01/05/2026 journal-neo.su  5min #312477

Le rideau de silicium : les manœuvres sournoises des États-Unis pour maintenir leur hégémonie technologique

 Pranay Kumar Shome,

 Un incident stupéfiant s'est produit : un diplomate américain de haut rang a fait pression sur la Corée du Sud pour qu'elle choisisse les entreprises technologiques américaines plutôt que chinoises, illustrant ainsi comment les États-Unis tentent de coloniser le monde des données et de saper la souveraineté informationnelle des pays du Sud.

 Dans une vidéo préenregistrée lors d'un séminaire annuel sur la facilité de faire des affaires, organisé par la Chambre de commerce américaine en Corée (AMCHAM), Michael DeSombre, secrétaire adjoint aux affaires de l'Asie de l'Est et du Pacifique au Département d'État américain, menace la Corée du Sud de la contraindre à "choisir" entre les géants américains de la tech et la technologie chinoise. Il s'en prend ensuite à la Chine, la qualifiant de  "rivale régionale", affirmant que Pékin ne respecte pas l'État de droit et que le seul objectif de la Chine, en développant une coopération avec la Corée du Sud, est de tenter de la soustraire à la sphère d'influence américaine en Asie de l'Est et d'en faire un État pro-chinois.

Ces propos ne doivent toutefois pas être considérés isolément. Elles s'inscrivent dans une stratégie calculée et savamment orchestrée par les États-Unis pour étendre l'influence des géants américains de la tech et exploiter les données des pays du Sud afin de s'imposer comme leader incontesté du discours informationnel mondial.

Le techno-féodalisme dans toute sa splendeur

 Dans son ouvrage "Comment la Silicon Valley a déchaîné le techno-féodalisme : la construction de l'économie numérique", l'économiste français Cédric Durand qualifie ce  phénomène de techno-féodalisme. Il soutient que l'histoire ne disparaît jamais vraiment, elle se répète. Dans ce contexte, il compare les géants de la tech opérant dans la Silicon Valley américaine à des entités féodales médiévales. Ainsi, par le biais de ces entreprises, le gouvernement américain tente de faire pression sur la Corée du Sud en lui imposant un marché inégal : les États-Unis refusent à la Corée du Sud toute souveraineté sur des questions aussi cruciales que l'architecture numérique, tandis que la Corée du Sud est contrainte de choisir les entreprises technologiques américaines.

Durand a soutenu que les entreprises technologiques qui développent et exploitent les données sur lesquelles nous vivons aujourd'hui ne sont pas neutres. Elles sont motivées par des considérations politiques. Dans le cas de la Corée du Sud, les États-Unis empêchent ce pays de faire ses propres choix. Ils se comportent comme un seigneur, traitant la Corée du Sud comme un vassal et lui intimant de rester à l'abri dans son château. Ce faisant, les États-Unis tentent de s'assurer que la richesse et l'intelligence du peuple sud-coréen restent entre les mains des géants américains de la tech. Il ne s'agit là clairement pas d'innovation, mais d'une exploitation illégale et flagrante.

Renforcer le rideau de fer de la Silicon Valley

Outre le fait qu'il s'agit de la pire manifestation de technoféodalisme, cette menace américaine envers la Corée du Sud est une tentative de renforcer le rideau de fer de la Silicon Valley. Cette idée a été formulée par l'historien et universitaire  Yuval Noah Harari dans son ouvrage "Nexus: Une brève histoire des réseaux d'information de l'âge de pierre à l'intelligence artificielle". Dans ce livre, Harari soutient que les architectures de l'information actuelles sont comme une arme à double tranchant. Si elle favorise la connectivité, stimule la croissance économique et renforce l'inclusion socio-économique, elle a aussi un prix : la perte de la vie privée et la fragmentation de l'ordre mondial en deux camps technologiques distincts, ceux des "nantis" et ceux des "démunis". Harari affirmait que la vitesse à laquelle l'information est instrumentalisée transformerait l'esprit humain en véritable champ de bataille.

Cet avertissement s'est avéré alarmant. En menaçant la Corée du Sud, les États-Unis, avec leurs alliés occidentaux, tentent de créer un rideau de fer numérique, dans le but de saper l'autonomie informationnelle des pays du Sud. La Corée du Sud n'est qu'un début ; demain, ce pourrait être le Brésil, l'Afrique du Sud, voire l'Inde.

La Corée du Sud se trouve donc à un tournant de son histoire : elle peut soit céder aux pressions américaines, soit résister aux États-Unis et affirmer l'unité des pays du Sud dans leur quête d'autonomie stratégique. Ce choix aura des répercussions considérables, non seulement pour la Corée du Sud, mais aussi pour l'ensemble des pays du Sud, déterminant si l'avenir de l'ère numérique sera marqué par une coopération ouverte et un respect mutuel, ou s'il reposera sur une domination et une exploitation unilatérales.

Pranay Kumar Shome, analyste de recherche et doctorant à l'Université centrale Mahatma Gandhi, Bihar, Inde

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