07/05/2026 ismfrance.org  5min #313116

 « Piraterie » : Israël attaque la flottille humanitaire faisant route vers Gaza au large des côtes grecques

Les flottilles anti-blocus de Gaza sont-elles vaines ?

Adnan Hmidan, 4 mai 2026. - Chaque fois qu'une nouvelle flottille prend la mer en direction de Gaza pour tenter de briser le blocus, la même question se pose : à quoi bon si ces navires sont interceptés avant d'arriver ?

Des captures d'écran de vidéos de surveillance montrent l'équipage de la mission de printemps 2026 de la Flottille mondiale Sumud bloqué par des navires de guerre et des drones israéliens en mer Méditerranée le 30 avril 2026. [Flottille mondiale Sumud - Agence Anadolu]

D'un point de vue purement logistique, le scénario semble prévisible. Les navires sont arraisonnés. Les participants sont arrêtés. La mission n'atteint pas sa destination. À partir de cette vision réductrice, certains concluent que ces efforts sont effectivement vains.

Mais cette façon d'aborder le problème réduit une action politique et morale complexe à un seul résultat : l'arrivée des navires et la livraison de l'aide humanitaire à bord. Elle ignore la portée plus large de ces initiatives et méconnaît le fonctionnement des mouvements de résistance dans un contexte de rapport de force asymétrique.

Je suis un militant palestinien, coordinateur de la Campagne des Rubans Rouges pour les otages palestiniens dans les prisons israéliennes et engagé dans des actions de solidarité avec la Palestine sur de nombreuses plateformes internationales. Évaluer les actes de résistance uniquement à l'aune de leur succès ou échec matériel immédiat n'est pas une position analytique neutre. C'est un cadre d'analyse qui, intentionnellement ou non, reflète la logique des puissants plutôt que le point de vue des opprimés.

Si cette logique avait été appliquée à l'histoire, très peu de luttes anticoloniales ou pour les droits civiques auraient jamais vu le jour.

Face à une force écrasante, la plupart des formes de résistance paraîtraient irrationnelles de prime abord. Pourtant, l'histoire montre que le changement politique résulte rarement d'une action unique et victorieuse. Il est le fruit d'une accumulation de pressions, de visibilité, de perturbations et d'une contestation morale soutenue.

C'est ainsi qu'il faut considérer les flottilles à destination de Gaza.

Leur importance ne se limite pas à la levée physique du blocus naval. Leur impact réside aussi dans ce qu'elles révèlent et ce qu'elles remettent en question.

Premièrement, ces flottilles perturbent la normalisation. Le blocus de Gaza est souvent présenté dans le discours international comme une réalité politique de longue date plutôt que comme une punition collective permanente qui affecte plus de deux millions de personnes. Les initiatives civiles maritimes ramènent la question sur le devant de la scène et l'empêchent de tomber dans l'oubli.

Deuxièmement, ces flottilles révèlent la contradiction entre l'image internationale d'Israël et ses actions. Depuis des décennies, Israël se présente dans le discours politique occidental comme un État démocratique régi par le droit. Lorsque des navires civils non armés, transportant de l'aide humanitaire et du fret, sont interceptés par la force militaire et que leurs occupants sont détenus ou agressés, ce discours est directement remis en question. La question devient alors inévitable : comment un État qui se réclame de la légitimité démocratique peut-il justifier d'empêcher l'accès humanitaire à une population civile assiégée ?

C'est aussi pourquoi la réponse à ces flottilles est systématiquement ferme. Si elles étaient véritablement insignifiantes, elles seraient ignorées. Au lieu de cela, elles font l'objet d'interceptions, de surveillances, de pressions diplomatiques et, dans de nombreux cas, de détentions. Dans le cas récent de la flottille Sumoud 2, 175 participants ont été arrêtés et deux figures clés, Saif et Thiago, restent en détention. Je les connais personnellement, et leur maintien en détention témoigne du sérieux avec lequel les autorités concernées prennent de telles initiatives.

Troisièmement, ces flottilles s'inscrivent dans une dimension politique et éthique plus large. Leur importance ne se limite pas à l'aide matérielle. Ces initiatives constituent également des actes de solidarité internationale qui contestent l'isolement imposé à Gaza. En situation de siège, cet isolement n'est pas seulement physique, mais aussi psychologique et politique. Le message véhiculé par ces initiatives est clair : Gaza n'est pas oubliée et le blocus n'est ni normal ni légitime.

D'un point de vue éthique, cela revêt une importance considérable.

Même lorsque des navires sont interceptés, le simple fait de tenter de rejoindre Gaza exprime un refus d'accepter les conditions imposées à sa population. Cela affirme que le siège n'est ni invisible, ni neutre, ni inattaquable.

Dès lors, une question essentielle se pose : faut-il poursuivre ces initiatives malgré des interceptions répétées ?

La réponse dépend de ce que l'on considère comme l'alternative. Si ces initiatives cessaient complètement, cela ne signifierait pas seulement la fin des tentatives maritimes pour atteindre Gaza. Cela signalerait également quelque chose de plus profond : que l'obstruction systématique et le recours à la force ont réussi à décourager toute contestation, même symbolique ou civile, du blocus. Autrement dit, que le siège est non seulement imposé physiquement, mais aussi normalisé psychologiquement.

Il est également important de bien comprendre ce que sont les flottilles et ce qu'elles ne sont pas. Elles ne constituent pas une solution miracle au blocus. Elles ne remplacent ni l'action politique, ni la responsabilité juridique, ni la pression diplomatique, ni les formes de mobilisation plus larges. Elles forment plutôt un élément d'un écosystème plus vaste de résistance et de solidarité.

Leur valeur réside dans l'accumulation.

Chaque tentative contribue à la sensibilisation du public, chaque interception suscite un examen plus approfondi et chaque incident alimente un dossier qui remet en question l'impunité et augmente le coût politique du maintien du blocus.

En ce sens, leur efficacité ne peut se mesurer uniquement à leur nombre d'arrivées. Il faut également les évaluer par leur impact sur le discours public, la perception et l'engagement international. La question la plus difficile n'est donc pas de savoir si ces flottilles atteignent Gaza, mais plutôt ce que signifierait un arrêt total de ces efforts.

Car l'inaction ne serait pas synonyme de neutralité, mais d'acceptation.

Article original en anglais sur  Middle East Monitor / Traduction MR

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