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Le dilemme iranien, « ni guerre, ni paix »

Par Hamidreza Azizi - Le 26 avril 2026 - Source  Iran analytica

Le 25 avril, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s'est rendu à Islamabad pour des consultations avec des responsables pakistanais impliqués dans la médiation entre l'Iran et les États-Unis. La visite a été suivie de projets de voyage à Oman et en Russie, avec un retour au Pakistan prévu par la suite. Bien que cette séquence reflète une diplomatie active, elle souligne également son caractère fragmenté. Il n'y a pas eu d'engagement direct avec les États-Unis et l'annulation d'une éventuelle visite des émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner ont montré que la communication entre les deux parties restait indirecte et conditionnelle.

L'itinéraire d'Araghchi a une signification importante en soi. Le Pakistan continue de servir de principal canal de médiation, mais les visites ultérieures mettent en évidence les problèmes qui définissent maintenant les négociations. Oman est au cœur des discussions sur l'avenir du détroit d'Ormuz et les conditions d'accès maritime, tandis que la Russie est l'un des rares acteurs positionnés pour jouer un rôle dans le traitement du dossier nucléaire, en particulier des questions liées au stock iranien d'uranium hautement enrichi et au séquencement de tout arrangement potentiel. Ces mouvements suggèrent que la diplomatie emprunte de multiples voies, chacune liée à une dimension spécifique de cette grande confrontation.

Dans le même temps, ces efforts diplomatiques se déroulent dans des conditions qui restent façonnées par la pression. Le blocus naval américain se poursuit,  les responsables iraniens soutiennent qu'aucune négociation directe n'aura lieu dans de telles circonstances, et la surveillance militaire autour du détroit d'Ormuz s'est intensifiée. Le cessez-le-feu qui a mis fin aux hostilités à grande échelle n'a pas créé de cadre politique stable. Au lieu de cela, il a cédé la place à une phase plus indéterminée dans laquelle les pourparlers se poursuivent parallèlement à la coercition économique, aux tensions maritimes et à la possibilité persistante d'une nouvelle escalade.

Dans les débats en Iran, cette situation évolutive est de plus en plus comprise comme  une forme de conflit suspendu. La crainte n'est pas seulement que les négociations échouent, mais qu'elles persistent sans résoudre la confrontation sous-jacente, laissant l'Iran exposé à des pressions soutenues tout en limitant sa capacité à réagir de la même manière. Dans ce contexte, l'activité diplomatique actuelle reflète un effort pour empêcher la consolidation d'un tel scénario et pour façonner les termes de tout règlement futur avant que la situation ne se durcisse en un nouvel équilibre stratégique.

La diplomatie dans un cessez-le-feu prolongé

Le cycle actuel d'activités diplomatiques se déroule dans le contexte d'un cessez-le-feu qui n'a pas résolu le conflit sous-jacent, mais a plutôt modifié sa forme. Bien que les opérations militaires à grande échelle se soient calmées, la structure de pression à grande échelle reste intacte. Les États-Unis ont maintenu, et même intensifié la mise en œuvre, de leur blocus naval, Israël continue d'opérer sur tous les fronts régionaux et les responsables iraniens ont signalé que la possibilité d'une nouvelle action militaire restait réelle. Dans cet environnement, le cessez-le-feu n'est pas traité à Téhéran comme un point de transition vers une stabilisation, mais comme une phase dont la trajectoire est encore contestée.

Cette lecture façonne l'approche iranienne des négociations. Téhéran ne s'est pas retiré de la diplomatie, mais elle a défini des conditions claires avant de s'engager. Le refus d'entamer des pourparlers directs avec les États-Unis dans les circonstances actuelles reflète une préoccupation plus large concernant le séquençage. Du point de vue iranien, entamer des négociations alors que les principaux instruments de pression restent en place risque d'institutionnaliser un déséquilibre dans lequel des concessions sont exigées sous la contrainte, sans garanties correspondantes. En conséquence, le processus diplomatique est resté indirect, médiatisé par des acteurs régionaux et structuré de manière à permettre à l'Iran de s'engager sans accepter formellement les conditions dans lesquelles les pourparlers se déroulent.

La prolongation du cessez-le-feu sans point final défini a encore renforcé ces préoccupations. Dans les discussions iraniennes, un tel arrangement est souvent perçu comme créant un état de suspension, dans lequel les coûts du conflit continuent de s'accumuler tandis que les avantages potentiels d'une escalade sont différés. La pression économique persiste à travers le blocus et ses effets sur les flux commerciaux et énergétiques, tandis que l'absence d'hostilités actives limite la capacité de l'Iran à imposer des coûts réciproques. Dans le même temps, les États-Unis conservent une certaine souplesse dans leur posture, conservant la possibilité d'intensifier la pression ou de reprendre l'action militaire si les conditions évoluent en leur faveur.

