01/05/2026 reseauinternational.net  4min #312536

La judéo-christianisation des barbares

par Laurent Guyénot

"Si nous nous posons la question :"De quelle religion les rois germaniques se sont-ils convertis [au christianisme] ?", nous devons avouer que nous n'en savons pas grand-chose", a écrit Richard Fletcher dans The Conversion of Europe. C'est une déclaration abrupte mais honnête sur l'état de nos connaissances concernant la religion germanique. Nous en savions autrefois beaucoup sur les dieux et la mythologie des Germains, mais, tout comme la technologie permettant d'aller sur la Lune, il semble que nous ayons perdu ce savoir (je vais expliquer comment).

Cela va décevoir tous les nouveaux adorateurs d'Odin ou de Thor. Ils ne seront pas non plus ravis d'apprendre que ces barbares germaniques ne rêvaient que de devenir romains. Certains y sont parvenus avec brio. Prenons l'exemple du roi gothique Théodoric le Grand : "Théodoric n'a jamais été empereur des Romains, mais par ses paroles, ses actes, ses coutumes, sa culture et son influence sur son monde, il fut l'un des meilleurs d'entre eux". Avant leurs contacts avec les Romains, les sociétés germaniques étaient tribales, agricoles et égalitaires, et n'avaient pas d'État digne de ce nom ; elles n'avaient probablement pas d'identité nationale claire, sans même parler d'une religion pan-germanique. En fait, selon Patrick Geary :

"Le monde germanique fut peut-être la plus grande et la plus durable des créations du génie politico-militaire romain. Le fait que cette création ait fini par remplacer son créateur ne doit pas occulter le fait qu'elle devait son existence même à l'initiative romaine, aux efforts patients déployés pendant des siècles par les empereurs, généraux, soldats, propriétaires terriens, marchands d'esclaves et simples commerçants romains pour modeler le chaos (aux yeux des Romains) de la réalité barbare en formes d'activité politique, sociale et économique qu'ils pouvaient comprendre et, peut-être, contrôler. Les barbares eux-mêmes étaient pour la plupart particulièrement désireux de participer à ce processus, de devenir des peuples"authentiques", c'est-à-dire de mettre en place des structures qui avaient un sens dans l'orbite séduisante de la civilisation classique. Cet effort fut si fructueux qu'à partir de la fin de l'Antiquité déjà, il était impossible pour les Goths, les Burgondes, les Francs et les autres"peuples"qui étaient devenus maîtres de l'Empire romain d'Occident de se comprendre eux-mêmes et de comprendre leur passé en dehors des catégories romaines d'ethnographie, de politique et de coutumes, tout comme il leur était impossible de prospérer en dehors des traditions romaines d'agriculture et de commerce ou d'exercer le pouvoir en dehors des traditions romaines de politique et de droit".

La Panthéonade des Germains

Au XIXe siècle, les érudits de l'école de la " mythologie comparée" avaient beaucoup à dire sur la religion germanique. Mais il s'est avéré par la suite qu'ils avaient été victime d'une hallucination collective (c'est l'hypothèse généreuse : on peut aussi parler d'une fraude académique).

La première erreur de ces savants a été de se fier à Tacite, qui leur disait que les Germains vénéraient d'abord Mercure, puis Hercule et Mars, ainsi qu'Isis dans le cas des Suèves (Germania 9). Les érudits ont décidé arbitrairement que cela signifiait Odin, Thor et Tyr, et une déesse mère dont ils se disputèrent le nom. Le problème est que Tacite ne s'est jamais rendu en Germanie, n'a jamais rencontré un seul Germain de sa vie, et semble avoir presque tout inventé. Il y a de fortes chances que la Germania de Tacite soit un faux de la Renaissance, si l'on considère qu'elle était inconnue jusqu'à ce qu'elle soit prétendument découverte dans un unique manuscrit à l'abbaye de Hersfeld en 1425, qui disparut de la circulation après avoir été prétendument copié par le grand Poggio Bracciolini. Quoi qu'il en soit, l'interpretatio Romana des dieux germaniques par Tacite est désormais considérée comme n'ayant pas plus de valeur que l'affirmation similaire de Jules César selon laquelle les Gaulois vénéraient Mercure avant tout, puis Apollon, Mars, Jupiter et Minerve (De Bello Gallico VI,17). Plus utile est la précision de Lucain selon laquelle le nom donné par les Gaules à Mercure est Teutates (Pharsale I,445) ; ce nom dérive du mot celtique signifiant "tribu" (comme dans l'ancien irlandais túath) et signifie quelque chose comme "père de la tribu", ce qui suggère que chaque tribu honorait son propre ancêtre mythique.

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 Laurent Guyénot

source :  Kosmotheos

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