28/04/2026 ssofidelis.substack.com  7min #312311

Chez Palantir, des employés dénoncent une « descente vers le fascisme »

Par  Raphaël Besliu, le 25 avril 2026

  • Palantir fournit ImmigrationOS au Département de la Sécurité intérieure américain pour identifier, tracer et expulser les immigrés sur le sol national.
  • L'entreprise contribue au système Maven de l'armée US, employé lors de la frappe de missile Tomahawk qui a tué plus de 120 enfants dans une école iranienne le 28 février.
  • Des employés utilisent le mot fascisme dans des canaux Slack pour décrire leur propre société, révélant une crise d'identité interne selon l'article.
  • Le PDG Alex Karp assume la dissidence et refuse d'aborder directement le contrat avec l'ICE, suggérant aux employés de signer des accords de confidentialité.
  • Palantir a publié un manifeste en 22 points prônant notamment le rétablissement du service militaire obligatoire, suscitant des critiques internes et externes.

Palantir se définissait volontiers comme un rempart contre les dérives de la surveillance d'État. La société est née du choc du 11 septembre, avec une ambition explicite : fournir aux agences du renseignement les outils pour traquer les terroristes tout en préservant, disait-on, les libertés civiles. Cette promesse constituait son identité morale autant que son argument commercial. Deux décennies plus tard, des employés utilisent le mot fascisme pour décrire leur propre entreprise dans des canaux Slack internes. La distance entre ces deux moments mérite d'être mesurée avec soin.

Les faits sont désormais documentés. Palantir fournit au Département de la Sécurité intérieure des États-Unis un système logiciel, baptisé ImmigrationOS, permettant d'identifier, de tracer et de faciliter l'expulsion d'immigrés. La société est également liée au système Maven de l'armée américaine, utilisé pour des frappes militaires en Iran. Le 28 février dernier, un missile Tomahawk a frappé une école primaire iranienne, tuant plus de 120 enfants. Les États-Unis sont le seul pays connu à utiliser ce type de missile. Des enquêtes ont conclu à leur responsabilité et établi que des outils de surveillance comme le système Maven de Palantir ont été employés le jour des frappes. Ces deux dossiers, le contrôle des migrations et les opérations militaires, ont progressivement mis sous tension la culture interne d'une entreprise qui s'était longtemps raconté une autre histoire d'elle-même.

 GÉOPOLITIQUE PROFONDE@GPTVoff Palantir s'est construite sur une promesse : protéger les libertés face à la surveillance. Aujourd'hui, ses propres employés parlent de "fascisme" en interne. Entre expulsions d'immigrés, outils militaires et décisions opaques au sommet, l'entreprise incarne une dérive bien plus 2:48 PM · Apr 25, 2026 · 787 Vues -- 1 Répondre · 5 Reposts · 13 Likes

Une identité d'entreprise mise à l'épreuve

Ce qui frappe dans les témoignages recueillis auprès d'employés actuels et anciens, c'est moins la rébellion que le désarroi.

"Le discours que Palantir était le suivant : après le 11 septembre, nous savions qu'il y aurait une forte impulsion en matière de sécurité, et nous craignions que cette sécurité n'empiète sur les libertés individuelles", confie un ancien employé. "Et maintenant, la menace vient de l'intérieur. Je pense qu'il y a une sorte de crise d'identité et un véritable défi. Nous étions censés être ceux qui empêchent nombre de ces abus. Or, nous ne les empêchons plus. Il semble que nous les favorisions".

Cette formulation dit quelque chose d'important sur la nature du malaise : il ne s'agit pas d'une opposition idéologique frontale à l'entreprise, mais d'une dissonance entre la promesse fondatrice et la réalité opérationnelle. Palantir a toujours vendu à ses recrues l'idée qu'elles pouvaient travailler à la frontière du pouvoir sans en devenir les instruments aveugles. La tension entre ces deux postures, être l'outil des États tout en s'érigeant en gardien des libertés, était peut-être tenable dans un contexte de guerre contre le terrorisme à l'étranger. Elle devient beaucoup plus difficile à maintenir lorsque les opérations visent des civils sur le sol américain ou des enfants dans une école iranienne.

