05/05/2026 reseauinternational.net  7min #312906

 Essai sur Albert Camus

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

par Abdelaziz Ghedia

Début des années 90.

Pour des raisons d'ordre social, j'avais délaissé ma carrière hospitalo-universitaire à Alger et préféré être muté à l'hôpital de Bordj Bou Arreridj. La mission médicale d'un pays de l'Est qui y exerçait venait de partir et l'hôpital s'est retrouvé du jour au lendemain sans aucun médecin spécialiste.

Un seul médecin généraliste était affecté au service de chirurgie où il n'y avait qu'une seule malade présentant une complication post opératoire à type de traumatisme de la voie biliaire principale.

Jaune comme un citron (ictérique), celle-ci fut reprise immédiatement, dès notre prise de fonction dans cet hôpital.

Je vous épargne des détails de l'intervention chirurgicale, mais elle eut une évolution très favorable.

Bien sûr qu'aucun chirurgien n'est à l'abri d'une complication post opératoire, mais selon les informations que nous avons eues, une fois sur place, le niveau de ces chirurgiens laissait à désirer mais il fallait se taire pour ne pas provoquer d'incident diplomatique ! C'était, en tout cas, le langage du directeur de l'hôpital de l'époque. Par ailleurs, les autorités de la ville nous avaient grandement facilité la tâche en mettant à notre disposition des logements "personnalisés" et cessibles à la fin de notre contrat qui était de trois ans.

Nous étions deux chirurgiens issus de la même école et de la même promotion : la CCA du Professeur Mentouri (paix à son âme).

Pour revenir un peu en arrière, c'était d'ailleurs une femme, maître-assistante en chirurgie, originaire de cette région qui nous avait conseillé cet hôpital. Son frère, un homme d'un certain âge, à quelques mois de la retraite, y exerçait en tant qu'économe. Et c'était lui qui nous avait reçu et présenté au directeur de l'hôpital à notre arrivée à Bordj-Bou-Arreridj : sa sœur l'avait prévenu par téléphone pratiquement à l'heure où nous avions pris la route à partir de l'hôpital Mustapha d'Alger. C'était par une belle matinée du mois de novembre. La RN 5 était moins fréquentée à l'époque ou en tout cas il y avait moins de véhicules et moins de "dos d'âne" que de nos jours et les gens pouvaient circuler même de nuit. Le terrorisme et les faux barrages n'étaient pas encore à l'ordre du jour.

Bien que je sois moi-même originaire de l'Est algérien, je ne connaissais pas la route. À vrai dire, même si j'avais fait la route plusieurs fois quand j'étais enfant (il m'arrivait alors, dans les années 70, d'aller passer les vacances au Bled), je le faisais de nuit et par train.

Quant à la ville de Bordj- Bou-Arreridj (qui venait d'être promue chef-lieu de wilaya (préfecture)), elle ne représentait dans mon imaginaire qu'un relais routier où les voyageurs, de nuit comme de jour, s'arrêtaient pour remplir leurs panses de brochettes d'agneaux et autres rognons blancs. En effet qui ne connaît pas ou n'a pas entendu parler d'El Achir ? El Achir est la plaque tournante si j'ose dire de la viande en Algérie. Le village compte plus de boucheries et de restaurants au Km2 que nulle part ailleurs en Algérie ! C'est très simple, sur les deux côtés de la route qui traverse le village, à chaque boucherie succède une boucherie.

En fait, dès que nous avions signé le PV de notre installation dans cet hôpital, nous nous sommes mis à la tâche, dans le bain si j'ose dire. Entre les interventions pratiquées dans le cadre de l'urgence et celles de la chirurgie dite "froide", c'est-à-dire des malades programmées, nous n'avions pas de répit. Jusqu'à douze à quatorze malades étaient opérés quotidiennement et cela toutes pathologies chirurgicales confondues (biliaire, Kystes hydatiques du foie, pathologie thyroïdienne, etc...). Avec ce rythme infernal, avec ce temps passé au bloc opératoire et à la surveillance post opératoire des malades, il ne me restait pas, personnellement, du temps à consacrer à autre chose et encore moins à la lecture de livres de littérature.

Une décennie s'était écoulée ainsi. Comme dirait un Espagnol : trabajo, trabajo.

