Par Philip Giraldi
Parfois, une histoire en apparence anodine en dit plus long sur l'actualité que toute tentative de la percevoir dans son ensemble. Lorsque Jules César a franchi le Rubicon avec son armée, l'événement majeur de l'époque était la guerre civile imminente au sein de la République romaine, opposant César au Sénat et à Pompée le Grand, mais le franchissement du Rubicon a été particulièrement révélateur, indiquant que César était prêt à défier le pouvoir politique du Sénat pour assouvir ses propres ambitions. César le savait lorsqu'il s'est exclamé "Alea iacta est !", soit "Les dés sont jetés !", et qu'il n'y avait plus de retour en arrière possible. Cette décision l'a finalement mené à vaincre Pompée et à devenir dictateur à vie, avant d'être assassiné par Brutus et Cassius aux Ides de mars en 44 av. J.-C.
De nombreuses décisions a priori moins importantes prises par Donald Trump à Washington, une fois mises bout à bout, laissent présager une catastrophe pour notre chère République, à l'instar de César alors qu'il cherchait à réinventer les modalités et les limites du gouvernement de Rome, menant à la création de l'Empire romain. Le Rubicon de Trump, c'est sans doute ces déclarations où il affirme pouvoir "faire tout ce qu'il veut" sans avoir à en subir les conséquences, et où il dit ne pas respecter le droit international ou les lois généralement admises, se fiant plutôt à son instinct et à ses "impressions" pour savoir comment agir dans une situation donnée. Ce mépris des règles et du droit inclut le refus de respecter la Constitution des États-Unis en matière de droits des citoyens, de relations internationales et de déclaration de guerre.
Lorsqu'on tente d'évaluer jusqu'où Trump serait prêt à aller au nom de ses "impressions", sans parler de sa soumission à des nations étrangères comme Israël et à ses lobbyistes juifs milliardaires, ce sont parfois les petits événements et les aveux lâchés par inadvertance par le président et sa clique de lèche-bottes les plus révélateurs. Certains de mes "trumpismes"favoris concernent l'armée, les ingérences et les guerres qui semblent tant l'attirer, le tout couronné par un budget de "guerrrre" de 1 500 milliards de dollars, le plus gros depuis la Seconde Guerre mondiale.
L'ironie, bien sûr, c'est que Trump a échappé à la conscription pour la guerre du Vietnam, son père Fred ayant payé un podologue, le Dr Larry Braunstein, pour qu'il lui fabrique une affection médicale imaginaire, des "excroissances osseuses" qui lui ont permis d'être déclaré inapte au service militaire. Entre autres preuves, les filles du médecin qui a commis cette fraude ont par la suite confirmé que leur père disait souvent
"avoir fourni ce diagnostic d'excroissances osseuses par courtoisie envers les Trump, laissant entendre que Trump ne souffrait probablement pas vraiment de cette affection".
Trump, qui aurait selon certaines sources qualifié les soldats tombés au combat de "ratés" et de "minables", a notamment bénéficié de cinq reports de conscription pour la guerre du Vietnam dans les années 1960 : quatre pour ses études pendant son cursus universitaire, et le dernier, en 1968, pour ses fameuses excroissances osseuses. Lorsque l'ancien avocat du président, Michael Cohen, a témoigné devant le Congrès en février 2019, il a révélé comment Trump s'est délibérément inventé une histoire d'exostoses au talon afin d'échapper au service militaire. Cohen a déclaré :
"M. Trump a prétendu que (son report pour raisons médicales) était dû à une excroissance osseuse, mais lorsque j'ai réclamé son dossier médical, il ne m'en a fourni aucun et m'a dit qu'il n'y avait pas eu d'opération. Il m'a demandé de ne pas répondre aux questions spécifiques des journalistes, mais de me contenter d'indiquer qu'il avait bénéficié d'un report pour raisons médicales. Il a conclu la conversation par le commentaire suivant : 'Tu me prends pour un couillon, je n'allais pas partir au Vietnam, quand même'".