La réponse du PDG Alex Karp à cette dissidence interne est, elle aussi, révélatrice. Lors d'un entretien enregistré avec le responsable de l'équipe vie privée et libertés civiles de l'entreprise, Karp a refusé d'aborder directement la question du contrat avec l'ICE, suggérant que les employés souhaitant en savoir plus signent des accords de confidentialité avant d'obtenir des informations supplémentaires. Un employé du département concerné a reconnu, lors d'une session de questions-réponses internes dont un enregistrement a été obtenu, que

"un client suffisamment malveillant est, en gros, impossible à arrêter pour l'instant" et que la seule parade réside dans "un audit prouvant ce qui s'est passé"

et des actions en justice a posteriori.

"Karp y tient vraiment et le souhaite constamment.

"Notre rôle consiste principalement à lui faire des suggestions et à le réorienter, mais sans grand succès. Nous semblons plutôt déterminés à développer davantage ce processus".

Cette déclaration d'un responsable interne lors d'un forum non officiel résume avec une brutalité rare l'asymétrie réelle entre les équipes chargées de la conformité éthique et les décisions stratégiques de la direction. Les garde-fous existent, ils sont même présentés publiquement comme un élément constitutif de l'identité de l'entreprise, mais leur capacité à infléchir les choix du sommet apparaît, de l'aveu même de ceux qui les animent, très limitée.

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La rhétorique du manifeste et ses effets

La semaine dernière, Palantir a publié sur son compte officiel un manifeste en vingt-deux points résumant les thèses du livre de Karp, La République technologique. Le texte va jusqu'à suggérer que les États-Unis devraient envisager le rétablissement du service militaire obligatoire. Des critiques extérieures ont qualifié le document de fasciste. En interne, la réaction a été plus pragmatique qu'idéologique :

"Je me demande pourquoi il a fallu publier ça. Surtout sur le compte de l'entreprise. Concrètement, chaque fois que ce genre de chose est publié, il nous est plus difficile de vendre le logiciel hors des États-Unis (surtout dans le contexte politique actuel), et je doute que nous en ayons besoin aux États-Unis",

a écrit un employé dans un fil Slack, un message qui a reçu plus de cinquante réactions d'approbation. Un autre a résumé le sentiment collectif :

"Qu'on le reconnaisse ou non, cela nous touche tous personnellement".

Ce moment illustre une tension plus profonde. Karp n'ignore pas la dissidence interne, il l'assume. Il a déclaré à ses employés que l'entreprise est "en retard sur la popularité interne", et a affirmé dès mars 2024 que "si vous avez une position qui ne vous coûte jamais de perdre un employé, ce n'est pas une position". Cette logique de la conviction assumée face à l'impopularité interne peut s'interpréter comme une forme de cohérence, ou comme le signe d'une direction qui a cessé de considérer l'adhésion de ses équipes comme une variable pertinente.

Il est aussi notable que Palantir ait, selon plusieurs témoignages, commencé à effacer automatiquement les conversations Slack au bout de sept jours dans les canaux où se concentre l'essentiel du débat interne, au motif de lutter contre les fuites. Un membre de l'équipe cybersécurité a confirmé cette décision dans le canal concerné, après qu'un employé eut demandé pourquoi l'entreprise supprimait "le discours interne pertinent sur l'actualité". La convergence entre la réduction des espaces de discussion interne et l'intensification des prises de position publiques de la direction dessine une configuration dans laquelle la délibération collective perd du terrain face à l'affirmation unilatérale.

Palantir reste une entreprise privée, et rien dans ce qui précède ne constitue une violation de la loi. La question que pose cette séquence est d'une autre nature : jusqu'où une entreprise technologique dont les outils structurent des décisions souveraines, qui expulser, où frapper, peut-elle fonctionner sans mécanismes de responsabilité interne robustes ? Les employés qui posent cette question en Slack ne sont pas nécessairement des idéalistes naïfs. Ils soulèvent un problème de gouvernance que la direction, pour l'heure, semble choisir de ne pas résoudre.

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