par Alejandro Marco del Pont
Peut-être, tout simplement, l'histoire n'est-elle pas telle qu'on nous l'a racontée. L'image d'un monde au bord d'une crise énergétique, avec des prix du pétrole qui s'envolent et des marchés boursiers en ébullition, n'est peut-être pas le reflet d'une erreur stratégique, mais plutôt une représentation fidèle de l'objectif visé.
Depuis des semaines, le discours dominant est celui d'une conflagration géopolitique qui échappe à tout contrôle. Acculé, l'Iran ferme le détroit d'Ormuz dans un acte de désespoir ; les Houthis, ses fidèles pions, bloquent le détroit de Bab el-Mandeb ; et les États-Unis, pompiers de la planète en difficulté, courent dans tous les sens pour tenter d'éteindre les flammes sans se brûler les ailes.
C'est un récit typiquement occidental : rassurant, linéaire et, comme nous le verrons, potentiellement erroné. L'hypothèse qui doit émerger au milieu du vacarme des missiles est tout autre, bien plus troublante : et si la fermeture des détroits n'était pas une conséquence involontaire de la guerre, mais son objectif même ? Il s'agit d'une variante sophistiquée de la thèse du "pouvoir de contrôle", largement abordée dans deux articles ( ici et ici). Cette doctrine soutient que, dans un monde hyperconnecté, la capacité de perturber les nœuds critiques du commerce mondial confère une puissance plus redoutable que celle d'un porte-avions.
Car contrôler ne signifie pas nécessairement ouvrir ; souvent, le véritable pouvoir réside dans la prérogative de fermer, de nier, d'étouffer. Dans ce contexte, maintenir les voies de communication d'Ormuz et de Bab el-Mandeb fermées constitue un défi structurel non seulement pour Téhéran et Riyad, mais surtout pour les principales économies d'Asie de l'Est et du Sud. L'impact est un séisme d'intensité variable : une fragilité existentielle au Japon et en Corée du Sud, une situation explosive pour l'Inde en plein essor et un coup dur porté aux fondements de la croissance chinoise. Il ne s'agit pas d'une théorie du complot de salon ; c'est une alternative concrète aux manuels de géopolitique écrits bien avant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Il est bon de rappeler qu'à Washington, certaines idées ne meurent jamais ; elles attendent simplement leur heure. Le manuel d'Elbridge Colby, " La Stratégie du déni", et le plan méticuleux de la Heritage Foundation, le fameux " Projet 2025", ne sont pas de simples exercices académiques destinés à orner les étagères des bibliothèques. Ce sont les plans d'une nouvelle architecture du pouvoir. Ces deux textes, lus à la lumière du chaos actuel, semblent montrer qu'asphyxier la Chine par le biais de ses lignes d'approvisionnement énergétique n'est pas une option parmi d'autres, mais bien la réalité du jeu.
La logique est irréfutable et s'inscrit dans la continuité du raisonnement exposé dans mon précédent article, " Trump n'improvise pas". La professeure Helen Thompson de l'université de Cambridge, l'une des figures les plus perspicaces et respectées de l'analyse géopolitique de l'énergie, a formulé cette suspicion avec une précision chirurgicale. Selon elle, le fil conducteur de ce second mandat de Trump a été la reconfiguration géopolitique du secteur énergétique mondial, et la fermeture effective du détroit d'Ormuz pourrait ne pas être une "erreur" stratégique, mais plutôt un élément délibéré du conflit. Pour reprendre ses propres termes : "Nous devons envisager la possibilité que certains événements actuels ne concernent pas seulement l'Iran, mais aussi la volonté de l'administration Trump de nuire à la Chine".
Si les idées reçues se trompent, faire grimper le prix mondial du pétrole et le maintenir à un niveau élevé pourrait constituer un objectif militaire crucial. Ce serait un coup de maître à double tranchant : cela pénaliserait la Chine, dépendante des importations énergétiques, et profiterait aux États-Unis, désormais exportateurs nets. Ironie du sort : dans ce cas, la mainmise de l'Iran sur les flux pétroliers - ce spectre qui terrifie l'Occident - serait non seulement acceptable, mais souhaitable pour certains cercles à Washington.