Cette combinaison a conduit à  une perception croissante que la phase actuelle pourrait favoriser une érosion progressive de la position de l'Iran. Au fil du temps, des tensions économiques soutenues, une pression régionale continue et l'incertitude quant à la trajectoire du conflit pourraient restreindre les options stratégiques de Téhéran. Mais la préoccupation ne se limite pas aux dynamiques externes. L'ambiguïté prolongée complique également la prise de décision interne, obligeant les dirigeants à équilibrer les exigences de la négociation, de la dissuasion et de la stabilité intérieure sans état final clair en vue.

Les récents voyages d'Araghchi reflètent un effort pour gérer cette situation sur plusieurs fronts. En maintenant le canal de médiation via le Pakistan, en engageant Oman sur les questions liées au détroit d'Ormuz et en se tournant vers la Russie sur le dossier nucléaire, l'Iran semble s'efforcer d'empêcher que la voie diplomatique ne se réduise à un cadre unique défini par les priorités américaines. L'objectif n'est pas seulement de maintenir les négociations en vie, mais de façonner leur structure de manière à préserver la marge de manœuvre. En ce sens, l'effort diplomatique actuel vise moins à aller vers un règlement rapide qu'à éviter la consolidation d'un équilibre prolongé dans lequel la pression persiste sans résolution.

Ormuz et la logique de l'effet de levier

Parallèlement à son activité diplomatique, l'Iran a continué de définir le détroit d'Ormuz comme le point central à travers lequel l'équilibre plus large de la pression est défini. Les récentes déclarations du  ministère de la Défense, du  Quartier général central de Khatam al-Anbiya et du  Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) ont convergé autour d'un message cohérent : le contrôle du détroit est une nécessité stratégique et un élément fixe de la position de l'Iran. Dans la langue officielle, ce contrôle est vaguement décrit comme "intelligent", mais l'implication sous-jacente est plus directe. L'accès à la voie navigable n'est plus considéré comme acquis, mais comme quelque chose qui peut être conditionné en fonction du déroulement du conflit.

Cette posture reflète un effort plus large pour traduire la position géographique en levier de négociation. La poursuite du blocus naval américain a renforcé cette approche. Les responsables iraniens ont indiqué que toute nouvelle interdiction ou saisie de navires se heurterait à une réponse, signalant que la pression maritime ne restera pas unilatérale. Dans le même temps,  l'accent mis sur le "contrôle" suggère que Téhéran cherche à façonner non seulement la dynamique de la guerre, mais aussi les conditions dans lesquelles l'accès maritime fonctionnerait dans tout arrangement post-conflit.

Le rôle d'Oman est étroitement lié à cette question. État littoral de l'autre côté du détroit, avec des enjeux géographiques et économiques directs dans son fonctionnement, Mascate occupe une position qui relie les dimensions militaire et diplomatique du problème. Cela s'est reflété  dans les consultations entre les responsables iraniens et omanais pendant la guerre sur l'avenir de la voie navigable. L'engagement avec Oman a donc une signification au-delà de la médiation de routine. Il souligne la réalité que toute compréhension durable du détroit devra tenir compte des intérêts et de l'implication des États qui le partagent physiquement, notamment dans la définition des conditions d'accès et de sécurité. Dans le même temps, la position d'Oman lui permet d'agir en tant que facilitateur entre l'Iran et ses autres voisins arabes du golfe Persique, ancrant potentiellement tout arrangement sur le détroit dans un cadre régional plus large.

En Iran, ces considérations externes s'accompagnent de débats sur la meilleure façon de préserver l'effet de levier. La décision d'autoriser les pèlerins iraniens à se rendre en Arabie Saoudite pour le Hajj est devenue l'un de  ces points de discorde. Les critiques ont fait valoir que cette décision pourrait signaler une retenue à un moment où l'incertitude sur les marchés de l'énergie constitue une source de pression. Dans cette lecture, en indiquant que le territoire saoudien - en particulier les infrastructures énergétiques critiques - pourrait ne pas être une cible dans une nouvelle phase de conflit, de telles mesures pourraient réduire la prime de risque perçue associée à l'escalade. Les partisans, cependant, encadrent la décision en termes de considérations politiques et religieuses/idéologiques plus larges, reflétant la nécessité d'équilibrer la puissance stratégique avec d'autres priorités.

La dimension maritime du conflit a également commencé à s'étendre au-delà du détroit d'Ormuz. Les rapports  d'incidents de piraterie près des côtes somaliennes, ainsi que les  discussions signalées entre les Houthis yéménites sur l'imposition de frais de transit pour la mer Rouge et Bab al-Mandeb, indiquent une zone d'instabilité croissante sur les principales routes maritimes. Il n'y a pas d'indication claire de coordination entre ces développements, mais leur simultanéité met en évidence un environnement changeant dans lequel de multiples acteurs s'engagent avec des formes similaires d'influence. La logique sous-jacente est que le contrôle des goulots d'étranglement peut être utilisé pour influencer des résultats stratégiques plus larges, même en l'absence de confrontation directe.

