
par Amal Djebbar
Il est devenu presque impossible de regarder les gens autour de moi sans penser que la fin n'est plus si loin. Le compte à rebours n'est plus une abstraction. Il est là, dans les regards, dans les corps.
Quand quelqu'un vous annonce que son échéance est proche, quelque chose se dérègle. Une part de moi encaisse la tristesse, brute, immédiate. L'autre résiste, s'agace presque : pourquoi as-tu cédé ? Pourquoi ?
Alors je me demande ce que veut encore dire vivre. Tout semble ouvert, et pourtant, tout peut s'arrêter d'un coup. Avant, il y avait une logique, une chronologie rassurante. On voyait partir les autres tard, à un âge où la perte, sans être acceptable, devenait au moins prévisible. Vers soixante-dix ans, on s'y préparait.
Aujourd'hui, plus rien ne tient. Ils tombent, les uns après les autres. Sans ordre. Sans justice. Plus jeunes que moi, de mon âge, parfois plus solides en apparence. Il n'y a plus de seuil, plus de règle. Certains sont emportés par des cancers fulgurants, d'autres par des arrêts brutaux. Les causes changent, l'issue reste la même. Tous finissent par disparaître, avalés sans cérémonie.
Quand je fais le compte, j'ai l'impression que tout s'accélère. Comme si quelque chose s'était mis à céder en chaîne. Et une question s'impose, presque malgré moi : combien en restera-t-il dans quelques années ?
Je suis triste, évidemment. D'une tristesse lourde, qui colle à la peau. Le deuil ne nous lâche plus, il s'installe, il devient une présence constante. Comme si la peine avait décidé de nous accompagner jusqu'au bout. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne à perdre.
Mais il y a autre chose, plus âpre. Une colère sourde. Parce que beaucoup ont cédé. Par ignorance, par confiance excessive.
Nous vivons dans un monde sous échéance. Un monde en suspension, comme en manque d'air. Il respire encore, mais à peine. Il sait - confusément - que sa durée est comptée. Cela se lit sur les visages : des traits tirés, creusés, comme vidés de l'intérieur. Les gens se retirent doucement d'eux-mêmes. La maladie ne fait pas que détruire, elle réécrit. Elle dessine une version plus fragile, plus effacée, ligne après ligne, comme si chaque souffle corrigeait déjà la suite.
Quand quelqu'un me dit : je ne sais pas si dans cinq ans, je serai encore là, tout se resserre en moi. Le cœur se contracte, les mots disparaissent. Je reste là, démunie, face à une vérité trop lourde pour être portée. Il y a quelque chose d'insupportable dans l'idée que le temps soit déjà compté alors même que la vie n'a pas fini de se déployer. Les corps commencent à céder avant d'avoir été pleinement vécus.
Ce que je ressens dépasse la tristesse. C'est plus violent, plus diffus. Une colère sans direction, qui me traverse comme une décharge. J'assiste, impuissante, à un effondrement organisé, sans que rien ne puisse l'arrêter.
Je n'arrive pas à m'habituer. Voir partir ceux que j'ai connus, comme ça, sans transition. Alors qu'ils avaient encore des choses à vivre, à construire. Ils ne verront pas leurs enfants fonder une famille. Ils ne deviendront pas grands-parents. Ils manqueront des joies simples, des moments à venir. Dans cinq ans, ils ne seront plus là. Et cette idée me heurte, encore et encore.
La mort n'est plus lointaine. Elle a changé de place. Elle ne tourne plus autour de nous : elle s'est installée parmi nous. Elle est une présence, accrochée aux corps.
Les gens ont changé : leurs corps sont devenus fragiles et semblent déjà en train de s'effacer.
Alors la question revient, insistante, presque vertigineuse : qui sera encore là dans cinq ans ? Dans dix ans ?
Illustration : Frederic Edwin Church, Les Andes d'Équateur, 1855.