En creusant un peu plus, on découvre que parmi les quatre générations de la famille Trump aux États-Unis, pas un seul membre, y compris les enfants de Donald, n'a jamais effectué de service militaire, que ce soit par conscription ou en tant que volontaire. Éviter le service militaire n'aurait rien d'exceptionnel si le président n'était pas manifestement obsédé par l'idée d'envoyer de jeunes Américains dans des pays qu'ils ne sauraient même pas situer sur une carte pour tuer des étrangers, soit directement, soit par procuration, qui ne menacent en rien les États-Unis. Interrogé sur la tragédie des soldats américains tués et blessés lors de l'attaque contre l'Iran, il a répondu que "d'autres mourront... c'est ça la guerre..."
Les mésaventures de Trump de la semaine passée comprennent deux "anecdotes de guerre". La première est le récent licenciement du secrétaire à la Marine, John Phelan. Phelan aurait été licencié parce qu'il n'a pas avancé assez vite dans le projet de création des "cuirassés de classe Trump" que le président souhaite voir naviguer et intimider le monde d'ici 2028. Trump s'est vanté lors d'une conférence de presse en Floride quelques jours avant Noël :
"Ce seront les plus rapides, les plus grands et, de loin, 100 fois plus puissants que n'importe quel cuirassé jamais construit". Trump a qualifié la nouvelle marine de "flotte d'or" (notez l'obsession pour le doré) et se vante d'avoir "injecté un peu plus de panache dans la coque. Je veux que ce navire soit magnifique, vous comprenez".
Trump promet de manière peu crédible que ses navires seront
"les plus grands cuirassés jamais construits de l'histoire du monde — [ils] seront fabriqués aux États-Unis avec de l'acier américain... Nous allons redonner à l'Amérique son statut de grande puissance navale".
En plus d'être construits uniquement parce que le président veut qu'ils portent son nom pour que l'Amérique menace les nations concurrentes en projetant sa puissante influence à l'échelle mondiale, ces nouveaux navires de guerre présentent quelques autres particularités. Tout d'abord, ils ne sont pas utiles, car l'Iran a démontré que la guerre en mer ne repose plus sur le recours à des navires imposants, ceux-ci étant particulièrement vulnérables aux missiles tirés depuis la terre ferme ou depuis de petits patrouilleurs ou sous-marins bien moins coûteux. C'est pourquoi la marine américaine reste à au moins 650 km des côtes iraniennes, car s'approcher davantage reviendrait à s'exposer au danger. De plus, les cuirassés Trump sont incroyablement coûteux : le premier, s'il était effectivement construit en 2028, devrait coûter 17 milliards de dollars au budget de la marine pour cette seule année. Ces navires incarnent bien l'administration Trump dans son ensemble, à savoir totalement inutiles, vulnérables et ruineux.
Et pour couronner le tout, les chantiers navals américains capables de construire ces navires de guerre ne sont pas tout à fait prêts à en faire une priorité, manquant à la fois de capacité et de main-d'œuvre qualifiée. Dans l'imaginaire du président, les nouveaux photomontages de ce type de navire de guerre le représentent comme un mastodonte de près de 40 000 tonnes, équipé d'armes de haute technologie telles que
"des lasers, des missiles hypersoniques et des canons électromagnétiques, dont la plupart sont encore en cours de développement et ne seront pas opérationnels avant des années".
Autrement dit, leur construction implique que des délais comme 2028 pour leur mise en service n'ont aucun sens, mais c'est un objectif qui tient à cœur au président, raison pour laquelle Phelan a dû démissionner après de vifs échanges avec le président et le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth.
