par Kazuhiro Hayashida
Le décalage civilisationnel du Japon - Illusion, dépendance et mauvaise interprétation de l'ordre mondial.
La lenteur actuelle de la réaction japonaise ne se limite pas à un simple retard dans la prise de décision politique. Plus fondamentalement, le Japon se méprend sur sa propre position. Une nation vaincue, située en Asie, se perçoit et se comporte comme si elle était une composante essentielle de l'Occident, intériorisant les intérêts nationaux américains comme s'il s'agissait de ses propres principes. Cette méconnaissance de sa propre place fausse le point de départ même de son jugement sur tous les sujets : vis-à-vis de la Chine, de la Russie et des États-Unis.
Le Japon a été conçu comme un poste de surveillance des États-Unis en Asie et, de ce fait, a perdu son identité civilisationnelle propre et la capacité d'affirmer ses propres principes dans ses relations avec les autres nations. C'est pourquoi sa diplomatie tend à se réduire non à un exercice de jugement autonome, mais à la répétition de principes empruntés.
Ce retard s'explique avant tout par une mauvaise interprétation de la transformation de l'ordre mondial. Le monde n'est plus unipolaire et s'est engagé dans une transition vers la multipolarité, tandis que le Japon demeure prisonnier d'un schéma occidental obsolète. Alors même que la doctrine diplomatique américaine commence à revoir son orientation hégémonique traditionnelle et l'expansion de l'OTAN, et que l'importance des relations avec la Russie et l'évolution des interactions entre la Chine, l'UE et les États-Unis deviennent de plus en plus évidentes, le Japon persiste à croire que "les États-Unis forment une seule et même volonté" et que "l'Occident est un bloc monolithique". Ce retard dans la compréhension de la réalité mondiale est à l'origine des erreurs d'interprétation et des problèmes de communication dont souffre le Japon aux yeux du monde extérieur.
Le Japon ne perçoit pas la Chine comme une civilisation, mais uniquement comme un régime. C'est là une interprétation d'une superficialité capitale. L'immense population qui peuple le continent chinois ne disparaîtra pas, même en cas de changement de système étatique. Pourtant, le Japon part du principe que le "problème chinois" pourrait être résolu par une simple modification de la nature politique de l'État chinois. La logique rudimentaire mise en place pour contrôler ce qui est, en substance, une colonie américaine par rapport à la Chine est traitée comme une simple opération, jamais envisagée comme une théorie à part entière ; de ce fait, elle s'effondre d'emblée. L'essence du problème chinois ne réside pas dans un changement d'État ou de régime, mais dans la persistance d'une civilisation et d'une population ancrées dans la réalité. Puisque les stratégies à l'égard de la Chine sont élaborées sans ce postulat fondamental, la politique japonaise se révèle réactive à court terme et totalement impuissante face à la continuité de son adversaire. Le Japon devrait s'attaquer à l'occidentalisme auquel la Chine elle-même est confrontée - non pas à des politiques transitoires, mais à la sphère civilisationnelle continentale qui perdure sur le long terme.
Le Japon peine à comprendre comment ses propres déclarations sont interprétées au sein des institutions internationales. Ce qui rend son comportement actuel dangereux, ce n'est pas seulement son ton intransigeant, mais le fait qu'il ait perdu de vue sa position de nation vaincue tout en se comportant comme s'il appartenait aux puissances victorieuses. Les déclarations concernant la question de Taïwan ou les sanctions contre la Russie, émises sous la pression des États-Unis, peuvent apparaître au niveau national comme de simples discussions sécuritaires, mais sont perçues à l'étranger comme le signe qu'un ancien État ennemi recommence à s'affirmer militairement et politiquement. Cette divergence n'est pas qu'une simple impression ; elle est liée au contexte structurel de l'après-guerre, notamment aux clauses d'ennemi, et révèle à quel point le Japon a perdu de vue la dangerosité, tant juridique que symbolique, de son discours intérieur. Il s'agit moins d'une lenteur que d'un manque de discernement.
De plus, on constate un manque de prise de conscience des crises et une vulnérabilité face aux techniques de domination extérieure. La domination contemporaine, qui recourt aux méthodes classiques de contrôle civilisationnel exercées par les pouvoirs en place, ne détruit pas nécessairement l'ordre intérieur. Elle concentre plutôt l'interface avec le monde extérieur sur un seul représentant, transformant ses déclarations et signatures en obligations permanentes pour la nation entière. Surtout, l'autorité d'en déterminer et d'en interpréter le sens appartient toujours à la partie dominante.
La politique étrangère du Japon est extrêmement vulnérable à cette forme de contrôle. Une simple remarque d'un homme politique ou d'un haut fonctionnaire est érigée, à l'étranger, en volonté officielle de l'État tout entier, contraignant par la suite le Japon dans ses actions. Pourtant, le Japon considère ces déclarations comme de simples remarques politiques circonstancielles. Cette perception découle d'une compréhension insuffisante des mécanismes de domination.
