25/04/2026 chroniquepalestine.com  9min #312156

Gaza : l'économie numérique informelle et la résistance socio-économique


30 mars 2026 - Des étudiantes assistent à des cours pour la première fois depuis le début du génocide à Gaza, réunies dans une université de fortune gérée en collaboration avec Scholars Without Borders dans le quartier d'Ak Mawasi à Khan Younis, dans la bande de Gaza. Construite à partir de tôles et de bois de récupération en raison des restrictions sur l'entrée de matériaux de construction à Gaza, cette structure fonctionne à l'énergie solaire dans un contexte de pénuries d'électricité généralisées. Elle offre un enseignement gratuit et accueille des centaines d'étudiants issus d'universités détruites qui n'ont pas pu poursuivre leurs études. L'ampleur de la destruction des établissements d'enseignement par Israël a été dévastatrice : 204 établissements ont été complètement détruits (190 écoles et 14 universités), tandis que 305 autres ont été partiellement endommagés, dont 293 écoles et 12 universités - Photo : Doaa Albaz / Activestills

Par  Irvan Maulana

À l'aube de l'année 2026 à Gaza, les chiffres révélaient une réalité que les gros titres ne pouvaient rendre compte. L'Office central palestinien des statistiques a indiqué que 64 % des antennes-relais de téléphonie mobile étaient hors service.

 Paltel, le plus grand opérateur du territoire, avait perdu environ 80 % de ses quelque 500 antennes-relais.

La valeur marchande du secteur des télécommunications s'est effondrée de 89 % en un an, passant de 13 millions de dollars en 2023 à seulement 1,5 million en 2024. À Rafah, la couverture mobile est passée d'un accès quasi universel à seulement 27 %.

La reconstruction de ce secteur à elle seule est désormais estimée à au moins 90 millions de dollars, les pertes totales dépassant le demi-milliard.

Ces chiffres témoignent d'un démantèlement délibéré et systématique de la connectivité palestinienne. Ils ne décrivent pas des dommages collatéraux.

Depuis le début du siège en 2006, Israël a bombardé à plusieurs reprises des stations de transmission, restreint l'importation de câbles à fibre optique et confiné Gaza à une technologie mobile 2G obsolète, tout en autorisant la 4G en Cisjordanie occupée.

La coupure de courant de juin 2025, qui a laissé plus de deux millions de personnes isolées numériquement pendant trois jours consécutifs, n'était pas une anomalie. C'était le prolongement logique d'une politique qui considère les communications palestiniennes comme un privilège pouvant être suspendu à volonté.

Et pourtant, d'une manière ou d'une autre, Gaza est restée connectée. Une nouvelle étude de cas publiée en janvier 2026 par le  Palestine Economic Policy Research Institute, en partenariat avec  Global Communities et financée par le gouvernement suédois, explique comment.

C'est une histoire qui mérite une attention bien plus large que celle qu'elle a reçue, car elle redéfinit ce que nous pensons savoir de la résilience numérique sous occupation.

Lorsque les infrastructures officielles se sont effondrées, un vaste réseau de fournisseurs d'accès à Internet informels, ou FAI, a comblé le vide. Il ne s'agissait pas de start-ups technologiques ou à vocation humanitaires. Il s'agissait d'opérateurs de quartier exploitant des antennes sur les toits, d'ingénieurs déplacés reconstruisant des réseaux depuis l'intérieur de tentes, et de coopératives de revendeurs qui opéraient auparavant en marge du marché autorisé.

Un fournisseur de taille moyenne du sud de Gaza est passé du service de 80 foyers à plus de 400 en l'espace de quelques jours après l'effondrement du réseau officiel.

Deux ingénieurs déplacés, Khalil et Hisham, ont entièrement reconstruit des micro-réseaux à partir de routeurs récupérés, de batteries offertes par la communauté et d'un seul panneau solaire monté sur un support en bois. Les clients payaient avec ce qu'ils avaient : des virements via un portefeuille électronique, de la nourriture, du carburant ou simplement du troc.

Ce qui en a résulté n'était pas le chaos, mais une forme de gouvernance. Un opérateur fonctionnant sur le modèle de la revente, baptisé  New StarMax, a commencé à imposer des fourchettes de prix uniformes, des règles d'attribution de la bande passante et des pratiques communes de dépannage à l'ensemble de son réseau en aval.

Le respect de ces règles était volontaire, mais quasi généralisé, car l'alternative était l'échec de tous.

Finalement, l'initiative Almubadra de  Paltel a officialisé cette coordination ascendante, en offrant une bande passante amont à bas coût aux réseaux informels qui respectaient des normes minimales de service et de tarification.

Dans l'un des modèles hybrides les plus instructifs à avoir émergé d'une crise dans la région, un opérateur historique agréé et une constellation d'opérateurs non agréés ont construit ensemble un secteur des télécommunications qui fonctionne.

Sous cette couche de connectivité, toute une économie numérique s'est réorganisée. Les micro, petites et moyennes entreprises, qui, selon le Programme des Nations unies pour le développement, représentent 98 % des entreprises palestiniennes, ont abandonné leurs magasins physiques détruits et se sont tournées vers les diffusions WhatsApp, les publications Facebook et les catalogues de photos en basse résolution.