Une autre aspiration de Trump est liée à sa campagne électorale passée, durant laquelle il appelait à mettre fin aux guerres inutiles, mais depuis son élection, il fait tout l'inverse, attisant les tensions entre la Russie et l'Ukraine, et finançant et fournissant une couverture politique aux atrocités commises par Israël à Gaza et en Cisjordanie. Et voilà qu'aujourd'hui, alors que l'occupation israélienne du sud de la Syrie se poursuit, l'Iran et le Liban sont sur le point de suivre le même chemin. Trump, dont le niveau d'intelligence n'a d'égal que sa moralité lorsqu'il s'agit de tuer du monde et de ramener des civilisations à "l'âge de pierre", n'est qu'une machine à détruire sur plusieurs fronts, avec des conflits au Moyen-Orient, en Somalie et au Venezuela, tout en assassinant des pêcheurs dans la Caraïbe et l'océan Pacifique. Cuba est la prochaine sur la liste et Trump se vante que le Canada deviendra le 51eÉtat américain, suivi du Groenland, en 52eposition. En attendant, le président infligera sans aucun doute des sanctions aux membres de l'OTAN qui se sont montrés réticents à fournir un soutien logistique à sa guerre illégale contre l'Iran.
Tout ces exploits titanesques méritent certainement récompense, et Donald Trump, dans l'attente de son prochain Nobel de la paix et de pouvoir contraindre la Fédération internationale de football association (FIFA) à lui décerner une nouvelle médaille pour le tenir tranquille et l'empêcher de semer la pagaille pendant la prochaine Coupe du monde, laisse entendrequ'il est prêt à se nommer lui-même pour la plus haute distinction militaire des États-Unis d'Amérique, la Médaille d'honneur du Congrès ! Pour ce que cela vaut, la CMH récompense normalement un militaire qui "se distingue particulièrement par sa bravoure et ses actions au péril de sa vie, au-delà de l'appel du devoir".
Lors d'une réception à la Maison Blanche en juillet dernier, Trump a évoqué la perspective de cette distinction, affirmant la mériter
"parce que son avion a atterri en Irak sur une piste non éclairée lors d'un voyage effectué au cours de son premier mandat pour rendre visite aux troupes stationnées dans le pays".
Un peu plus tôt, en février, Trump avait déjà évoqué les raisons pour lesquelles il estime mériter la Médaille d'honneur du Congrès après son voyage en Irak. Il a déclaré :
"Je me suis rendu en Irak et j'ai fait preuve d'un courage hors du commun. En fait, j'ai été tellement courageux que j'ai voulu m'attribuer moi-même la Médaille d'honneur du Congrès. J'ai demandé à mon équipe : 'Ai-je le droit de m'attribuer la Médaille d'honneur du Congrès ?' Il a conclu : 'Je vais tester la loi, enfin je veux dire... tentons le coup'".
Je suppose que ce que j'essaie de dire, c'est que Donald Trump, le guerrier de la paix, est en réalité Donald Trump, la honte internationale, l'homme sans scrupules ni valeurs qui souhaite apparemment rendre le monde meilleur en le détruisant ou en le livrant à Israël, ce qui revient au même. Une question demeure, alors même que le peuple américain semble prendre conscience de cette réalité : quand le Congrès va-t-il enfin réaliser le danger qui nous guette et agir concrètement ?
Philip Giraldi
Article original en anglais : Donald Trump Goes to War, The Unz Review, le 25 avril 2026.
Traduit par Spirit of Free Speech
Image en vedette : Capture d'écran. (MédiaPart)
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Philip M. Giraldi, Ph.D., est directeur exécutif du Council for the National Interest, une fondation éducative qui milite en faveur d'une politique étrangère américaine au Moyen-Orient davantage axée sur l'intérêt national.. Son site web est councilforthenationalinterest.org, et son adresse électronique est email protected
Il est associé du CRM (Centre de recherche sur la Mondialisation)
La source originale de cet article est The Unz Review
Copyright © Philip Giraldi, The Unz Review, 2026
Par Philip Giraldi
