05/05/2026 journal-neo.su  8min #312957

Un pact sécuritaire au Moyen-Orient, dans le dos de l'Amérique Partie 1

 Ricardo Martins,

Quatre nations, 1,9 million de soldats et un arsenal nucléaire sont en train de bâtir, discrètement, une architecture de sécurité que Washington n'a pas été invité à concevoir. Le Moyen-Orient n'attend plus la permission américaine.

Qu'est-ce que ce pacte et comment a-t-il émergé ?

Tout a commencé avec seulement deux pays. Le 17 septembre 2025, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif se sont rencontrés au palais Al-Yamamah, à Riyad, pour signer l'Accord stratégique de défense mutuelle (SMDA). Ce pacte engageait les deux nations dans une défense collective : une attaque contre l'un serait considérée comme une attaque contre l'autre, dans l'esprit de l'article 5 de l'OTAN. Une étape décisive, qui plantait les graines d'un cadre de sécurité régional bien plus ambitieux.

Ce partenariat saoudo-pakistanais n'était qu'un point de départ. Dès 2022, le  rapprochement entre la Turquie et l'Arabie saoudite avait ouvert la voie. En mars 2026, les ministres des Affaires étrangères de la Turquie, de l'Arabie saoudite, de l'Égypte et du Pakistan se sont réunis à Riyad pour discuter de l'élargissement de ce cadre à quatre. L'ambition était claire : production conjointe de défense, partage des renseignements, formation militaire coordonnée et, potentiellement, garanties de sécurité mutuelle. Une promesse bilatérale se transformait peu à peu en un nouveau centre de gravité de la sécurité au Moyen-Orient.

Cette effervescence diplomatique ne s'est pas produite dans le vide. En mars 2026, l'Iran a lancé près de 100 drones contre l'Arabie saoudite en une seule journée - la plus importante attaque depuis le début du conflit. Les défenses aériennes saoudiennes ont intercepté des dizaines d'engins, tandis qu'une frappe touchait une raffinerie d'Aramco-ExxonMobil et que des missiles balistiques visaient la base aérienne Prince Sultan. Le calendrier des discussions sécuritaires n'était pas le fruit du hasard : la région était sous tension, et le sentiment de vulnérabilité était bien réel.

Depuis, la dynamique s'est accélérée. Le format à quatre s'est consolidé : réunion des ministres à Islamabad, rencontres de suivi entre hauts responsables, puis une session très médiatisée en marge du Forum diplomatique d'Antalya. Pas à pas, ces acteurs régionaux construisent quelque chose de nouveau.

Les origines et les motivations

 Les origines de ce projet remontent à plus d'un an avant la guerre avec l'Iran. Il ne s'agit donc pas d'une réaction improvisée. L'histoire est plus profonde, enracinée dans des dynamiques structurelles.

L'intérêt de la Turquie s'inscrit dans ce que les analystes de  Chatham House qualifient de "stratégie de couverture opportuniste". Ankara cherche à diversifier ses partenariats sécuritaires, non pas pour remplacer l'OTAN, mais pour accroître sa marge de manœuvre en son sein. Dans cette logique, la Turquie s'était  déjà rapprochée de l'Organisation de coopération de Shanghai et des BRICS.

En janvier 2026, Bloomberg  révélait qu'Ankara envisageait de rejoindre un pacte de défense déjà en vigueur entre l'Arabie saoudite et le Pakistan, puissance nucléaire. Le ministre pakistanais de la Production de défense confirmait à Reuters que "l'accord trilatéral Pakistan-Arabie saoudite-Turquie est déjà en préparation", précisant que le projet était à l'étude depuis dix mois.

Autrement dit, la Turquie observait ce réalignement régional depuis le début de 2025. Des accords d'armement - notamment autour des drones Baykar et du chasseur KAAN - étaient déjà en cours. La guerre avec l'Iran n'a pas créé ce pacte ; elle en a accéléré la maturation. L'objectif réel dépasse les affrontements du présent : il s'agit de structurer l'architecture sécuritaire du Moyen-Orient d'après-guerre.

