02/05/2026 ssofidelis.substack.com  13min #312666

Canaan et la mémoire

Comment l'histoire, les Écritures et la science contredisent le mythe sioniste.

Par  Dyab Abou Jahjah, le 21 février 2026

Hier, j'ai sacrifié ma soirée pour regarder l'interview de Tucker Carlson avec Mike Huckabee, l'ambassadeur américain en Israël. Huckabee, bien sûr, a exprimé son sionisme fanatique, revendiquant un droit divin pour les Juifs non seulement sur la terre palestinienne, mais sur tout le Levant. J'ai eu le sentiment que Carlson a fait de son mieux pour contester les revendications d'indigénéité des colonisateurs européens qui affirment descendre d'ancêtres ayant vécu au Levant vers 1500 avant J.-C., dispersés à travers le monde, et qui reviennent aujourd'hui dans un élan romantique pour "rentrer chez eux" et expulser ceux qui y vivent actuellement.

Ce que Tucker n'a pas suffisamment démontré, c'est l'indigénéité des populations vivant actuellement en Palestine et dans le reste du Levant, par opposition aux revendications fantaisistes et non fondées des colons européens. J'ai également eu le sentiment que l'interview dans son ensemble est restée superficielle et bancale. Alors que Huckabee exposait son idéologie fanatique du "Lebensraum" divin, autrement dit le sionisme, niait le génocide à Gaza et justifiait le meurtre d'enfants, Tucker semblait surtout s'attacher à démontrer que Huckabee n'était pas "America First" et ne défendait pas assez fermement les chrétiens. Ce n'est pas là l'essentiel, loin s'en faut.

Commençons par la Bible, puisque les deux hommes l'invoquent comme référence faisant autorité. La Bible est, bien sûr, un texte de foi plutôt qu'un récit historique moderne. Elle présente une théologie, un récit et une mémoire mythique plutôt qu'une historiographie empiriquement vérifiable. Néanmoins, si elle est citée comme fondement de revendications politiques, il est légitime d'examiner ce qu'elle dit réellement.

Un argument central du sionisme religieux est que Dieu a promis la terre entre le Nil et l'Euphrate à Abraham et à ses descendants. Le passage concerné dit :

"Je maintiendrai pour toujours mon alliance avec toi, et avec ta descendance après toi, de génération en génération. En vertu de cette alliance, je serai ton Dieu et celui de ta descendance après toi. Je te donnerai, ainsi qu'à ta descendance, ce pays de Canaan où tu vis maintenant en étranger. Il sera votre propriété pour toujours. Et je serai le Dieu de ta descendance". Genèse 17:7-8

Deux observations s'imposent immédiatement.

Premièrement, le pays est explicitement nommé : il s'agit du "pays de Canaan". Il est décrit comme un pays où Abraham est un "étranger". En d'autres termes, selon le récit biblique lui-même, il ne s'agissait pas d'une terre vierge, mais d'un territoire déjà identifié et habité.

Deuxièmement, le texte soulève la question de la descendance. Abraham est considéré dans les traditions juive, chrétienne et islamique comme une figure patriarcale. Les Arabes, par l'intermédiaire d'Ismaël, sont également traditionnellement considérés comme des descendants d'Abraham. Par conséquent, même dans un cadre abrahamique, la question de savoir qui peut prétendre à l'héritage de la promesse n'est pas aussi simple qu'elle est généralement présentée dans les interprétations exclusivistes.

Ce qui est toutefois particulièrement significatif pour le présent débat, c'est le nom du pays : Canaan. La promesse n'est pas formulée en termes géographiques abstraits, mais fait référence à un territoire spécifique doté d'une identité existante. Cela soulève une question historique et conceptuelle : qui étaient les Cananéens, et quelle est la signification que revêt la mention du nom de cette terre au moment même où elle a été promise ?

Canaan ne se limite pas à la Palestine. Dans une acception historique sérieuse, ce terme désigne un espace levantin englobant la Palestine, le Liban, la Transjordanie et la Syrie côtière - une zone de villes, d'arrière-pays et de routes commerciales densément peuplée bien avant que les identités modernes ne se cristallisent en nations.

