 ; Walid Sharif, "Soviet Marxism and Zionism", Journal of Palestine Studies, 1977, vol. 6, n° 3, 77-97 ; Mim Kemal Oke, "The Ottoman Empire, Zionism, and the Question of Palestine (1880-1908)" in International Journal of Middle East Studies, 1982, vol. 14, n° 3 : 329-341 ; Sara Roy, Mark Braverman, Ilan Pappe et al., Prophetic Voices on Middle East Peace (Claremont Studies in Contemporary Issues, Book 1), Claremont Press, 2016 ; Abdul-Wahab Kayyali, "Sionisme et impérialisme : les origines historiques", Journal of Palestine Studies, 1977, vol. 6, n° 3 : 98-112.

2 Laura Drake, "A Netanyahu Primer", Journal of Palestine Studies, vol. 26, n° 1 (automne 1996), p. 58-69 ; Shalom Lipner, "The Chosen People vs. Their Chosen People: Israelis Are the Victims of the Political Shenanigans of Their Elected Leaders", Atlantic Council (2020) ; Anthony H. Cordesman, "Israël et les Palestiniens : de la solution à deux États à cinq 'États' défaillants", Center for Strategic and International Studies (CSIS) (2021).

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