Un rapport de l' Atlantic Council, publié en septembre 2025, soulignait déjà que des frappes aériennes israéliennes à Doha avaient profondément ébranlé le sentiment de sécurité des États du Golfe, ravivant les doutes quant à la fiabilité des États-Unis. L'inaction américaine pendant la guerre avec l'Iran n'a fait que confirmer ces inquiétudes.

Trois faiblesses structurelles mises en lumière par ce conflit ont renforcé l'urgence : une armée saoudienne davantage conçue pour des opérations au Yémen et de contre-terrorisme que pour la défense du territoire face à un État adverse ; une dépendance au soutien militaire américain impliquant la présence de bases étrangères sur le sol saoudien, politiquement coûteuse pour Mohammed ben Salmane ; et enfin, les contraintes imposées par les fournisseurs occidentaux en matière de droits humains, susceptibles de retarder les livraisons d'armement pendant des années.

L'apport de chaque membre

Ce qui rend ce  cadre à quatre particulièrement frappant, c'est la complémentarité de ses membres : chacun apporte une capacité distincte, avec très peu de chevauchement.

La Turquie constitue le moteur industriel de la défense. Avec environ 480 000 militaires actifs et 380 000 réservistes, elle dispose de la deuxième armée permanente de l'OTAN, après celle des États-Unis. Classée neuvième puissance militaire mondiale selon l'indice  Global Firepower 2026, elle possède une industrie indigène performante - drones Baykar, chasseur KAAN, systèmes électroniques ASELSAN, navires MILGEM - exportée vers plus de 170 pays. Elle apporte également son expérience des normes et de l'interopérabilité de l'OTAN.

L'Arabie saoudite dispose d'une  puissance financière sans équivalent au sein du monde musulman. Avec un budget de défense de 78 milliards de dollars en 2025 - le cinquième au monde -, Riyad peut financer des programmes communs d'une ampleur inaccessible à ses partenaires pris individuellement. Elle constitue également le cœur géographique du dispositif et la principale cible des menaces iraniennes.

L'Égypte apporte la masse et la géographie. Avec 440 000 militaires actifs, elle dispose de la plus grande armée du monde arabe. Son arsenal s'est modernisé rapidement : avions Rafale, porte-hélicoptères Mistral, frégates FREMM, chars T-90. Elle contrôle surtout le canal de Suez, par lequel transite environ 12 % du commerce mondial.

Le Pakistan introduit la dimension nucléaire. Avec environ 170 ogives et des systèmes balistiques capables de couvrir l'ensemble du Moyen-Orient, il constitue le seul acteur nucléaire du monde musulman. Son armée, forte de plus de 650 000 hommes, est l'une des plus importantes au monde.

Sur le plan géographique, l'alliance forme un arc stratégique impressionnant : la Turquie contrôle le Bosphore et la Méditerranée orientale, l'Égypte le canal de Suez et la mer Rouge septentrionale, le Pakistan offre une profondeur stratégique à l'est, et l'Arabie saoudite en constitue le centre financier et opérationnel.

Pourquoi l'entrée de l'Égypte est-elle déterminante ?

L'adhésion de l'Égypte a tout changé. Pendant des mois, Le Caire était resté en retrait. Puis, soudain, le président Abdel Fattah al-Sissi multiplia les visites dans les capitales du Golfe,  affirmant que "la sécurité du Golfe est la sécurité de l'Égypte". Avec son poids militaire, sa position géographique et son influence diplomatique, l'Égypte a transformé ce projet en une alliance potentiellement décisive.

Elle n'est pas un membre parmi d'autres : elle est le pilier militaire du monde arabe, contrôle le canal de Suez et ancre l'alliance entre l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Sa participation montre qu'il ne s'agit plus seulement d'une initiative turco-pakistanaise financée par Riyad, mais bien d'un basculement régional plus large.

Une  dimension bilatérale est venue renforcer cette dynamique : en février, la Turquie et l'Égypte ont signé un accord militaire lors de la visite du président Erdogan au Caire. Le groupe turc MKE a conclu un contrat d'exportation de 350 millions de dollars avec le ministère égyptien de la Défense, incluant la vente de munitions et l'implantation de lignes de production en Égypte.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitiqu

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