06/05/2026 reseauinternational.net  7min #313027

Point de situation de la guerre d'Ukraine : printemps 2026

par Emmanuel Leroy

L'irruption de la nouvelle guerre du Golfe dans les enjeux stratégiques mondiaux a modifié sensiblement l'équation Russie/OTAN dans le conflit en Ukraine. Tout d'abord, il n'est plus question de pourparlers à Genève, Istamboul ou ailleurs entre les équipes de négociateurs du Kremlin ou de la Maison Blanche. Il y a semble t-il d'autres priorités plus urgentes pour ces derniers, notamment celle de ne pas perdre le fil des mouvements boursiers sur les prix du pétrole et d'anticiper ceux-ci en fonction des déclarations erratiques, et souvent contradictoires de Donald Trump. Le délit d'initié reste une spécialité incontournable au pays de la destinée manifeste, que l'on soit dans le camp des ânes ou dans celui des éléphants.

La pression amicale de l'Oncle Sam s'est quelque peu relâchée sur les épaules de Zelensky et à Kiev on ne parle plus d'élections depuis longtemps ce qui arrange bien les affaires de ce dernier qui verra en mai prochain son deuxième anniversaire en tant que chef d'Etat sans mandat légitime. L'entrée en guerre des Etats-Unis contre l'Iran arrange bien les affaires de Londres qui se trouve désormais quasiment seule aux manettes pour contrôler la situation en Ukraine. Certes Kyril Boudanov - ancien patron du GUR (services spéciaux de l'armée) et nouveau patron de l'administration présidentielle - est plutôt l'homme des Américains, mais son prédécesseur Andrey Ermak, fidèle ami des  Godons bellicistes, prétendument évincé à la suite de scandales de corruption, est toujours à la manœuvre en coulisses pour poursuivre la stratégie jusqu'au-boutiste de la guerre totale contre la Russie.

Les événements récents entre la coalition Epstein et l'Iran viennent corroborer ce que j'avais annoncé il y a deux ans, à savoir  la fin programmée de la suprématie navale des grandes puissances face à l'efficacité redoutable des drones navals et des missiles de précision. La Russie a été la première à en faire les frais où après avoir réduit à néant la flotte de surface ukrainienne dès les premières heures du conflit en 2022, elle a vu sa supériorité en mer menacée puis contestée, d'abord par la destruction de son navire-amiral le croiseur Moskva le 14 avril 2022, puis par la dispersion forcée des autres unités de la flotte russe de la base historique de Sébastopol jusqu'au port de Novorossisk sur la côte orientale de la Mer noire, ce qui ne l'a pas protégée de plusieurs attaques par drones contre ses sous-marins et autres frégates.

Dans un parallèle assez étonnant, les USA ont détruit 95% de la flotte iranienne dans les premiers jours de la guerre - y compris la frégate IRIS Dena torpillée le 4 mars dernier par un sous-marin US - alors qu'elle était désarmée et qu'elle rentrait d'un exercice naval en Inde (87 morts et une dizaine de disparus et sans déclaration de guerre !). À la suite de cette hécatombe, l'Iran ne possédait plus que ses vedettes rapides, ses drones navals et ses missiles et c'est pourtant avec ces moyens apparemment dérisoires que Téhéran a réussi à faire fuir à plus de 1000 km de ses côtes le porte-avions USS Lincoln et à limiter ainsi considérablement la capacité de frappe aérienne de ses aéronefs. Quant  au deuxième groupe naval venu en renfort avec l'USS Gerald Ford, il a été contraint de se réfugier d'abord en Crète, puis semble t-il en Croatie pour réparer ses toilettes bouchées et les conséquences de l'incendie dont il a été victime. Bref, après cette pantalonnade, on comprend mieux pourquoi les USA et leurs "alliés" Européens ne sont pas très chauds pour aller naviguer dans le détroit d'Ormuz et affronter l'arme secrète des Pasdarans capable de boucher à distance les toilettes du plus puissant porte-avions du monde.

