
par Nicolas Romero Reeves
Deux expériences récentes - le corridor logistique entre le Pakistan et l'Iran et les progrès technologiques de Cuba dans le raffinage du pétrole brut - démontrent que les sanctions américaines produisent des effets contraires à ceux escomptés : plus de souveraineté, plus d'intégration et de nouvelles voies vers un développement autonome.
Les mesures coercitives unilatérales imposées par les États-Unis ne sont plus l'exception, mais la norme de leur politique étrangère. Pourtant, loin de soumettre les pays visés, ces restrictions accélèrent la recherche de solutions souveraines et la reconfiguration des routes commerciales mondiales. Deux exemples récents l'illustrent clairement : d'une part, la décision du Pakistan d'ouvrir ses ports au transit de marchandises vers l'Iran, contournant ainsi le blocus naval américain ; d'autre part, le succès de Cuba dans le raffinage de son propre pétrole brut lourd grâce à sa technologie nationale, brisant le tabou selon lequel son pétrole national était inexploitable. Ces deux cas montrent comment les pressions extérieures stimulent l'innovation géopolitique et énergétique.
Le corridor Pakistan-Iran : une voie de contournement pour la domination navale américaine
L'annonce d'Islamabad, confirmée par l'agence de presse Tasnim, autorise l'utilisation des ports de Gwadar, Karachi et Qasim comme plateformes logistiques pour les marchandises destinées à l'Iran. Cette mesure vise à offrir une alternative directe au port de Jebel Ali aux Émirats arabes unis, sur lequel Téhéran s'est historiquement appuyé et dont la fiabilité a été compromise par l'instabilité politique et le renforcement des sanctions.
Ce nouveau corridor ne se limite pas à un simple accord bilatéral. Il s'inscrit dans le cadre du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), un projet de 60 milliards de dollars, et, par extension, de l'initiative "la Ceinture et la Route". Concrètement, il transforme les ports pakistanais en un prolongement terrestre des ports du sud de l'Iran, fluidifiant les échanges commerciaux et réduisant les coûts, tout en contournant la présence navale américaine dans le golfe Persique. La réaction de Washington, qui a annoncé il y a quelques semaines un blocus naval contre l'Iran, a été qualifiée par Téhéran d'acte de "piraterie maritime" justifiant une riposte militaire "concrète et sans précédent". Mais au-delà des déclarations fracassantes, l'initiative pakistanaise démontre que les mécanismes d'asphyxie unipolaires peuvent être contournés grâce à la formation d'alliances et à l'exploitation des infrastructures chinoises en Eurasie.
Cuba : Affirmer sa souveraineté face au blocus énergétique
Le second cas s'est produit plus près de chez nous, mais selon une logique similaire. Le renforcement de l'embargo américain sous l'administration Trump s'est traduit par une répression sévère des approvisionnements en carburant de l'île, engendrant une grave pénurie d'essence et de diesel. Face à cette situation, le Centre de recherche pétrolière (Ceinpet), filiale de Cuba Petróleo (Cupet), a mis au point une technologie de thermoconversion qui améliore les propriétés du pétrole brut lourd et extra-lourd cubain - provenant du nord du pays - en réduisant sa viscosité sans qu'il soit nécessaire de le mélanger à de l'essence importée.
En avril 2026, le président Miguel Díaz-Canel annonçait la levée d'un tabou : pour la première fois, du pétrole brut cubain était raffiné à la raffinerie Hermanos Díaz de Santiago de Cuba, produisant du naphta comme solvant, du diesel commercialisable et du fioul pour les centrales thermoélectriques et l'industrie du nickel. La prochaine étape consiste à installer une unité pilote à la raffinerie Sergio Soto de Sancti Spíritus afin d'accroître la production. Par ailleurs, des travaux sont en cours sur une seconde étape catalytique utilisant des latérites cubaines pour réduire la teneur en soufre, valorisant ainsi les ressources naturelles de l'île.
Ce qui importe, ce n'est pas seulement la prouesse technique, mais aussi sa portée politique : la science et l'innovation - inscrites dans le Système de gestion publique fondé sur la science et l'innovation - permettent de substituer les importations, d'exploiter les ressources nationales et de réduire la vulnérabilité face à un blocus qui visait à paralyser le secteur énergétique. Comme l'a souligné Díaz-Canel, la solution devait être "souveraine", et elle l'a été.
L'Iran et Cuba sont confrontés au même défi : une puissance hégémonique qui utilise le contrôle des mers et des flux énergétiques pour soumettre les États dont les intérêts divergent des siens. Mais dans les deux cas, la réponse n'a pas été la soumission, mais plutôt la diversification des alliances et le développement de capacités endogènes.
En intégrant l'Iran au CPEC, le Pakistan renforce l'axe asiatique qui remet en cause l'ordre maritime dominé par les États-Unis ; Cuba, en raffinant son propre pétrole brut, démontre que l'asphyxie peut devenir l'occasion de libérer un potentiel scientifique accumulé. Il ne s'agit pas de victoires définitives, mais elles témoignent du fait que les blocus, loin d'entraîner la capitulation, accélèrent l'émancipation technologique et géopolitique des pays bloqués.
Sur les deux fronts, le coût pour Washington est double : il perd en pouvoir de coercition tout en incitant ses cibles à développer des alternatives hors de sa sphère d'influence. Et dans ce changement, l'échiquier mondial devient plus multipolaire, plus imprévisible et, pour les défenseurs de la souveraineté, plus prometteur.
source : Revista De Frente via China Beyond the Wall