Cela vous paraît invraisemblable ? Comme toujours, faites le calcul. L'argent, cet infaillible détecteur de mensonges, ne ment jamais. Selon l'équipe de données de Dow Jones Markets, depuis le début de cette guerre le 28 février, la valeur boursière du secteur énergétique américain coté en bourse a augmenté de 93 milliards de dollars. Voilà près de 100 milliards de raisons de ne pas se précipiter pour éteindre l'incendie. Les estimations de revenus pour ces entreprises en 2026 ont explosé de plus de 200 milliards de dollars, passant de 1900 milliards à 2100 milliards. Leur bénéfice net total estimé a augmenté de 22%, soit 33 milliards de dollars supplémentaires, pour atteindre le montant faramineux de 183 milliards. Coïncidence ? Parlons plutôt d'un heureux hasard géopolitique pour ces mêmes élites énergétiques qui, grâce à leurs généreux dons, ont préparé le terrain pour le retour de Trump à la Maison-Blanche. La coïncidence est trop parfaite pour être fortuite.
Mais réduire cette équation complexe aux seuls bilans d'Exxon ou de Chevron serait simpliste. La question de la fermeture des deux détroits est bien plus complexe et soulève un réseau d'intérêts bien plus dense, où d'autres acteurs, aux agendas respectifs, sont au bord du précipice. Qu'en est-il du Conseil de coopération du Golfe (CCG), de ces cheikhs qui ont vu leurs pétrodollars affluer ? Quel rôle joue Israël sur cet échiquier ? Et l'Iran, supposément le grand méchant de l'histoire ? Surtout, quelle place occupent les économies asiatiques, ces géants de l'énergie aux pieds d'argile ?
Commençons par les dommages collatéraux, car dans cette guerre d'usure, les victimes se mesurent en millions de barils non livrés et en points de PIB évaporés. Le Japon en est l'exemple le plus frappant. Le Pays du Soleil Levant est, sur le plan énergétique, otage du Moyen-Orient. Près de 95% de ses importations de pétrole transitent par des eaux devenues un cimetière de routes commerciales, toutes passant par le détroit d'Ormuz.
L'impact fut immédiat. Le mois suivant le blocus, le prix du pétrole brut s'envola de plus de 80%, et faire le plein à Kyoto ou à Kobe devint un luxe deux fois plus cher qu'auparavant. Une image vaut mille mots : la semaine suivant le blocus, pas un seul pétrolier - pas un seul - ne fit escale dans un port japonais en provenance de la région. Le silence qui règne sur les quais de Yokohama est le reflet d'une économie à l'arrêt.
La Corée du Sud, autre fleuron industriel asiatique, est au bord d'un gouffre similaire. Son économie, prodige d'exportations et de haute technologie, a subi un coup dur pour son cœur productif. Plus de 60% du pétrole brut qui alimente ses usines et 54% de son naphta, intrant pétrochimique aussi essentiel que l'oxygène à son modèle industriel, sont confrontés à la même pénurie. Cette dépendance n'est pas un choix ; elle est la pierre angulaire de son architecture économique. Si elle venait à céder, tout l'édifice s'effondrerait.
Pour l'Inde, troisième économie d'Asie, la crise a pris la forme d'une tempête parfaite, ébranlant tous les aspects de sa stabilité macroéconomique et sociale. Le problème de New Delhi ne se limite pas au pétrole brut nécessaire au fonctionnement de ses usines et de millions de véhicules. L'Inde importe environ 60% de son gaz de pétrole liquéfié (GPL), ce combustible certes modeste, mais essentiel, qui brûle dans les cuisines de centaines de millions de foyers. Et 90% de ce volume transite par le détroit d'Ormuz. Soudain, les enjeux géopolitiques majeurs s'immiscent dans le quotidien des familles, faisant flamber les prix alimentaires et menaçant la sécurité alimentaire d'un pays qui dépend d'engrais qui, eux aussi, traversent - ou devraient traverser - ces eaux. C'est un choc multidimensionnel qui érode les fondements mêmes de sa croissance.
Et puis il y a la Chine, le véritable éléphant dans la pièce, ou plutôt, le dragon qu'ils tentent de dompter. Pour Pékin, la crise dépasse le simple cadre économique et devient une vulnérabilité stratégique de premier ordre, une ligne rouge clairement tracée par la "ligne de Colby". L'idée que le blocus du détroit soit une manœuvre délibérée de Washington pour asphyxier l'approvisionnement énergétique vital de la Chine et, par conséquent, freiner son ascension géopolitique n'est plus une thèse marginale dans les séminaires universitaires ; c'est une possibilité débattue au cœur du pouvoir avec toute la gravité qu'elle mérite. Les données confirment l'ampleur de ce talon d'Achille. En 2025, 75% du pétrole brut consommé par l'industrie chinoise était importé, soit un total de 578 millions de tonnes. L'Arabie saoudite et l'Irak étaient, dans l'ordre, ses deuxième et troisième fournisseurs. Bloquer le détroit d'Ormuz revient, en pratique, à étouffer la croissance chinoise. Et le nœud est resserré par celui qui contrôle le détroit, ou par celui qui a intérêt à ce qu'il reste fermé.