Sur le Front ukrainien

Pour dire les choses clairement, la situation sur le front semble aujourd'hui figée. Si à l'automne dernier la pression russe sur plusieurs fronts et notamment dans le sud en direction de Zaparozhia avait permis à l'armée russe de progresser de manière sensible en bousculant les défenses ukrainiennes après la prise de Goulyapole, force est de constater qu'aujourd'hui l'élan initial semble stoppé. La raison principale en est la saturation phénoménale du champ de bataille par les drones et cela par les deux camps. Désormais la ligne de front telle qu'elle existait dans les guerres du passé, et même dans cette guerre jusqu'à la fin de 2022, où les armées s'affrontaient de part et d'autre de cette ligne, n'existe plus ou plus précisément, cette ligne est maintenant une large zone grise de 20 à 30 km où sur 1200 km de long, les armées s'affrontent par petits groupes dépassant rarement 2 à 3 soldats par mission et se déplaçant de préférence lors de fortes intempéries ou de brouillard dense pour éviter le repérage par les drones omniprésents.

Dès qu'un soldat sort de son abri, il court le risque d'être ciblé par un drone PPV (Première Personne Vue). Désormais dans ce conflit, plus de 80% des pertes, dans les deux camps, sont dues à l'usage de drones, soit en usage direct avec les PPV, soit par repérage aérien ou satellitaire qui détecte à l'avance la moindre concentration de troupes en arrière du front pour la frapper aussitôt avec des missiles HIMARS ou ATTAC MS côté ukrainien, soit par des bombes planantes de type FAB ou de l'artillerie de précision avec des munitions thermobariques côté russe. Il en résulte que l'essentiel des pertes se fait à distance jusqu'à plusieurs dizaines de kilomètres du front sans que le moindre contact visuel avec l'ennemi ait eu lieu.

L'évolution de la situation sur le terrain se fait au jour le jour, selon les innovations inventées par un camp ou par l'autre. Les Russes avaient inventé le système des drones filoguidés qui leur avait donné un certain avantage ces derniers mois car ceux-ci étaient totalement insensibles à la guerre électronique omniprésente de chaque côté du front mais ils ont été rapidement imités par les Ukrainiens qui ont rétabli l'équilibre en utilisant également cette technique. Le premier qui découvrira la technologie capable d'annihiler la toute puissance des drones bénéficiera d'un avantage déterminant.

Pour ceux qui s'étonnent de l'incapacité des Russes à dominer leur adversaire, il faut rappeler qu'il ne s'agit pas d'une guerre fantasmée de type méchant Goliath russe contre gentil David ukrainien, mais d'une guerre entre la Russie et l'Occident où celui-ci a mis tout son poids politique, financier et technologique dans la balance pour faire "saigner la Russie" en se servant des Ukrainiens comme chair à canon. Depuis le retour de Moscou dans la cour des grandes puissances au début du XXIème siècle, et en ayant à remettre en marche une économie pillée et détruite par des intérêts étrangers, Poutine a dû rétablir en même temps les usines de beurre et de canons. Il en résulte que sur le plan militaire, l'accent a été mis sur le segment haut de la politique de défense ayant consisté à privilégier le développement du nucléaire, des missiles hypersoniques et de technologies de rupture (torpilles Poséidon, Sarmat, Avangard...) de manière à protéger la Russie contre les menaces ultimes et dans ce domaine, sans nul doute, les Russes sont et de loin, les meilleurs. C'est pourquoi l'Occident ne les attaque pas sur ce front mais maintient une intensité de guerre suffisante pour la faire souffrir (bombardements des ports et des infrastructures énergétiques, chasse à la "flotte fantôme...), mais en évitant l'effet de seuil qui ouvrirait la porte à l'apocalypse nucléaire. Cela dit, la pression monte en Russie dans la société civile et dans les milieux patriotes et on entend de plus en plus de voix demandant au Commandant suprême de frapper plus fort.

La question qui se pose maintenant est de savoir combien de temps l'ours russe va supporter la pression des Anglo-Saxons. Avec l'exemple iranien qui vient de mettre à mal la toute puissance militaire de l'Occident, il est possible que la fenêtre de temps se soit raccourcie.

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