Pourquoi je raconte tout cela ?

Juste pour dire que dans cette ville de l'intérieur du pays où il n'y avait, à l'époque, ni librairie ni bibliothèque, l'idée de lire n'effleurait même pas notre esprit. Pour tout dire, on ne lisait même pas la presse quotidienne. En fait, littérairement et littéralement parlant, nous étions coupés du monde. Est-ce parce que nous le voulions ? Que non ! Nous n'avions pas le choix. Tout simplement. Nous étions trop occupés ; tout le temps au chevet de nos malades. Je rappelle que durant cette période de service public (un peu plus de 3 ans pour votre interlocuteur), nous n'étions que deux chirurgiens pour une Wilaya de plus de 500 000 âmes et cela sans compter les malades qui, de leur propre chef ou évacués des autres hôpitaux publics des wilayas limitrophes (M'sila et Sétif), affluaient chez nous régulièrement.

S'ensuit alors une traversée du désert d'ordre culturel qui n'a pris fin qu'au début des années 2000 et le début de la connexion Internet dans les villes et les grandes agglomérations urbaines de l'Algérie profonde. De ce point de vue, Internet a été plus qu'une fenêtre ouverte sur le monde. C'était une bouffée d'oxygène.

L'Internet nous a permis de rompre la routine. Progressivement, on commençait à se familiariser avec cette nouvelle technologie de l'information et de la communication, les NTIC en abréviation. Et, pour l'anecdote, ce mot à une consonnance particulière. Dans le milieu de la jeunesse algérienne quand quelqu'un dit "je suis n'tic", cela rime avec "je suis bien", "je me sens bien dans ma peau". Et effectivement, avec l'Internet, dans les cybercafés dans un premier temps, ou à domicile ensuite, c'était l'impression de tout un chacun. Du moins de ceux qui s'y intéressaient.

Rapidement, nous sommes passé de l'écriture au stylo à bille sur papier à l'utilisation des touches sur clavier, les yeux rivés sur l'écran du PC ; Le mien, mon premier PC je veux dire était un Pentium 2 que me disputaient d'ailleurs assez souvent mes enfants pour leurs jeux et autre "travail de recherche" exigés par les instituteurs de l'école ou professeurs du collège (quand c'était l'aîné qui réclamait le PC). Ce n'est que tard, le soir, lorsque les enfants sont déjà au lit que je profite de cette merveille de la technologie. Je surfais d'un site à l'autre. Des sites d'informations politiques à des sites de médecine ou parfois de littérature. Jusqu'au jour où je tombe sur une plateforme algérienne de blogs. De création récente, elle s'appelait "dzblog" et donnait la possibilité à tout le monde d'avoir, gratuitement, son blog, son espace de création artistique ou littéraire. Rappelons qu'à l'époque déjà, la définition que l'on donnait de ce terme d'origine anglo-saxonne est "journal intime que l'on met à la disposition du public". Du moins, c'est cette définition que j'ai trouvé, personnellement, pertinente et qui, d'une certaine manière, me donnait le courage d'étaler sur la Toile mes pensées sans aucune retenue. J'écrivais, en fait, ce que je pensais. Sans aucun complexe. Cela ne plaisait certainement pas à tous les lecteurs mais, de toute façon, ceux-ci étaient libres de laisser des commentaires ou des critiques acerbes. Je l'acceptais. Je ne passais pas la gomme électronique sur ces commentaires ; il ne me venait pas à l'esprit de jouer le censeur de la pensée. Et encore moins, je ne bloquais personne comme il arrive souvent, de nos jours, sur les réseaux sociaux. À vrai dire, censurer ou bloquer quelqu'un ne m'a jamais traversé l'esprit. Pour moi, Internet a donné la possibilité à tout le monde de s'exprimer, Internet a démocratisé et libéré la parole, il fallait donc respecter cette technologie.

Il est vrai que beaucoup d'intellectuels, parfois de hauts rangs même, ont, à un moment ou à un autre, fustigé cette technologie à cause justement de ce point précis : tout le monde y a accès. Cela ne plaisait pas à Umberto Ecco, par exemple que "Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d'imbéciles qui, avant, ne parlaient qu'au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité".

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