03/05/2026 reseauinternational.net  8min #312709

 Anatomie d'un séisme civilisationnel - Épisode 1

Anatomie d'un séisme civilisationnel : Épisode 4.2 - La source : Le désir, la possession, et ses limites

Deuxième mouvement : Le désir, la possession, et ses limites

par Oliro

I. Le désir naturel - le conatus

Spinoza nommait conatus le mouvement fondamental de tout être : la tendance à persévérer dans son être, à se déployer, à s'épanouir dans ce qu'il est. Ce n'est pas une notion abstraite - c'est une observation. Un végétal pousse vers la lumière. Un peuple aspire à sa souveraineté. Un individu cherche à vivre selon sa nature profonde. Ce mouvement est immanent, enraciné, et fini - limité par la réalité du monde qui l'entoure. Et c'est précisément cette finitude qui le rend sain : il s'oriente, il s'épanouit, il trouve sa forme propre dans la résistance du réel. Il progresse vers l'accomplissement.

Le désir naturel n'est pas une menace. Il est la vie même.

II. Le basculement - quand le désir devient infini

Mais quelque chose peut se produire - dans une conscience individuelle, dans un groupe, dans une institution - qui transforme radicalement la nature du désir. Non pas son intensité : sa direction.

Hegel l'avait observé dans la dialectique du maître et de l'esclave. Marx dans la logique du capital. Guénon dans ce qu'il appelait le "règne de la quantité". Tous, par des voies différentes, ont pointé le même phénomène : à un certain seuil, la quantité change de nature. Ce qui était accumulation devient quelque chose d'autre. Ce qui était richesse devient puissance. Ce qui était puissance devient une logique autonome qui se nourrit d'elle-même - indépendamment de toute satisfaction, de tout besoin, de toute limite.

C'est le basculement du désir fini vers le désir infini.

Et c'est ici que quelque chose se retourne. Le désir infini ne cherche plus à s'épanouir dans le monde - il cherche à posséder le monde. La nuance est décisive : l'épanouissement accepte la résistance du réel comme condition de sa propre forme ; la possession veut abolir cette résistance, soumettre le réel à sa propre volonté sans reste ni limite.

III. La possession - double bind

Ce que le mot "possession" recèle mérite qu'on s'y arrête. Il désigne simultanément deux mouvements opposés et inséparables : posséder et être possédé.

Celui qui possède sans limite est lui-même possédé - par la logique même de la possession. Il n'est plus libre de s'arrêter, de renoncer, de dévier. Il obéit à sa propre dynamique comme un corps céleste obéit à la gravitation : sans distance, sans recul, sans retour possible. Le libre arbitre, dans cet état, n'est plus qu'une apparence. Ce n'est pas un jugement moral - c'est une observation structurelle.

La possession, poussée à son terme, aspire à se répliquer : elle tend à posséder à son image, à réduire ce qui l'entoure à l'état d'objet possédé. Ce mouvement est par nature expansif et insatiable - non par cruauté délibérée, mais par logique interne. Un désir infini ne peut être rassasié. Il se nourrit de sa propre frustration, alimente en boucle son appétit dans l'inassouvissement, et cette boucle s'emballe progressivement.

IV. Les limites de l'univers - la supernova du désir

L'univers manifesté - l'immanence telle que nous l'avons définie - est finie. Ses ressources, ses équilibres, ses structures obéissent à des lois que rien ne transgresse impunément.

Un désir infini dans un univers fini est donc structurellement voué à la rupture.

Nous en avons rencontré l'image dans l'épisode 2 : l'étoile massive qui consume ses combustibles à un rythme croissant, gonfle en géante rouge, puis s'effondre sur elle-même avant d'exploser en supernova. La démesure se dévore elle-même. La tension interne dépasse le seuil critique. L'équilibre se rompt de façon catastrophique.

Le désir infini suit une trajectoire analogue. Il s'expanse dans un monde fini, se heurte à ses limites, les transgresse, les repousse - jusqu'au point où la transgression elle-même devient le moteur. Et à ce stade, ce n'est plus la richesse qui est recherchée, ni même la puissance au sens ordinaire : c'est quelque chose qui ressemble à une transcendance par surplomb - une volonté de s'abstraire de la condition commune, de s'élever au-dessus des lois qui régissent les autres, de se constituer en exception absolue.

C'est ici que gît, selon notre hypothèse, la racine originelle de certaines eschatologies - non pas dans la foi, mais dans la possession.

V. Application - L'hyperclasse et le saut qualitatif

Revenons au sol des faits observables.

Les données disponibles - notamment celles compilées annuellement par Oxfam - indiquent qu'environ 0,1% de la population mondiale détient plus de 50% de la richesse globale. Ce chiffre, répété jusqu'à l'usure, a fini par perdre sa charge de stupéfaction. Il mérite pourtant qu'on s'y arrête avec les outils conceptuels que nous venons de poser.

