
Jean-Louis Feuerbach
Au professeur Jean Lauxerois, en amicalice hommage.

Il aimait à se donner comme « philosophe du dimanche ». Alexandre Kojève (1902-1968) c'est son « Introduction à la phénoménologie de Hegel », soit le recueil de ses cours publiés par « l'humoriste Raymond Queneau » : « une œuvre de propagande destinée à frapper les esprits ». Lui suit, « Sophia : philosophie et phénoménologie «.
Ce texte date de 1941. Fut écrit en russe, dédicacé à Staline, mis sous l'éteignoir par la censure gaulliste. Il vient seulement d'être publié.
84 ans durant, l'adultère phénoménologique demeurera celé au public.
1.
Sophia doit se lire comme l'offre théorique d'un citoyen soviétique putatif à l'édification du communisme dans le grand espace de « l'union mondiale des républiques socialistes soviétiques ». Kojève n'est pas au bavardage mais à l'advenir du monde sans l'immonde.

Après tout, si Kojève a pu faire dire à Hegel ce qu'il voulait lui faire dire, le programme pouvait être étendu à Staline et à De Gaulle. Et ce dernier, qui s'était fâché en son temps avec son parrain Philippe Pétain pour une virgule dans une préface, paraissait dialectiquement mur pour accueillir, ce qu'il fit, la lecture « dialectique » de la philosophie interprétée par Kojève » à la lumière du marxisme-léninisme-stalinisme.
Advint la révolution gaullo-communiste de 1944-1946, récidiviste depuis 1958. Kojève fut catapulté à titre fonctionnel et onéreux dans la diplomatie managériale (O.E.C.E, O.C.D.E. et G.A.T.T.). Où l'on voit que l'avenir du monde est d'abord alimentaire. Pour y être mécanicien admissible, mieux vaut être affilié au PC. De là, Kojève s'élèvera au règne, à prince des princes, au savoir-faire curialisant.
Il distingue "savoir parfait ou sagesse" et "philosophie". Celle-ci n'est qu'"aspiration au savoir absolu", parce qu'un philosophe ne possède pas la sagesse. Depuis la révolution socrato-platonicienne, il n'est qu'à l'omnicitude de la théologie, en fait profession et ingéniérise la déconstruction de la Sagesse. Il campe dans la «dialectique « pour hystériser sa misosophie» (Platon). Tandis que le sage kojévien commande erga omnia et erga omnes, pense, écrit, fait; distribue les rôles, le scénario, les costumes; cornaque au dialektikon.
Bagarre du primordial et du secondaire. Lutte à mort pour le prestige de l'hegemon. «Archée» (Kostas Axelos).

Kojève s'empare totalement du monde et le recrée à son image. Mieux encore, soutient son traducteur Nicolas Rambert, le philosophe du dimanche arme un processus qui mène au «dimanche de la vie», «défait l'homme-dieu» comme le «dieu-homme» et pense la mort comme négation du théologique en général, et du théologique soloviévien en particulier.
Aussi, sa «Sophia» fait doctrine de la «conscience de soi comme mortel» et donc lèse-majesté envers les récits de l'immortalitude chevillée autour de la fabrique de dieux.
En plaçant le «centre de gravité» de sa réflexion sur la mort, il signe une pensée de congédiement sinon «d'exécution» du tout théologique. "L'esprit de destruction est un esprit de création". Elle mesure la capacité à révolutionner le monde, à cogner sur ce qui doit être métaphysiquement brisé et à affirmer le fait mortalice contre les partis et paroisses immortalices. Comme création en propre.


Jean Lauxerois (photo) élèvera la question à la beauté des mortels. Mourir oui, mais vivre bellement: «savoir vivre en mortels».
2.
Un super-vice-président des États-Unis d'Amérique est venu proclamer au printemps 2025 à Munich: la mondialisation est finie.
L'imaginaire globalitaire a pris une claque. Le rêve de la marche hallachique dans le sens global est K.-O.. L'omnimarchandisation du monde est récusée.
Il n'y aura donc pas d'Etat universel et homogène. Le royaume des cieux n'a pas trouvé à se terriser. Napoléon est tombé de son cheval. Staline est mort intestat. De Gaulle finit en Hamlet. « L'ordre secret ne gouverne plus ! Halford J. Mackinder s'est réfugié sur les rives du fleuve Jourdain pour y planter son nouveau rideau de fer.
Il n'y a plus ni communisme, ni gaullisme, ni universalisme; à la théosphère de finir sa catabase.
Le théâtre Potemkine des sotties théologiques qui à «l'humanité», qui à «l'androgynie», qui au fake-gag du «vous serez comme des dieux» champions d'immortalitude, verse dans la «kata-strophe». False flag = clap de fin.
Restent russitude et hypergrécitude de la mieux-disance kojévienne. Notre homme de penser la mortalitude par-delà les opinions dominantes de la domination par l'impensable impensé. Stupéfiant!