Les entreprises à domicile dirigées par des femmes, comme les producteurs alimentaires Balaha et Zaitona, sont passées de campagnes de commerce électronique formelles à des ventes directes aux abris, coordonnées par des livreurs informels.

Un épicier de quartier, dont la boutique avait été détruite au début de la guerre, a transformé son téléphone en vitrine : il s'approvisionnait auprès des grossistes qui avaient encore des stocks et expédiait les commandes par l'intermédiaire de proches et de bénévoles.

Rien de tout cela n'aurait été possible sans les paiements numériques.

Les banques étant hors service, les distributeurs automatiques détruits et l'argent liquide pratiquement introuvable, les portefeuilles électroniques sont devenus l'infrastructure financière d'urgence de Gaza.

PalPay, s'appuyant sur des serveurs hébergés localement et des protocoles "Know Your Customer" (KYC) flexibles adaptés aux conditions de crise, a traité les transactions qui ont permis aux ménages de se nourrir et aux micro-entreprises de rester solvables.

Dans certains quartiers et sites d'accueil, une économie numérique en circuit fermé s'est mise en place, les fonds circulant de pair à pair, faute de liquidités physiques à retirer.

Les travailleurs indépendants, qui constituaient l'épine dorsale de l'emploi des jeunes à Gaza avant la guerre et la porte d'entrée du pays vers les marchés du travail mondiaux, se sont regroupés autour des rares points d'accès fournis par des fournisseurs Internet informels. Ils ont compressé leurs fichiers, revu leurs prestations à la baisse et compté sur des intermédiaires de paiement à Amman, au Caire et dans le Golfe pour recevoir ce qui restait de leurs revenus internationaux.

Une enquête menée par  7amleh (le Centre arabe pour la promotion des médias sociaux) auprès de 183 travailleurs du numérique basés à Gaza - dont 81 % ont entre 18 et 34 ans et 72 % sont déplacés - a révélé que la plupart avaient perdu plus de la moitié de leurs revenus.

Le fait qu'autant d'entre eux aient pu conserver un revenu, même modeste, relève du miracle, rendu possible grâce à des antennes de fortune et à des chargeurs partagés.

Ce n'est pas une histoire d'innovation à la manière de la Silicon Valley. C'est l'histoire de ce qui se passe lorsqu'une population refuse d'être coupée du monde, même si celui-ci détourne le regard. L'écosystème numérique de Gaza n'a pas survécu parce qu'il était sophistiqué. Il a survécu parce qu'il était décentralisé, ancré dans la communauté et tolérant à l'échec.

Les infrastructures centralisées s'effondrent de manière catastrophique, alors que les réseaux maillés résistent.

Les implications pour la reconstruction sont urgentes, et elles vont à l'encontre des discours dominants sur la reconstruction qui circulent actuellement à Davos et à Washington.

Les projets qui envisagent Gaza comme une "Riviera" scintillante, faite de tours de luxe et de pôles de transport rutilants, ou qui imaginent la reprise des télécommunications comme une reconstruction "propre" d'un réseau national centralisé, passent à côté de la leçon que les professionnels du numérique de Gaza ont déjà enseignée.

La résilience dans un territoire soumis à des destructions répétées et délibérées de ses infrastructures ne peut être conçue de manière descendante. Elle doit intégrer, formaliser et doter de ressources les systèmes informels qui ont déjà prouvé qu'ils pouvaient fonctionner en situation de siège.

Cela signifie des procédures d'octroi de licence simplifiées pour les FAI informels, et non leur criminalisation. Cela signifie un soutien en matière d'équipement, des kits d'énergie solaire et des accords de revente simplifiés, sur le modèle d'Almubadra.

Cela signifie des investissements dans les réseaux d'agents de portefeuilles électroniques, les pools de liquidités et l'intégration des MPME via les codes QR. Cela signifie des centres de coworking alimentés à l'énergie solaire pour les travailleurs indépendants, des exonérations de frais sur les plateformes mondiales comme Upwork et Fiverr, et un soutien ciblé aux micro-entreprises dirigées par des femmes dont la capacité d'adaptation a permis à des ménages entiers de survivre au déplacement.

La Banque européenne pour la reconstruction et le développement s'est engagée à verser 5 milliards d'euros aux économies touchées par les conflits en 2026, et le programme de résilience économique de l'UE pour la Palestine s'étend jusqu'à la même année. La manière dont cet argent sera dépensé déterminera si l'avenir numérique de Gaza ressemblera à son présent improvisé ou à son passé vulnérable.

Le fond du problème est politique. Depuis près de deux décennies, Israël utilise l'infrastructure de télécommunications de Gaza comme une soupape de pression, la resserrant et la relâchant à sa guise.

Les réseaux informels qui ont émergé ne sont pas de simples solutions techniques de contournement. Ils constituent un acte de refus collectif, une déclaration selon laquelle la communication est un droit plutôt qu'une concession.

Toute stratégie de reconstruction sérieuse, et toute réponse internationale crédible, doit partir de ce principe.

Gaza n'a pas attendu d'autorisation pour se reconnecter. Sa reconstruction ne devrait pas non plus attendre d'autorisation.

20 avril 2026 -  Middle-East-Monitor - Traduction :  Chronique de Palestine

* Irvan Maulana est chercheur au Centre d'études sur l'innovation économique et sociale ( CESIS), un groupe de réflexion basé à Jakarta.

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