Dans le langage courant, les Cananéens sont souvent qualifiés de "Phéniciens". Pourtant, cette appellation n'a jamais reflété leur propre identification. Le peuple connu dans l'histoire sous le nom de Phéniciens s'identifiait comme Cananéens. "Phénicien" étant un exonyme donné par les Grecs.

Les Grecs ont peut-être donné aux Cananéens un nom célèbre, mais les Cananéens ont donné aux Grecs bien plus que cela. Parmi les dons des Cananéens aux Grecs, l'un mérite une attention particulière car il met à mal la mythologie habituelle de l'Europe : la tradition alphabétique. L'adoption par les Grecs de l'écriture alphabétique des Phéniciens au VIIIe siècle avant notre ère est largement considérée comme un tournant culturel décisif.

La première lettre est en soi un petit mémorial à l'imagination créatrice levantine : l'aleph - le bœuf/taureau - dont le nom a survécu à travers la lignée phénicienne pour devenir l'alpha grec, puis le A latin. Retournez le A et vous verrez le taureau cananéen.

C'est là que le mythe d'Europe devient plus qu'un simple embellissement classique.

Dans la tradition grecque, Europe est la femme phénicienne emportée vers l'ouest par un taureau. L'histoire a de nombreuses interprétations - sexuelles, politiques, impériales.

Dans mon livre Enlightenment under Fire, j'ai proposé une autre lecture : Europe comme l'alphabet lui-même, enlevée par le taureau - non seulement parce que le taureau est le vecteur du transfert, mais parce que le taureau est alep/aleph, la première lettre, le signe originel.

Il s'agit d'une théorie, et non d'une affirmation faisant l'objet d'un consensus scientifique. Mais elle a l'avantage de correspondre à ce que nous savons concrètement : une technologie alphabétique se déplaçant vers l'ouest à travers la mer, devenant grecque, puis latine, puis européenne - souvent sans que l'on mentionne son origine levantine.

La génétique moderne apporte désormais une confirmation indépendante : les peuples du Levant présentent une continuité substantielle à travers les âges avec les Cananéens.

Une étude publiée en 2017 dans l'American Journal of Human Genetics a séquencé les génomes d'individus datant d'environ 3 700 ans provenant de Sidon (une importante cité-État cananéenne) et les a comparés à ceux de Libanais contemporains. La conclusion principale de l'étude montre la continuité du génome cananéen dans la population libanaise moderne.

Une étude publiée en 2020 dans Cell a analysé des données génomiques provenant d'individus anciens mis au jour dans le sud du Levant et les a comparées à de vastes ensembles de données génomiques modernes. Cette recherche a montré que la composante génétique principale des groupes arabophones tels que les Palestiniens, les Libanais, les Syriens, les Jordaniens, les Bédouins et les Druzes provient en grande majorité des populations locales du Levant de l'âge du bronze associées à la culture cananéenne. Dans les modèles statistiques, la plupart des Levantins modernes ont hérité la majeure partie de leur ascendance de ces populations cananéennes.

Rien de tout cela ne confère de droits politiques par l'ADN. Une telle chose n'existe pas, et ne devrait pas exister. Si un test ADN révélait aujourd'hui une ascendance italienne chez un citoyen français, cela ne modifierait pas l'identité ou la nationalité de cette personne - ni ne devrait le faire. Mais si la vérité historique et les preuves génétiques ne confèrent pas de droits politiques, le mensonge ne le peut pas non plus.

Pourtant, des individus originaires de Russie, de Pologne, d'Allemagne, des États-Unis et d'ailleurs - dont la plupart ne résisteraient pas à un examen minutieux par analyse linguistique, et encore moins par analyse génétique - prétendent être des Sémites du Levant et, sur cette base, revendiquent le droit d'expulser ou de tuer ceux qui sont indigènes à cette terre.

Ces études remettent définitivement en cause un argument central de la propagande sioniste : celui selon lequel les Levantins, et donc les Palestiniens, seraient des tribus arabes entrées en Canaan uniquement lors des conquêtes islamiques.

