
par Daniel Godet
L'analyste américain d'origine iranienne Trita Parsi, du think tank Quincy Institute souligne l'occasion magistralement manquée par Trump d'une sortie de crise minimisant pour lui (et les USA) les inconvénients d'un conflit avec l'Iran totalement raté à ce jour.
Tellement raté qu'aucun des objectifs mis en avant pour justifier l'attaque n'a été atteint, voire ne semble pouvoir l'être : changement de régime à Téhéran, voire partition du pays, évitement définitif d'un programme nucléaire militaire, limitation du dispositif iranien de missiles, arrêt du soutien au Hezbollah, à la résistance palestinienne de Gaza et à Ansar Allah au Yémen. Pire, l'Iran contrôle Ormuz et une crise économique mondiale menace.
Avec le cessez-le-feu de deux semaines conclu avec l'Iran, Trump avait en effet l'occasion de sortir du conflit dans des conditions peu glorieuses, mais in fine assez raisonnables : fin d'un conflit armé raté, sans perspective positive, et non soutenu par la population, et réouverture du détroit d'Ormuz. D'où un retour à la normale de la navigation, du commerce d'hydrocarbures, et l'évitement d'une crise économique obérant la suite de son mandat de président à travers le risque d'une contre-performance historique des candidats républicains lors des élections mid term de novembre prochain.
Un tel cessez-le-feu temporaire pourrait s'avérer de durée illimitée, à l'image de celui intervenu entre les deux Corées en 1953.
Ramener les GI's avec des pertes limitées (officiellement 13 tués à ce jour), et obtenir que l'Iran (et les assureurs) revienne à un quasi statu quo ante du trafic maritime à Ormuz, cela pouvait permettre à Trump de lancer une opération de communication sur une "victoire". Cela pouvait passer, au moins vis-à-vis de son électorat.
Et de son côté, l'Iran se retrouvait bloquée dans une position d'attente, sans accord diplomatique de fin de conflit, sans garantie de non-répétition de l'agression, sans levée des sanctions, sans accord sur la suppression des bases US dans le Golfe, sans reconnaissance de ses droits en matière nucléaire, etc. Même si Israël avait toute probabilité, comme toujours, de ne pas respecter le cessez-le-feu au Liban, l'Iran pouvait difficilement se permettre de ne pas le respecter à partir du moment où les USA (et Israël) le respectaient en Iran.
Mais Trump, inspiré selon Trita Parsi par le think tank Foundation for Defense of Democracies (FDD), proche d'Israël, a préféré céder à une tentation, celle de tenter une nouvelle manœuvre, hors cessez-le-feu, pour obtenir une victoire complète, une capitulation de l'Iran : un blocus maritime, qui s'est complété par un renforcement des "sanctions" unilatérales étatsuniennes contre l'Iran. Le tout devrait nous dit-on aboutir en peu de temps à une capitulation de l'Iran : la même histoire que celles déjà contées sur la mise en place de l'armada US dans la région, puis l'assassinat de l'Ayatollah Khameini et enfin les frappes conjointes des USA et d'Israël.
Ce blocus est une parfaite entorse à l'accord de cessez-le-feu et un pur acte de guerre. Son déclenchement est intervenu alors que l'Iran avait annoncé qu'elle réouvrait le trafic à Ormuz comme prévu par l'accord. Déjà, le prix du brent sur le marché à terme était revenu à $ 95 le baril.
L'annonce du blocus a ainsi été suivi immédiatement de l'annulation par l'Iran de la réouverture générale du détroit, et le brent est remonté à $ 115. Au lieu de s'alléger avec le cessez-le-feu, la pression sur les États du Golfe et sur l'économie mondiale, y compris celle des USA, s'est au contraire aggravée.
Les bateaux iraniens transportant une production iranienne à son maximum depuis des années continuent à passer : il suffit aux navires de rester près des côtes iraniennes, protégés des navires US par les missiles iraniens à portée de 300 KM ; la marine US en est réduite à se muer en escadre de piratage international en haute mer dans l'immensité de l'océan Indien, un business rentable qui réjouit Trump, mais est-il efficace ? La hausse des prix du pétrole pourrait bien compenser le petit nombre de saisies de navires jusqu'ici (2 ou 3), et la Chine a annoncé ne pas tolérer quelque atteinte que ce soit aux navires de commerce quittant ou entrant dans ses ports. Les monarchies du Golfe continuent à ne rien pouvoir exporter par Ormuz, et vont devoir arrêter de plus en plus de leur capacité de production ; les Émirats ont ainsi dû demander un soutien financier en dollars au Trésor US sous forme de swap.
En parallèle, le blocus accélère la mise en place du "corridor Nord-Sud" Russie-Inde par l'Iran, tandis que la liaison ferroviaire Pakistan - Iran est renforcée côté Pakistan, permettant au trafic iranien de passer par les ports pakistanais en tant que de besoin.
L'échec probable du blocus, comme celui du renforcement des sanctions US contre le secteur pétrolier iranien (qui ont conduit la Chine, pour la 1ère fois, à "sanctionner les sanctions" US, c'est-à-dire à déclarer illégales les sanctions des USA et à en interdire l'application) rendait déjà plus difficile pour Trump une sortie "discrète" du conflit, c'est-à-dire sans passer par un nouvel épisode d'échanges intenses de projectiles.
Le nouvel épisode débuté le 4 mai, le "Project Freedom", une tentative de rouvrir Ormuz sans l'accord de l'Iran, mais sans vrai usage de la force, semble déjà faire long feu, et les deux camps semblent se préparer à un second épisode militaire qui serait particulièrement violent. Les ravitailleurs en vol américains survolent le Golfe.
Question : pourquoi ce second épisode militaire pourrait-il parvenir à un autre résultat que le premier, avec plus de destructions encore dans toute la région ?
Rions un peu : Witkoff a recruté pour son équipe de special envoy peace missions à la Maison-Blanche Nick Stewart, managing director de FDD Action, la branche de lobbying (notamment vis-à-vis du Congrès) du think tank FDD qui a applaudi au lancement de l'agression sur l'Iran et recommandé le blocus comme arme miracle contre l'Iran ; une recrue de choix qui comme le rappelle le blog The GrayZone s'est déclaré en 2024 opposé à toute négociation avec l'Iran : pas sûr que ce personnage soit susceptible d'apporter un savoir-faire diplomatique qui semble manquer cruellement aux États-Unis dans le dossier iranien, et s'avère un renfort appréciable pour la cause de la paix !
• Trita Parsi - 2 mai 2026 - Trump's Iran blockade snatches defeat from the jaws of victory - Responsible Statecraft
• Recrue de choix :

• The GrayZone 5 mai open.substack.com
source : Le Grand Soir