Par Franck Pengam, le 25 avril 2026
- Des soldats de Tsahal ont témoigné auprès de Haaretz de pillages systématiques dans les villages du sud du Liban occupés par l'armée israélienne, emportant motos, téléviseurs et mobilier au vu et au su de leur hiérarchie.
- L'état-major israélien a publié un démenti officiel affirmant traiter ces actes "avec toute la rigueur de la loi", alors que des postes de contrôle de la police militaire aux frontières auraient été supprimés ou n'auraient jamais existé.
- L'article souligne que, dans les unités où les commandants ont adopté une ligne ferme, le pillage est quasi inexistant, ce qui établit selon lui que le problème est d'ordre décisionnel et non culturel.
- Des comportements similaires ont déjà été documentés à Gaza et en Cisjordanie, parfois filmés et diffusés par les soldats eux-mêmes sur les réseaux sociaux, selon le même journal israélien.
- À quel niveau de la chaîne de commandement cette tolérance au pillage a-t-elle été acceptée, et quelles conséquences cela entraîne-t-il sur la légitimité des opérations israéliennes aux yeux de ses alliés ?
Des soldats de Tsahal ont témoigné auprès du quotidien Haaretz de pillages systématiques dans les villages du sud du Liban occupés par l'armée israélienne. Motos, téléviseurs, tableaux, canapés, tapis : les biens abandonnés par plus d'un million de déplacés libanais sont emportés au vu et au su de la hiérarchie militaire, qui choisit, selon ces mêmes témoins, de fermer les yeux. Le phénomène dépasse le comportement isolé de quelques soldats indisciplinés. Il révèle une défaillance structurelle du commandement que l'état-major israélien peine à dissimuler derrière ses démentis de façade.
La réalité décrite par les soldats interrogés est sans ambiguïté. L'un d'eux la résume ainsi : "C'est à une échelle folle". Quiconque prend quelque chose, téléviseur, cigarettes, outils, le charge immédiatement dans son véhicule ou le laisse en bordure, non à l'intérieur de la base militaire, mais sans se cacher. Tout le monde voit, tout le monde comprend. Un autre soldat affirme que les commandants de bataillon et de brigade sont parfaitement au courant.
"Si quelqu'un était renvoyé ou emprisonné, ou si la police militaire était postée à la frontière, ça s'arrêterait presque immédiatement. Mais quand il n'y a pas de punition, le message est évident".
Ce message, justement, mérite d'être lu pour ce qu'il est : non pas l'aveu d'un dysfonctionnement regrettable, mais le signe d'une tolérance institutionnelle. Le pillage, selon la terminologie du droit des conflits armés, est formellement interdit par le droit international humanitaire. L'armée israélienne le sait, et ses communiqués officiels s'empressent de le rappeler avec la solennité requise.
L'état-major a répondu aux révélations de Haaretz par une déclaration dont le ton contredit singulièrement les faits rapportés :
"L'armée considère avec la plus grande sévérité tout dommage causé à des biens civils et tout acte de pillage, et les interdit catégoriquement. Toute allégation ou suspicion de tels actes est soigneusement examinée et traitée avec toute la rigueur de la loi".
Or, selon les mêmes témoignages recueillis par le journal, certains postes de contrôle de la police militaire aux frontières ont été supprimés, et d'autres n'ont jamais existé. L'écart entre le discours institutionnel et la réalité opérationnelle est béant. Ce n'est pas tant l'existence du pillage qui interroge, les armées en guerre ne sont pas composées de saints, que l'absence délibérée de mécanismes de sanction.
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Une discipline qui ne s'exerce que si elle est décidée
L'un des éléments les plus instructifs de ces témoignages est précisément celui-ci : dans les unités où les commandants ont adopté une ligne ferme contre le pillage, le phénomène est quasi inexistant. La preuve est donc faite que le problème n'est pas d'ordre culturel ou sociologique au sens large, mais d'ordre décisionnel. Là où la volonté de commander existe, la discipline suit. Là où elle fait défaut, le pillage prospère librement, parfois jusqu'à être filmé et diffusé sur les réseaux sociaux sans aucune conséquence.
Ce constat soulève une question stratégique que l'état-major ne peut éluder indéfiniment : à quel niveau de la chaîne de commandement cette tolérance a-t-elle été, sinon ordonnée, du moins acceptée ? Les soldats interrogés par Haaretz sont formels : les officiers de bataillon et de brigade sont informés. Si la permissivité remonte si haut, l'argument du "fait isolé" ne tient plus.
Israël contrôle aujourd'hui plus de cinquante villages dans le sud du Liban dans le cadre de ce qu'il nomme la "ligne jaune", une zone tampon de fait. Les habitants qui tentent d'y revenir risquent leur vie. Leur absence prolongée crée précisément les conditions dans lesquelles le pillage peut s'exercer sans résistance et sans témoin local. C'est cette configuration, population déplacée, territoire occupé, hiérarchie militaire peu regardante, qui transforme des actes individuels en phénomène systémique.
Haaretz rappelle que des comportements similaires ont été documentés à Gaza et en Cisjordanie occupée, parfois par les soldats eux-mêmes qui les ont filmés et diffusés. Le journal israélien, dont la crédibilité journalistique n'est pas en cause, établit ainsi une continuité de pratiques qui dépasse le cadre libanais. Ce n'est pas une accusation extérieure : c'est un constat formulé par la presse israélienne elle-même, à partir de témoignages de soldats israéliens.
Pour une armée qui se présente comme la plus morale du monde, formule que Tsahal utilise elle-même dans sa communication institutionnelle, l'accumulation de ces révélations constitue un problème de cohérence interne sévère. Non pas tant sur le plan moral, que chaque lecteur appréciera selon ses propres repères, mais sur le plan opérationnel et stratégique : une armée dont les soldats pillent impunément les maisons de civils déplacés et le font savoir sur les réseaux sociaux compromet la légitimité de ses opérations aux yeux mêmes de ses alliés.
La question qui demeure ouverte est celle du seuil à partir duquel une armée cesse d'appliquer ses propres règles sans que personne, en interne, n'en tire les conséquences. Les soldats eux-mêmes semblent en avoir conscience : si la sanction existait, les comportements changeraient. Que cette sanction soit délibérément absente dit quelque chose sur l'état réel de la discipline militaire israélienne au Liban, et sur ce que les commandants choisissent, ou non, de voir.
