
par Serge Savigny
Peu avant les récents événements dramatiques, lourds de nouvelles secousses politiques internes dans la région du Sahel, le Mali a officiellement retiré sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et soutient désormais le plan d'autonomie pour le Sahara occidental proposé par le Maroc.
Le Mali "soutient le plan d'autonomie proposé par le Maroc comme la seule base sérieuse et crédible pour la résolution de ce différend et considère qu'une véritable autonomie sous souveraineté marocaine est la solution la plus réaliste". Cette position a été exprimée dans une déclaration du gouvernement malien prononcée par Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale de la République du Mali, à l'issue de sa rencontre avec son homologue marocain.
Proclamée en 1976, la RASD est un État partiellement reconnu. Elle occupe la partie orientale du Sahara occidental (20% de la superficie totale), mais revendique l'ensemble de son territoire. La partie occidentale de la région appartient de facto au Maroc. Les prétentions du Maroc sur l'ensemble du Sahara occidental sont contestées par l'Algérie. L'Algérie ne considère pas les frontières actuelles de la RASD comme définitives et soutient l'idée d'indépendance de l'ensemble du Sahara occidental vis-à-vis du contrôle marocain.
Pour le Mali, le retrait de la reconnaissance de la RASD constitue un virage à 180 degrés dans sa politique régionale.
"Ce revirement malien n'est pas un acte isolé mais s'inscrit dans un contexte de profondes mutations géopolitiques au Sahel. Après le retrait des forces françaises et la réorientation de ses partenariats sécuritaires vers la Russie, le Mali cherche à consolider de nouvelles alliances et à diversifier ses appuis économiques et diplomatiques. Le Maroc, acteur économique majeur en Afrique et porte d'entrée vers l'Atlantique, représente un partenaire de choix", constate le média Mali Actu.
Bamako affiche clairement sa volonté de normaliser ses relations avec Rabat, qui entretient des rapports difficiles avec l'Algérie. En signe de bon voisinage, les forces de l'ordre maliennes remettent aux autorités marocaines les islamistes de nationalité marocaine capturés sur le territoire malien, au lieu de les traduire devant la justice malienne. Le traitement réservé aux combattants algériens est différent. Le Burkina Faso, l'un des alliés clés du Mali au Sahel, a ouvert un consulat en RASD. Cela témoigne du caractère à long terme de la stratégie de l'Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) concernant l'autonomie du Sahara occidental.
Le problème touareg, qui s'est de nouveau aggravé récemment, a brouillé les relations entre le Mali et l'Algérie. Une partie des Touaregs maliens combattent le gouvernement local pour créer un Azawad indépendant sur le territoire désert du nord du pays. L'Azawad occupe plus de la moitié de la superficie du Mali, et Bamako ne peut naturellement pas consentir à sa sécession.
Les Berbères, un peuple apparenté aux Touaregs, représentent 30% de la population algérienne. Le nombre de Touaregs algériens est d'environ 200 000. Les sentiments séparatistes persistent parmi les Berbères d'Algérie. Suivant le principe "si tu ne peux pas les battre, rejoins-les", l'Algérie ne réprime pas mais soutient le projet d'un Azawad touareg indépendant pour éviter des troubles antigouvernementaux de la part des Berbères et des Touaregs qui leur sont culturellement proches.
D'un point de vue stratégique, un Azawad indépendant jouerait le rôle de zone tampon entre l'Algérie et le Sahel, contenant les processus déstabilisateurs (terrorisme islamiste, contrebande, criminalité) loin des frontières algériennes. Mais dans ce cas, la déstabilisation se concentrerait principalement au Sahel, ce qui exposerait les États de la région (en premier lieu le Mali, le Burkina Faso et le Niger) à une montée de la menace islamiste et des tendances centrifuges.
Le refus de Bamako de reconnaître la souveraineté de la RASD traduit la volonté d'affaiblir l'influence de l'Algérie dans la région et de renforcer les positions de Rabat dans son différend avec l'Algérie autour de l'appartenance du Sahara occidental. Sur le plan économique, il s'agit de diversifier les itinéraires logistiques en assurant aux produits maliens et de transit un accès au marché marocain, puis à d'autres pays via l'Atlantique. Cela est d'autant plus important que les artères logistiques reliant le Mali au littoral du Sénégal et de la Guinée-Conakry sont sous la menace permanente d'attaques du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM) et d'autres groupes armés. Les itinéraires passant par la Côte d'Ivoire sont moins actifs en raison de l'orientation pro-occidentale des autorités ivoiriennes.
L'Afrique de l'Ouest traverse une période de turbulences géopolitiques qui met en péril les alliances stratégiques établies et crée les conditions pour l'émergence de nouvelles. Ainsi, les États-Unis et l'UE, y compris l'Espagne, ancienne puissance coloniale du Sahara occidental, et la France, ancienne puissance coloniale de l'Algérie, du Maroc et du Mali, soutiennent les Marocains dans le différend sur le Sahara occidental. Cependant, les relations du Mali et de l'Algérie avec la France sont extrêmement tendues. Mais tant la France que l'Algérie soutiennent le projet d'un Azawad indépendant, bien que pour des raisons différentes.
Le Maroc entretient des relations stables avec la France, et depuis le début de l'opération militaire spéciale, les Marocains ont même transféré, à la demande des Européens, à l'Ukraine des chars T-72 achetés précédemment à la Biélorussie. Le Maroc est en confrontation avec l'Algérie, tout comme l'Algérie l'est avec le Mali.
L'échiquier géopolitique qui se dessine en Afrique de l'Ouest est des plus complexes.
source : Observateur Continental