Dans l'ensemble, ces dynamiques indiquent que l'approche de l'Iran ne se limite pas à résister aux pressions, mais implique un effort pour les redistribuer. En maintenant le contrôle d'Ormuz et en signalant une volonté d'escalade dans le domaine maritime, Téhéran tente de façonner le contexte dans lequel se déroulent les négociations. Dans le même temps, l'expansion de ces pressions sur les théâtres adjacents crée une incertitude supplémentaire, soulevant la possibilité que les mécanismes mêmes utilisés pour générer un effet de levier puissent également contribuer à un environnement régional plus volatil et moins prévisible.

Les liens régionaux et la fragilité de la voie diplomatique

Le processus diplomatique est également façonné par des développements situés au-delà du canal immédiat américano-iranien, en particulier au Liban. Du point de vue de Téhéran, le conflit ne s'est jamais limité à un seul théâtre et tout effort visant à séparer les négociations avec les États-Unis de l'environnement régional est considéré comme incomplet. Cette position se reflète systématiquement dans l'insistance de l'Iran sur le fait que tout cessez-le-feu ou règlement doit inclure la fin des hostilités sur tous les fronts, y compris ceux impliquant le Hezbollah.

La récente autorisation israélienne pour de  nouvelles frappes au Liban a donc ajouté un élément d'incertitude sur la voie diplomatique. Ces opérations sont interprétées à Téhéran non seulement en termes militaires, mais dans le cadre d'un effort visant à façonner l'équilibre régional pendant que les négociations se poursuivent ailleurs. La préoccupation est que la pression continue sur le Hezbollah pourrait progressivement modifier le paysage stratégique de manière à contraindre la position de l'Iran, même en l'absence d'escalade directe entre l'Iran et les États-Unis. Dans de telles conditions, la diplomatie risque d'accompagner un processus parallèle de changement sur le terrain, plutôt que de le stabiliser.

Cette dynamique recoupe des questions non résolues dans le dossier nucléaire. Le refus de l'Iran de transférer son stock d'uranium hautement enrichi aux États-Unis reste un point de discorde central, et des arrangements alternatifs - tels que la dilution ou le transfert vers un pays tiers pour conversion - sont toujours en discussion. Le rôle de la Russie devient pertinent dans ce contexte, étant donné sa capacité à faciliter les aspects techniques d'un tel arrangement. En même temps, la question ne se limite pas à la mécanique du problème nucléaire, mais s'étend au séquencement et aux garanties. Pour Téhéran, toute avancée sur le front nucléaire doit s'accompagner de changements correspondants dans la pression qu'elle subit.

Au niveau national, ces dynamiques externes s'accompagnent d'une attention accrue à la stabilité interne. Les informations  faisant état d'arrestations et de mesures de sécurité accrues dans les régions frontalières reflètent des inquiétudes quant à l'activation potentielle de groupes insurgés, en particulier dans les régions kurdes et baloutches. Dans les discussions iraniennes, de tels développements sont souvent liés à la possibilité que les pressions extérieures prennent de plus en plus des formes indirectes, combinant des mesures économiques avec des défis sécuritaires localisés. Il en résulte la perception que la phase actuelle du conflit s'étend au-delà de la confrontation militaire conventionnelle dans un environnement plus diffus et à plusieurs niveaux.

En tant que tels, ces facteurs indiquent un processus diplomatique qui reste exposé à des développements dans de multiples domaines. Les négociations se poursuivent, mais elles le font parallèlement à l'activité militaire, à la pression économique et à l'évolution de la dynamique régionale. L'approche de l'Iran reflète un effort de diplomatie sans laisser ces pressions parallèles définir ses termes. En même temps, la persistance de ces pressions limite l'effet stabilisateur que la diplomatie pourrait autrement avoir.

La situation actuelle reflète donc un équilibre difficile. Le cessez-le-feu a réduit l'intensité de la confrontation directe, mais il n'a pas permis de dégager une voie claire vers une résolution. Au lieu de cela, il créé un cadre dans lequel la diplomatie, la coercition et l'incertitude coexistent. Les efforts de l'Iran pour naviguer dans cet environnement visent à empêcher la consolidation d'une phase prolongée dans laquelle la pression s'accumulerait sans résultat politique correspondant. Pourtant, les mêmes conditions qui soutiennent l'engagement diplomatique le rendent également vulnérable, car des développements dans n'importe quel domaine - des incidents maritimes à l'escalade régionale - pourraient rapidement remodeler la trajectoire des pourparlers.

Hamidreza Azizi

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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