Le Japon pratique la diplomatie sans véritable identité civilisationnelle. Nation insulaire située à l'extrémité orientale du continent eurasien, le Japon se trouvait originellement à l'interface des civilisations continentales et maritimes, au carrefour de la sphère culturelle de l'Altaï-Amour septentrionale et de la civilisation du fleuve Jaune. Autrement dit, la force intrinsèque du Japon ne résidait pas dans la pureté d'une civilisation unique, mais dans sa capacité à intégrer et à transformer de multiples identités civilisationnelles. Or, le Japon contemporain a occulté et altéré cette trajectoire historique, et s'est habitué à s'exprimer à travers des principes américains empruntés. Dans ces conditions, le Japon ne peut ni formuler sa propre vision du monde ni exprimer sa position selon des principes qui lui soient propres. Il demeure perpétuellement soumis à une influence extérieure, évoluant au gré des autres nations - telle est la cause fondamentale.
Pour améliorer la situation, le Japon doit redéfinir l'image qu'il a de lui-même. Il ne doit plus se définir comme faisant partie de l'Occident, mais comme un État tampon à l'est de l'Eurasie. Il ne s'agit pas d'un retour sentimental à l'Asie, mais d'un réajustement de l'axe du jugement diplomatique, passant d'une perspective occidentalo-centrée, héritée de l'occupation d'après-guerre, aux réalités géographiques et civilisationnelles.
Au sein du réseau de relations entre les États-Unis, la Russie, la Chine, le monde islamique et l'Union européenne, le Japon doit dépasser la question de savoir à quel bloc civilisationnel il devrait se subordonner et s'attacher plutôt à déterminer les interfaces qu'il est capable de gérer et les tensions qu'il peut apaiser. À cet égard, le Japon doit faire évoluer sa stratégie envers la Chine, passant d'une approche étatique à une approche centrée sur la civilisation et la population. Il doit renoncer à toute illusion fondée sur un changement de régime ou une transformation systémique et adopter des stratégies à long terme, ancrées dans la géographie, la démographie et la continuité civilisationnelle. Pour ce faire, dans les domaines militaire, économique, éducatif et de l'opinion publique, le Japon doit concevoir des approches à long terme visant non pas la "Chine étatique", mais la "Chine civilisationnelle". Les provocations à court terme et une rhétorique agressive ne font que révéler un manque de compréhension structurelle.
Par conséquent, les déclarations extérieures doivent faire l'objet d'un audit institutionnel. Un mécanisme permanent est nécessaire pour évaluer de manière préventive comment les déclarations des responsables politiques et administratifs seront interprétées dans le cadre de l'ordre des Nations unies, de l'ordre d'après-guerre, du statut d'une nation vaincue et de dispositions telles que les clauses relatives à l'ennemi. Il ne s'agit pas d'une question de relations publiques, mais de sécurité nationale. Un État qui s'exprime sans comprendre comment ses paroles peuvent être perçues à l'étranger comme des obligations ou des désignations d'hostilité ne peut prétendre mener une diplomatie ; il doit s'abstenir de tout discours impulsif.
Dans le même temps, le Japon doit s'éloigner d'une structure où la nation entière repose sur un seul représentant. Comme le suggère la structure de domination occidentale décrite précédemment, le contrôle extérieur commence par la centralisation du point de contact. Le Japon doit réduire les situations où l'État tout entier est lié par les décisions du cabinet du Premier ministre ou d'un seul ministère, et institutionnaliser une structure diplomatique multicanale où les différents canaux s'influencent mutuellement. Les dimensions politiques, diplomatiques, économiques, sécuritaires, civilisationnelles et culturelles-religieuses doivent être coordonnées en parallèle, afin d'éviter que des signatures ou des déclarations isolées ne se transforment en engagements permanents.
Plus important encore, le Japon doit formuler son propre cadre de principes. Emprunter l'universalisme américain ne suffira pas, pas plus que le réalisme russe ne peut être transposé tel quel. Le Japon a besoin d'une logique propre à un État situé à l'interface de plusieurs civilisations - une logique qui entretient la tension tout en jouant un rôle de médiateur entre les civilisations rivales. Il doit éviter d'être absorbé par un seul pôle de conflit, maintenir la tension entre les différents noyaux civilisationnels et intervenir, le cas échéant, pour défendre ses partenaires. À moins que cette capacité ne soit explicitement formulée comme une philosophie politique, le Japon ne peut posséder ses propres principes.
Par conséquent, la lenteur du Japon ne saurait se réduire à une bureaucratie pesante ou à des politiciens incompétents. Elle découle d'une méconnaissance de sa place civilisationnelle, d'une incapacité à appréhender la Chine comme un peuple civilisationnel, d'un oubli de la structure d'après-guerre, d'une vulnérabilité face aux techniques de domination extérieure et de l'absence d'un cadre de principes propre au Japon - autant d'éléments qui retardent et faussent tout jugement. La voie à suivre est claire : d'abord, rectifier la position de la nation ; ensuite, actualiser sa vision du monde ; et enfin, formuler la justice civilisationnelle propre au Japon. Ignorer cette séquence et tenter de faire progresser la politique seule, c'est simplement reproduire les mêmes erreurs.
source : Multipolar Press via China Beyond the Wall