La diffusion de la langue arabe et des formes culturelles arabes à partir de la fin de l'Antiquité n'a pas entraîné de remplacement de population. À travers le Levant, l'Égypte et l'Afrique du Nord, les populations existantes ont adopté l'arabe progressivement au fil des siècles par le biais de l'administration publique, du commerce, des institutions religieuses et éducatives, ainsi que de la vie sociale urbaine. Prétendre que la langue arabe prouve une origine arabe est aussi illogique que d'affirmer que, parce que le français et l'espagnol dérivent du latin, leurs locuteurs doivent être les descendants d'Italiens qui auraient "remplacé" les Gaulois ou les Ibères.

Lors de la conquête musulmane, l'arabe est naturellement devenu la nouvelle langue de la vie politique et économique. Au fil des siècles, une grande partie de la population qui utilisait l'araméen comme lingua franca tout en parlant des dialectes cananéens est passée à l'arabe. Comme les trois langues en usage - le cananéen, l'araméen et l'arabe - appartiennent à la même famille de langues sémitiques, ce processus s'est déroulé de manière organique. Il n'y a pas eu de politique d'arabisation forcée. Dans les régions où aucune langue sémitique n'était parlée, l'arabe n'a pas été adopté. Les gens sont devenus musulmans mais ont continué à parler le farsi, par exemple. La même dynamique s'est produite avec l'adoption de l'islam : une partie importante de la communauté qui a commencé à parler l'arabe est restée chrétienne.

Mais revenons aux fondements du sionisme religieux. Selon la Bible hébraïque, le pays tire son nom de son peuple - les Cananéens - bien avant l'émergence de l'identité israélite. Lorsque les Hébreux apparaissent dans le récit, ils ne "reviennent" pas sur une terre vide ou abandonnée. Ils arrivent en tant qu'étrangers pénétrant un territoire habité, tout comme Abraham est venu en Canaan en tant qu'étranger

"Abram parcourut le pays jusqu'au lieu nommé Sichem, jusqu'aux chênes de Moré. Les Cananéens étaient alors dans le pays.

"L'Éternel apparut à Abram, et dit: Je donnerai ce pays à ta postérité. Et Abram bâtit là un autel à l'Éternel, qui lui était apparu". Genèse 12:4-7.

Après qu'Abraham eut séjourné en Égypte, puis lorsque les Hébreux "revinrent" une seconde fois en Canaan sous la conduite de Josué, la "promesse" prit une tournure violente et génocidaire. Le texte biblique ne le cache pas. Au contraire, il présente l'établissement de la soi-disant "Terre promise" comme une conquête violente accompagnée d'ordres explicites de détruire la population indigène cananéenne :

"Lorsque le Seigneur ton Dieu t'aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, et qu'il aura chassé devant toi de nombreuses nations... tu les détruiras totalement". - Deutéronome 7:1-2

La logique de la dépossession est rendue encore plus explicite ailleurs :

"Je vous donnai un pays que vous n'aviez point cultivé, des villes que vous n'aviez point bâties et que vous habitez, des vignes et des oliviers que vous n'aviez point plantés et qui vous servent de nourriture". - Josué 24:13

La doctrine biblique du ḥerem - la destruction totale des villes cananéennes, y compris les hommes, les femmes et les enfants (Josué 6-11) - correspond à toutes les définitions modernes de l'intention génocidaire. Quelle que soit la position théologique de chacun, le texte est sans ambiguïté : l'entrée des Hébreux en Canaan est racontée comme une invasion et un génocide.

Cet aspect est important car l'idéologie sioniste invoque de manière sélective les Écritures pour revendiquer sa possession originelle, tout en ignorant que ces mêmes Écritures affirment explicitement la présence antérieure des Cananéens et leur dépossession violente. Même si l'on reconnaît à la Bible une autorité historique, elle n'établit pas l'indigénéité juive. Elle documente une conquête et un génocide.

Tout comme le sionisme religieux, le colonialisme de peuplement sioniste doit détruire Canaan pour exister, car il ne peut se justifier tant que la population indigène reste visible à travers le temps.

C'est là que Canaan doit se voir accorder plus de poids dans notre vocabulaire culturel actuel - non pas comme une composante anti-arabe, mais comme un élément plus profond de l'arabité, permettant la reconnaissance de soi levantine.