À ce niveau de concentration, quelque chose a changé de nature. Ce n'est plus de la richesse au sens fonctionnel - un moyen de satisfaire des besoins, même luxueux. C'est une puissance structurelle : la capacité à façonner les règles du jeu lui-même, à influencer les institutions, les monnaies, les États. Le professeur Jiang, dans son modèle, désigne précisément cette strate comme les rich and powerful - et l'articulation des deux termes est essentielle. Ce ne sont pas simplement des gens très riches. Ce sont des acteurs dont la richesse s'est convertie en puissance systémique - une puissance sur les systèmes eux-mêmes.

C'est ce que nous pouvons appeler l'hyperclasse : non pas une classe sociale au sens traditionnel, mais une strate dont la logique propre a basculé du désir d'accumulation vers quelque chose qui ressemblerait, dans les termes du premier mouvement, à une volonté de possession totale.

VI. Cartographie d'un territoire délicat

Il existe, dans l'espace public contemporain, un ensemble de perceptions, d'intuitions et de théories - d'intensité et de rigueur très variables - qui tentent de nommer ce que nous venons de décrire en termes abstraits.

Le dossier Epstein - fait judiciaire établi, non contesté - a révélé l'existence de réseaux de compromission impliquant des figures parmi les plus puissantes du monde politique, financier et culturel. Ce que ce dossier a rendu visible n'est pas simplement une affaire criminelle : c'est l'existence d'un système de loyauté fondé sur le partage de secrets - et donc de vulnérabilités. Un ciment d'un type particulier, qui n'a rien à voir avec les idéaux ou les intérêts économiques ordinaires.

Dans le sillage de ces révélations, un certain nombre de commentateurs - de statuts et de sérieux très divers - ont proposé des grilles d'interprétation qui font appel à des catégories religieuses ou rituelles anciennes : références à des cultes de type "baalique", à des pratiques sacrificielles, à ce que certains nomment une religiosité "luciférienne" ou "satanique" sous-jacente à certains cercles de pouvoir.

Ces catégories méritent d'être mentionnées - non pas pour les valider, ni pour les rejeter d'emblée, mais parce qu'elles constituent un phénomène culturel réel : elles circulent, elles structurent des perceptions collectives, elles correspondent à quelque chose que le citoyen ordinaire ressent confusément face à des comportements qui lui semblent échapper à toute rationalité ordinaire. Pourquoi des individus qui possèdent déjà tout continueraient-ils à vouloir plus ? Pourquoi des comportements qui semblent autodestructeurs même pour ceux qui s'y livrent ? Le sens commun bute sur ces questions - et les récits disponibles, aussi imparfaits soient-ils, tentent d'y répondre.

Ce que nous pouvons observer, phénoménalement, sans prétendre trancher : il semblerait que, pour certains acteurs de l'hyperclasse, la possession ait effectivement revêtu une dimension qui dépasse le simple calcul d'intérêt - quelque chose qui ressemblerait à une religiosité, au sens d'un système de sens et de loyauté structurant des comportements au-delà de la rationalité instrumentale. Quelle qu'en soit la nature exacte - et nous n'avons pas ici les moyens de la déterminer -, cette dimension semble réelle dans ses effets.

C'est, dans les termes de notre premier mouvement, une fausse transcendance : non pas l'orientation de la conscience vers le Tout-Autre indicible, mais la projection de l'absolu sur un objet fini - richesse, puissance, domination - érigé en absolu. C'est, au sens métaphysique strict, ce que les traditions nomment idolâtrie.

Et comme toute idolâtrie, elle porte en elle sa propre limite : l'univers manifesté, voile de la Transcendance véritable, ne se laisse pas posséder. Il résiste. Il se dérobe. L'échec est structural - non pas contingent, mais inscrit dans la nature même des choses.

Pont vers la suite

Ce deuxième mouvement pose la cartographie d'un phénomène qui sera au cœur des épisodes à venir : le basculement géopolitique en cours - du monde unipolaire vers un monde multipolaire - ne peut être compris sans intégrer cette dimension. Les acteurs en présence ne jouent pas simplement des intérêts nationaux ou économiques. Ils jouent, chacun selon sa propre eschatologie, une partie dont les enjeux sont, pour certains d'entre eux, d'ordre existentiel et métaphysique.

Nous y reviendrons. Pour l'heure, le troisième mouvement de cet épisode posera la question centrale : si la fausse transcendance est l'idolâtrie - qu'est-ce que la vraie ? Et comment la Transcendance, telle que nous l'avons définie, peut-elle être moteur interne de l'immanence plutôt que surplomb extérieur ?

 1 - Anatomie d'un séisme civilisationnel
 2 - Poussière d'empires
 3 - Lire l'histoire : entre science, jeu et prophétie
 4.1 - La source : Distinctions fondamentales

 reseauinternational.net