01/05/2026 reseauinternational.net  6min #312494

La Chine abandonnera les principes occidentaux d'évaluation scientifique

par José Luis Preciado

L'évaluation scientifique en Chine entre dans une phase de transformation historique, abandonnant les indicateurs hérités de l'Occident. Ce changement redéfinit la valeur même du savoir au XXIe siècle.

Un article paru dans Nature le 14 avril 1 rapporte que la Bibliothèque scientifique nationale de l'Académie chinoise des sciences a décidé de cesser la mise à jour et la publication de son classement influent des revues scientifiques, un outil qui, pendant plus de vingt ans, a façonné l'évaluation scientifique en Chine et, par extension, a contribué à consolider une orthodoxie mondiale fondée sur des mesures quantitatives. Loin d'être une simple décision administrative, cette mesure constitue une rupture épistémologique qui remet en cause le cœur même du système contemporain de légitimation du savoir.

Pendant des années, en Chine comme dans une grande partie du monde, l'évaluation scientifique s'est articulée autour d'indicateurs tels que le facteur d'impact, l'indice de Hirsch et le nombre brut de publications. Ces indicateurs, initialement conçus comme des outils auxiliaires pour guider la lecture et la diffusion des connaissances, sont devenus des instruments normatifs dictant les parcours professionnels, les hiérarchies institutionnelles et les flux de financement. La revue dans laquelle un article était publié a acquis une importance disproportionnée par rapport à son contenu, engendrant un renversement des valeurs où la forme a éclipsé le fond et la substance a supplanté le fond.

Ce phénomène n'était pas propre à la Chine, mais il y a acquis une intensité particulière en raison de l'expansion rapide de son système universitaire et de son ambition de s'imposer comme une puissance scientifique mondiale. Des programmes tels que ceux axés sur l'excellence académique, équivalents fonctionnels des initiatives de compétitivité internationale, ont consolidé un écosystème où la productivité se mesurait en termes de volume et de visibilité plutôt que de profondeur et d'originalité. Ainsi, l'évaluation scientifique en Chine est devenue un reflet amplifié des tensions inhérentes au modèle occidental de science quantifiée.

La décision de supprimer le classement des revues ne se limite pas à la simple suppression d'une liste ; elle remet en cause une architecture symbolique qui avait institutionnalisé l'équivalence entre prestige de l'édition et valeur scientifique. En suspendant ce mécanisme, l'Académie chinoise des sciences provoque une rupture qui oblige à repenser les fondements mêmes de l'évaluation scientifique en Chine, déplaçant l'attention de la réputation, conditionnée par les indices, vers la contribution réelle au savoir.

Ce changement s'inscrit dans une réforme plus vaste visant à dépasser les "cinq critères principaux", une initiative qui cherche à réduire la dépendance aux indicateurs formels tels que les notes d'examens, les diplômes d'institutions prestigieuses, le nombre de publications et les titres universitaires. Dans ce contexte, l'évaluation scientifique en Chine est repensée comme un processus qui vise à intégrer des dimensions qualitatives auparavant marginalisées : la pertinence sociale, l'innovation authentique et l'impact à long terme.

Cependant, critiquer les indicateurs traditionnels ne résout pas automatiquement le problème de leur remplacement. L'histoire de l'évaluation scientifique en Chine, comme celle de tout système complexe, montre que chaque critère engendre ses propres incitations et, par conséquent, de nouvelles distorsions. Le défi consiste à concevoir des mécanismes qui évitent à la fois l'arbitraire et la mainmise bureaucratique, sans pour autant tomber dans le piège de se fier à des chiffres qui, bien que réducteurs, offraient une illusion d'objectivité.

La question cruciale n'est pas seulement de savoir ce qui remplacera le facteur d'impact ou l'indice de Hirsch, mais s'il est possible de concevoir une évaluation scientifique qui ne réduise pas la pluralité des connaissances à un ensemble fini d'indicateurs. En ce sens, la décision chinoise peut être interprétée comme une expérience à l'échelle civilisationnelle : une tentative de rééquilibrer le rapport entre mesure et signification, entre quantification et compréhension.

Cette transformation révèle une tension plus profonde entre les modèles de rationalité. En Chine, l'évaluation scientifique, en s'affranchissant des normes importées, ouvre la voie à une épistémologie moins dépendante des hiérarchies mondiales et plus attentive à ses propres priorités stratégiques. Ce mouvement n'implique pas un rejet de la science occidentale, mais plutôt une renégociation de ses critères de validation, une sorte de dé-occidentalisation partielle du jugement scientifique.

Il serait toutefois naïf d'interpréter ce changement comme une libération absolue. Toute réforme institutionnelle est influencée par des intérêts particuliers, et l'évaluation scientifique en Chine ne fait pas exception. La redéfinition des critères de valeur peut également répondre à la nécessité d'aligner la production scientifique sur les objectifs nationaux, ce qui introduit de nouvelles formes d'instrumentalisation.

L'autonomie du savoir, toujours précaire, se trouve ainsi prise en étau entre la logique du marché mondial et celle de l'État. Malgré ces ambivalences, l'abandon des classements de revues marque un tournant qui dépasse les frontières chinoises. Dans un monde où la science est devenue de plus en plus dépendante de mesures standardisées, l'évaluation scientifique en Chine offre un précédent susceptible d'inspirer des réformes dans d'autres systèmes universitaires. La crise des indicateurs n'est pas un phénomène local, mais bien la manifestation des limites d'un paradigme qui confondait mesure et valeur.

En définitive, la transformation de l'évaluation scientifique en Chine nous invite à repenser une question fondamentale : que signifie produire des connaissances de valeur au XXIe siècle ? La réponse, encore en construction, ne saurait se réduire à des chiffres ou à des classements. Elle exige une réflexion plus large sur les finalités de la science, son rapport à la société et les critères qui déterminent ce qui mérite d'être reconnu, financé et conservé. Dans ce processus, la Chine ne se contente pas de redéfinir son propre système, elle invite également le monde entier à repenser le sien.

source :  Mente Alternativa via  China Beyond the Wall

  1. "Classement discontinu des revues scientifiques chinoises les plus importantes", Nature, 14 avril 2026. DOI :  doi.org

 reseauinternational.net