Alors que le dragon se débat, les faucons du Golfe - ces princes du pétrole qui ont régné pendant des décennies sur l'opulence - voient leurs trônes vaciller. La fermeture de facto de cette voie maritime a engendré des pertes économiques qui feraient frémir même le ministre des Finances le plus insensible. On estime à 14,8 millions le nombre de barils de pétrole produits quotidiennement par les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) - l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Oman et Bahreïn - qui se retrouvent bloqués, faute de voie d'exportation viable. Ces pays possèdent les plus importantes réserves de liquidités au monde, qu'ils ne peuvent vendre. Collectivement, ils pourraient perdre jusqu'à 1,2 milliard de dollars par jour de recettes d'exportation.
Faites le calcul : depuis le début du conflit, les pertes cumulées dépassent 15 milliards de dollars de recettes pétrolières et gazières. Le Fonds monétaire international (FMI) dresse un tableau sombre de la situation. Sur les huit économies les plus touchées par le conflit, cinq connaîtront une récession d'ici 2026. Le Qatar, qui fut jadis le pays le plus riche du monde par habitant, a subi la révision à la baisse la plus drastique de ses prévisions de croissance, une chute de près de 15 points de pourcentage qui reflète les importants dégâts causés à ses infrastructures énergétiques.
L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui ont construit des oléoducs de contournement pour éviter le détroit d'Ormuz, sont considérés comme des "perdants relatifs", une distinction qui n'offre qu'un réconfort relatif au sein d'un cercle restreint de pays en difficulté. Mais la véritable perte pour Riyad et Abou Dhabi ne se mesure ni en barils ni en dollars, mais plutôt à l'érosion accélérée d'un pilier géopolitique qui a soutenu leur stabilité pendant des décennies : le vieux et précieux pacte "pétrole contre sécurité". Les États-Unis garantissaient la liberté de navigation et, en échange, les pays du Golfe inondaient les marchés de leur pétrole brut. Ce pacte n'est aujourd'hui plus qu'un bout de papier sans valeur, dérivant dans les eaux du golfe Persique. Cette crise accélère la transition des pétro-monarchies vers un monde multipolaire, les poussant à diversifier leurs alliances et à réduire leur dépendance historique à l'égard d'un Washington qui, par ses actions ou son inaction, semble les avoir abandonnées à leur sort.
Dans ce contexte de défaite, quelle est la position d'Israël ? De prime abord, l'État hébreu subit également un coût stratégique considérable. La fermeture des deux détroits bloquerait 99% de son commerce extérieur, un véritable étranglement logistique. De plus, il perdrait sa principale source d'approvisionnement, puisque 62% de son pétrole brut, provenant d'Azerbaïdjan et du Kazakhstan, transite par ces mêmes points de passage obligés avant d'arriver à ses raffineries. La conséquence immédiate serait une hausse d'au moins 15% du prix des carburants. Un revers majeur, sans aucun doute.
Mais il ne faut pas se focaliser uniquement sur l'essence. Pour Israël, cette crise représente avant tout une occasion historique de consolider son rôle d'acteur incontournable en matière d'énergie et de sécurité dans la région. Le principal avantage stratégique qui se dégage des décombres de la guerre est la possibilité de se positionner comme une voie terrestre alternative et sûre pour l'acheminement de l'énergie du Golfe vers une Europe assoiffée, en contournant totalement le détroit d'Ormuz et la menace iranienne. L'infrastructure clé existe déjà : l'oléoduc Eilat-Ashkelon, un serpent d'acier reliant la mer Rouge à la Méditerranée. En reliant cet oléoduc au gazoduc Est-Ouest saoudien, le célèbre Petroline, on crée un corridor terrestre qui évite complètement les eaux contrôlées par les Gardiens de la révolution.
L'exploitation de ce corridor ferait d'Israël le centre névralgique du système énergétique mondial et renforcerait durablement ses liens stratégiques avec les États du Golfe, lui conférant un pouvoir économique et géopolitique considérable. La crise souligne la vulnérabilité des monarchies du Golfe face à l'influence de Téhéran, confortant le rôle d'Israël comme partenaire de sécurité fiable, le seul capable et déterminé à affronter l'ennemi commun. Si la normalisation diplomatique officielle pourrait être compromise à court terme - les séances photos de poignées de main devront attendre -, la coopération en matière de sécurité et de défense avec des pays comme les Émirats arabes unis s'est considérablement renforcée en coulisses.