La civilisation arabe est le volet le plus récent et le plus actif de l'identité levantine, ancrée dans environ un millénaire et demi de continuité. Elle n'est pas accessoire, elle est constitutive. Elle a réorganisé la place du Levant dans le monde et l'a relié à un vaste horizon civilisationnel s'étendant de l'Atlantique au Golfe. Il est impossible aujourd'hui de parler du Levant sans évoquer la civilisation arabe.

Mais la culture levantine porte une empreinte méditerranéenne orientale distincte qui précède de loin le VIIe siècle et survit au sein de l'arabité levantine distincte. Elle n'apparaît pas dans les grands récits historiques, mais dans la trame de la vie quotidienne : dans le goût, le rythme, le geste, les us et coutumes. Ce sont là des domaines qui changent rarement sous l'effet d'une conquête ou d'une conversion, et presque jamais sous l'effet d'une idéologie.

La cuisine est peut-être le registre le plus évident de cette continuité. Ce qu'on appelle aujourd'hui la cuisine libanaise est l'expression la plus aboutie d'une cuisine levantine plus large, commune au Liban, à la Palestine, à la Syrie et à la Jordanie. Il en va de même pour le folklore musical levantin et les formes de danse telles que la dabke. Cette cohérence s'étend à la langue elle-même. À travers le Levant, on parle des dialectes étroitement apparentés, avec des variations infimes, qui font écho à une unité linguistique plus ancienne et portent encore les traces des structures de la langue cananéenne.

Le colonisateur comprend cette continuité culturelle mieux que quiconque, et tente donc de se l'approprier. Le colonialisme de peuplement ne s'empare pas seulement de la terre ; il tente également de s'emparer de l'histoire de cette terre. C'est pourquoi il existe une "politique alimentaire" documentée dans le conflit israélo-arabe, et pourquoi la réappropriation des repères culinaires levantins en tant qu'identité nationale "israélienne" constitue une forme d'effacement parallèle à l'appropriation territoriale.

Canaan ne relève pas de la nostalgie. C'est une culture vivante sous toutes ses facettes. Affirmer son existence, l'articuler, est en soi un acte de résistance contre l'appropriation et l'effacement.

Aujourd'hui, la lutte pour Canaan n'est donc pas une affaire archéologique. Elle est décoloniale au sens pratique. Il s'agit de refuser le vol du temps. De faire revivre une mémoire plus ancienne au Levant et en Palestine - non pas pour sortir de l'arabité, mais pour la renforcer. Pas pour contester l'identité arabe, mais pour l'ancrer dans des strates plus anciennes de lieu, de culture et de contribution.

Car le colonisateur ne cherche pas seulement à voler la terre. Il tente également de voler Canaan - son archéologie, sa cuisine, sa musique, ses rythmes - faisant des continuités indigènes les accessoires d'un récit colonisateur. La réponse ne peut être purement défensive. Elle doit être reconstructrice : nommer les époques, restaurer la profondeur, insister sur la complémentarité de la civilisation arabe et de la culture levantine - l'une couvrant les quatorze derniers siècles, l'autre constituant la réalité historique plus ancienne sous-jacente.

Canaan devrait faire revivre la mémoire de notre peuple au Levant et en Palestine - non pas en tant que substitut aux identités existantes, mais en tant que fondement plus ancien de l'appartenance qui précède et survit à toute autre revendication sur la terre.

La terre se souvient. La culture se souvient. Canaan se souvient.

Traduit par  Spirit of Free Speech

Dyab Abou Jahjah

Canaan Remembers

Yesterday, I sacrificed my evening to watch the interview of Tucker Carlson with Mike Huckabee, the American ambassador to Israel. Huckabee, of course, uttered his fanatic Zionism, claiming a God-given right for Jews not only to Palestinian land but to the entire Levant. I felt that Carlson did his best to contest the indigeneity claims of European colonizers who assert descent from ancestors who dwelled in the Levant around 1500 BC, were scattered across the world, and now romantically "return home" to expel those currently living there...

2 months ago · 100 likes · Dyab Abou Jahjah

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