06/05/2026 reseauinternational.net  4min #313025

Le rituel nihiliste X

par Amal Djebbar

Flash météo 05 h 00- Here comes the rain again...

Il pleut, il pleut, bergère... Fais rentrer tes blancs moutons. 
Après quelques jours de répit illusoire, la pluie a repris ses droits, comme une dette qu'on ne peut jamais solder. Les vestes sont ressorties, humides et lourdes. Le froid s'infiltre sous la peau, s'installe dans les os, y creuse sa petite niche définitive. Ici, la grisaille n'est pas une météo, c'est un régime. Elle s'accroche au paysage, tenace, presque possessive. Ce bled semble condamné à une pénombre perpétuelle.
Le printemps ? Une blague. Une promesse marketing que personne n'honore. Chaque année, il fait miroiter la renaissance ; chaque année, il livre la même boue et le même ciel sale. Ironie cosmique ? Non.
À chaque fois que le soleil pointe le bout de son nez, une quantité inimaginable de traînées envahit le ciel : pour ça, le kérosène n'est visiblement pas encore en rupture de stock.
Allez, je vais aller voir nos amis les escargots, qui ont ressurgi d'un coup. Pour éviter de les écraser, je vais les déplacer loin de ma porte, histoire qu'ils ne finissent pas en bouillie...
Ah, au fait : il est où le réchauffement climatique ? Parce qu'ici, depuis septembre dernier, on a eu très peu de soleil et de chaleur...

Flash nature - 07 h 52. À bas les arbres

La bourgade abat la vie. Les tronçonneuses entonnent leur chant mécanique, régulier, presque joyeux - un hymne au vide. Un arbre après l'autre. La sciure flotte dans l'air comme des cendres de funérailles sans cérémonie. Les troncs arrachés restent muets, couchés là, sans procès ni mémoire. On rase, on nivelle, on "aménage" - le mot magique pour faire passer la mutilation pour du progrès. Le paysage devient propre, fonctionnel, interchangeable.
La commune, sur ce sujet, fait preuve d'un zèle exemplaire : arracher tout ce qui donnait de l'ombre, tout ce qui ralentissait la marche du béton. La beauté de ces arbres majestueux gît désormais à plat, réduite à des débris anonymes. Triste manie que de liquider le vivant avec autant d'application. Les oiseaux, eux, n'ont pas droit au communiqué officiel : plus de nids, plus de refuges. Ils disparaissent, contraints à l'exil, ou pire, à l'errance.
Et la contagion gagne. Les riverains s'y mettent aussi, abattent, coupent, bétonnent ce qui restait encore debout. Ici, on aime le béton - on le chérit, on l'étale, on le célèbre.
Bientôt, il ne restera plus que des parkings, des ronds-points et des zones commerciales. Le vert disparaît sans un cri. Comme nous. Comme tout ce qui avait, un jour, prétendu vivre.

Flash apocalypse en approche 18 h 33- Le choc arrive...

Les zombies continuent leur petite vie tranquillement. 
Ils réservent leurs vacances, consomment, se promènent, boivent des coups au bar. Actifs, mais jamais inquiets. Ils se rassemblent, voyagent, s'étourdissent autour de barbecues trop arrosés. Ils parlent d'avenir comme on récite une prière usée, enchaînent les projets, investissent encore, comme si le sol ne tremblait pas déjà sous leurs pieds.
Si l'on en croit l'analyse de Jacques Sapir sur l'avenir économique de la France et du monde dans les semaines à venir, il y aurait pourtant de quoi suspendre ce cirque. De quoi, au minimum, lever les yeux. Mais non. Les zombies ne réagissent pas. La télévision ne sonne plus l'alerte - et de toute façon, ils la regardent à peine. Alors ils avancent, imperméables, enfermés dans leurs petites routines. Les guerres peuvent bien gronder, les secousses s'annoncer : rien ne filtre.
Pendant ce temps, on nous annonce : été sous tension. Automne qui grince. Hiver qui sera long.

Mais rien ne s'arrête, ici-bas, dans le monde des mangeurs inutiles. Les supermarchés restent éclairés, les voitures circulent, les notifications vibrent - comme des réflexes de grenouilles électrifiées. Le monde ne s'effondre pas dans un grand fracas spectaculaire. Il s'use. Il se délite, fibre par fibre, sous les pas distraits de ceux qui refusent encore de regarder là où il faudrait, occupés qu'ils sont à choisir entre deux promotions sur des produits dont ils n'ont pas besoin.

Pensées du jour 02 h 39 - Notification système

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Épilogue ritualisé

Et demain, le rituel recommencera. 
La pluie, les tronçonneuses, les zombies, le gris - la même partition rejouée jusqu'à l'usure. Rien ne varie, tout se répète avec une précision presque insultante.
C'est ça, la vraie constance.
Pas l'espoir - trop bruyant, trop vite démenti.
Pas la révolte, il faut rester à sa place.
Juste la pluie qui tombe sur des arbres qui ne repousseront pas.
Juste un monde qui continue par inertie, sans conviction, sans promesse.
Et nous, spectateurs obstinés, regardant tout cela avec une lucidité qui ne sauve rien.

 Amal Djebbar

Illustration :

Vincent Van Gogh, Amandier en fleurs, 1890.

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