Nous en arrivons donc au principal acteur, les États-Unis, instigateurs de ce chaos apparent. Le blocus d'Ormuz s'inscrit parfaitement dans ce que l'on appelle la "stratégie d'ouverture" de Washington. En créant une incertitude insoutenable quant aux approvisionnements du Golfe, les États-Unis cherchent à se faire percevoir par les acheteurs du monde entier - européens, asiatiques, et tous les autres - comme un fournisseur plus fiable et plus sûr. C'est la vieille logique de la peur : achetez mon pétrole, car celui des autres risque de ne pas arriver.
S'appuyant sur ses vastes réserves de schiste et sa capacité croissante d'exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), le golfe du Mexique se positionne pour remplacer les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) comme principale source d'énergie mondiale, notamment pour une Europe en quête désespérée de pétrole et une Asie en quête de voies maritimes sûres. L'instabilité régionale a engendré une "prime de risque du détroit d'Ormuz" qui renchérit le prix du pétrole exporté du Golfe et, inversement, renforce la compétitivité du pétrole américain. C'est une politique de concurrence déloyale à l'échelle mondiale.
Contrairement aux économies asiatiques, qui souffrent le martyre, les États-Unis sont moins dépendants du pétrole du détroit d'Ormuz. De fait, ils profitent de la hausse des prix mondiaux. Leurs recettes d'exportation d'énergie augmentent, gonflant les caisses de leurs entreprises et leur permettant, paradoxalement, de subventionner les carburants sur le marché intérieur afin d'atténuer la pression populaire et d'éviter que le citoyen lambda ne subisse de plein fouet les conséquences de la crise sur son budget - ce qui ne s'est pas encore produit. C'est un paradoxe de pouvoir et de dépendance où la stratégie de Washington recherche un équilibre délicat et cynique : tirer profit de la souffrance des autres.
Au cœur de ce casse-tête se trouve la pression exercée sur la Chine. Cette mesure vise, en parallèle et de manière à peine dissimulée, à asphyxier les lignes d'approvisionnement énergétique du géant asiatique, le contraignant à jouer les médiateurs avec l'Iran et piégeant Pékin dans le détroit d'Ormuz. Il s'agit d'une manœuvre destinée à mettre la Chine dans une situation délicate, l'obligeant à éteindre un incendie qui la ravage. Malgré la doctrine officielle prônant la stabilité, de nombreux analystes avertissent que cette crise affaiblit l'influence américaine à long terme dans le Golfe.
Le discours de Washington comme garant ultime de la sécurité a été ébranlé, peut-être irrémédiablement. Les dirigeants du Golfe, témoins de l'inaction de la Cinquième Flotte pendant que leurs pétroliers brûlaient, en tirent des conclusions. Cela les pousse à rechercher un rôle plus indépendant et prudent sur la scène internationale. Paradoxalement, la crise a créé un vide sécuritaire que les monarchies du Golfe ne peuvent combler seules. Elles se méfient des États-Unis, mais vers qui d'autre peuvent-elles se tourner ?
Aucune autre puissance n'a la capacité ni la volonté de remplacer le parapluie militaire américain. Ni la Chine ni la Russie ne souhaitent, ni ne peuvent, devenir les nouveaux gardiens du détroit. C'est le grand paradoxe qui caractérise le nouveau Moyen-Orient : le Golfe est aujourd'hui plus vulnérable que jamais, et pourtant, il se sent plus isolé que jamais. Cet isolement les contraint à une diplomatie frénétique et ambiguë, multipliant les alliances avec Pékin, Moscou et Ankara, non par amour, mais par pur instinct de survie. Ils s'accrochent à n'importe quoi pour éviter de sombrer dans l'abîme.
Alors que le monde retient son souffle, une menace ultime plane sur les marchés, telle une épée de Damoclès. Avec près de 15 millions de barils par jour d'exportations de pétrole brut du CCG bloqués, la tentation d'utiliser l'arme ultime est forte. Voyant leur richesse s'évaporer et leur influence décliner, les pays du Conseil de coopération du Golfe pourraient recourir à ce qui s'apparente à une "option nucléaire" énergétique : invoquer la force majeure sur leurs contrats d'exportation et retirer délibérément 20% supplémentaires de l'offre mondiale du marché.
Ce serait le coup de grâce porté à une économie mondiale déjà chancelante, un acte d'autodestruction destiné à rappeler au monde que, malgré leurs faiblesses, ils détiennent encore les clés du robinet. Dans ce jeu d'échecs d'ombres et de pétrole, une seule certitude demeure : les règles de la Guerre froide ont été réécrites à coups de pétrole brut et de feu. Et dès la première page, une phrase résonne avec force. Peut-être, qui sait, que le maintien de la fermeture n'était pas une erreur ; c'était le plan depuis le début.
source : InfoNativa via China Beyond the Wall