Sait-on que Kojéve était russe et filleul de Kandinsky, penseur russe à l'horizon de la pensée russe et disciple de Vladimir Soloviev (portrait). Kojève exécutera ce dernier en ces termes: "... à la veille de sa mort, Soloviev abandonna presque tout ce à quoi il avait cru toute sa vie", façon pour lui de mettre un terme au débat d'acier: immortalitude solovienne versus mortalitude kojévienne.
Sait-on assez qu'il incitera les étudiants allemands de 1967 à «apprendre le grec»?
Parce que là est la vraie Sophia. C'est là l'horizon à partir duquel éclot l'éclat (Lauxerois). C'est là la seule pensée neuve qui nous réveille d'entre notre long sommeil dogmatique (I. Kant). Nous sommes mortels, des brotoi, pas des anthropoi.

Kojève de maritimiser sa russitude en hyper grécitude. L'œil du russe est à l'imaginal de la beauté grecque. Kojève le nouveau champion de l'hypergrécitude
En laissant publier à titre posthume son legs véritable couché en Essai d'une histoire raisonnée de la philosophie païenne, Kojève ne se sera-t-il pas vengé de son initia(lisa)teur et patron de thèse, Karl Jaspers, qui le déportera dans l'impasse des Hegel et Soloviev ? Pierre Simon Ballanche sait: l'initié tue l'initiateur.
Sophia parait en 2025 comme urticant, contre-temps éditorial, pro-création culinaire (Adorno), bascule du théocratique.
Kojève est à lire comme pata-thèse de Sophie hypergrecque. Son logos dia-lectique locute la parole native grecque du toujours (diaiein) présent dans l'actualité de sa plénitude. Ainsi il peut «exécuter Dieu» et faire virer l'humanité du «charbon au diamant». Partant, c'en est fini du gag de l'hominide-roi, de «l'égal» en toc, le «co-éternel à Dieu» (Nicolas Rambert). C'en est fini surtout de l'hyperguerre des dieux faite aux mortels.
C'est assez dire que Kojève est porteur de la «ruse de la catastrophe», soit l'autre nom de la métamorphose. La fiction de la fin du monde déplace et travestit seulement la dimension de la fin. Et cela change tout: la mort est la limite; la limite est donc l'initial; l'initial «ouvre l'horizon» (Lauxerois).
Le penseur malicieux dit l'effondrement du fondement de la théose, le télescopage de l'idéalité dominante dans le "en bout de course" de la négativité et l'ouverture de la pensée à une expérience inédite d'une autre puissance.

Il se sera joué des petits princes cités plus haut. Espièglerie germinalice: «Le temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions; royauté de l'enfant» (Héraclite).
A quelques jours de son décès, il proclamera: «il me faut des sages pas des philosophes»!
L'opus doit se lire comme rosserie de la philosophie et des philosophes. Kojève y voit déguisement de qui ne possède pas le savoir véritable mais phénoménalise ce non -savoir en culture de la reproduction industrielle et en technique du questionnement de l'idéologie de l'adversaire pour lui enlever toute réponse à la question: anthropos ou brotos ? Pour Kojève c'est du « brigandage.

Or, la sagesse c'est savoir «se connaître soi-même». Gnôthi séauton: connais-toi toi-même en tant que tu es mortel, pas un dieu. Et surtout ne te prends pas pour un dieu.
Penser veut dire prendre les choses plus simplement qu'elles ne se donnent à voir (Friedrich Nietzsche).
Savoir penser au plus simple: le théologique est la piraterie du divin. Kojève le débusque sous le vocable de «phénoménologie». Soit faire du théologique l'industrie culturelle du service privé de la "Création".
Kojève nous offre sa création mondiale et la précipite en savoir vrai et pas en «savoir faux». Chez lui on ne recrée ni ne décrée l'incréé; on n'axialise pas au mensonge de l'immortalitude sous condition; on ne patauge plus dans le "théologiquement correct" et l'expérimentation théologique.
Il provoque l'ante historique à entrer en scène comme réponse à la question de la fin de l'histoire. En fixant d'abord la définition questionnante du questionnant quoi, il déplace la «question des questions» dans la question grecque de la réponse grecque. Brotos, tout le brotos, rien que le brotos.
Discours neuf de la plénitude de la présence de la réponse hypergrecque.

Kojève est grand: le pansophos de l'anti théologique rature Hegel le greffier du théologique. Il conspire à la thèse. Et non à l'antithèse. Et fait croire que ce serait «synthèse». Or il sait comme nous et comme tout Grec que synthèse est faiblesse de l'intelligence.

Mieux encore, Kojève opinera «qu'il n'y a qu'un seul type de Sagesse possible». Martin Heidegger enfoncera le clou: le savoir est païen.
Suite de la mise en présence de l'Odyssée d'Ulysse Kojève dans le tome 2.
Jean-Louis Feuerbach.
Alexandre Kojève, SOPHIA tome I Philosophie et phénoménologie, Editions Gallimard (édité et traduit du russe par Nicolas Rambert, 2025).
Nicolas Rambert, La conscience de Staline - Kojève et la philosophie russe, Editions Gallimard (2025).